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cevant, quand, après une quin/aine d'années d'intornoment à divers endroits, elle nous fut amenée, il y u dix-huit mois, dans ce coin de la Salpôtrière.
LA BIUNCIIU, avec rudetse et anxiV/»'.
Qu'est-ce que tu chantes ! A quoi donc veux-tu faire allusion?
BRIGITTE
Il n'y a pas lieu de vous fâcher. Je revois seulement les yeux injectés, les soubresauts, les hurlements de la femme qui nous était transmise par les Petites-Maisons. Là-bas, paraît-il, elle injuriait et menai^^ait tout le monde, accusant ses gardes d'être des royalistes déguisés. Ici, dès qu'elle rencontra votre regard, un tremblement la prit. Elle recula sans tapage, le front bas, comme un animal dompté. C'était à croire qu'elle vous connaissait de jadis, et que vous aviez eu quelque occasion de lui faire peur.
L\ DRA.NCHU, gênée.
Les folles ont des manières qu'on est pas tenu d'expliquer... Si je rappelle à celle-ci je ne sais quoi, tant pis! Ce nest pas moi qui l'ai fait mettre dans le service où je gagne ma vie !
BRIGITTE
Je voudrais vous demander quelque chose, madame Branchu. Mais vous avez des façons qui. moi aussi, m'elfarouchent, quand parfois
j'essaie de vous tirer un mot sur l'époque de la Révolution.
(Elle est allée emplir une cruche, que, tout en parlant, elle a portée au cabanon.)
LA BRANCHU
De quoi s'agit-il?
BRIGITTE
Il y en a qui disent que cette malheureuse a perdu la raison pour avoir été fouettée par les tricoteuses en place publique?... Si c'est vrai, vous êtes d'âge à avoir entendu parler de cela, autrefois...
LA BRANCHU, avec le souci visible de se disculper à ses propres yeux.
Consulte, comme je l'ai fait, le médecin en chef. 11 te répétera que personne n'a la puissance de donner la folie à personne. Les gens sont fous de naissance, attendant un prétexte à ce que la chose se déclare. Ou bien, de naissance, on ne devient jamais fou, ni folle, quoi qu'il vous arrive, quoi que l'on ait commis!... J'en suis un exemple!... Laissons les tricoteuses à ce qu'elles ont fait, sans y ajouter. Laissons tout cela!...
(Imposant sa volonté de changer de conversation.) Qu est-ce
que tu colportais, il y a un instant, dans les cours, au sujet d'une nouvelle bataille ?
BRIGITTE
Oh! madame Branchu, le bulletin en est au
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Moniteur! .. Nous venons de vaincre les Autrichiens... ou les liusses... ou les l^russiens... ou tous ceux-là ensemble. Je ne me remémore pas au juste avec (jui .\iij)ol(''(Ui est en {guerre pour le moment. On s'est battu depuis l'aube jusqu'à la nuit noire. On ne se guidait plus, à la fin, que par les jurons et les cris funèbres de chaque pays. Et l'on se tuait sans se voir!
LA BRAN'CHU
Malheur !
BRIGITTE
C'est un beau succès, vous savez!... Dix mille ennemis, peut-iUre, ont mordu la poussière.
LA BRANCHU
Malheur!... Malheur!...
BRIGITTE
Comment!... Toutes ces victoires de notre Empereur, ça ne vous enthousiasme pas?
LA BRANCHU
Non!
BRIGITTE
Voulez-vous que je vous dise, madame Branchu ? Vous gardez, au fond de vous, une préférence pour le temps de votre jeunesse, qui était celui de la République.
368 TIIÉROIGNE DE MÉRICOURT
LA BRANCHU
Ha! la! la!... Je n'ai de préférence pour aucun gouvernement!... Les Suisses de Louis XVI ont tué mon mari. Le comité de Salut public fit arrêter mon frère, qui travaillait à l'imprimerie du Père Duchesne, et mon père, qui n'avait pas dénoncé un émigré dont il avait servi la famille : En moins d'un mois, le même régime de la Terreur, le même ! guillotinait le vieux papa comme terroriste un peu tiède, et le jeune homme comme terroriste trop ardent... (Avec un sanglot dans la voix.) 11 me restait deux fils qui n'avaient pas encore l'âge qu'on me les tuât sous Louis XVI ou sous Robespierre. (Avec un rictus.) Napoléon s'est chargé d'eux ! 11 les a emmenés l'un après l'autre, à des bouts opposés de la terre ; et il les a fait tuer dans des pays si lointains, par des gens si éloignés, que leurs affaires n'avaient jamais pu regarder mes fils... ni même l'Empereur! Ainsi, ce que je sais de tous les gouvernements, c'est que les gens n'y comptent qu'autant que des bœufs; et ceux qui mènent les hommes, je les ai toujours vus les mener à l'abattoir !... Le jour où l'on me ferait maintenant crier : « Vive celuici! » ou « Vive celui-là! », tonnerre! il ferait chaud !...
BRIGITTE
Gare!... voici les visites.
(La Branchu et Brigitte s'effacent dans un angle de la cour.)
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