ACTE I, SCKNE XV
Si ji' m'unissais inim(5diatemont à vous, naurais-jc pas ù redouter pour elle, (l«'sormais, 1»'> niéliances peut-être insurmontables d'une famille dans laquelle Marie-Jeanne se mettrait en tète d'entrer? (les étrany;ers objecteraient que l'entente morale entre vous et moi est irréguliùre, que de iuturs enfants auront moyen d'attaquer des dispositions prises, que même nous pouvons, vous et moi, nous raviser au bénélice d'un petit être nouveau. Et si Marie-Jeanne estalors sérieusement éprise? Et si des parents délaclient d'elle un (ils déférent, un fiancé qu'elle chérirait?... La verrais-je donc sangloter et rester seule, parce que, moi, j'aurais trouvé que la vie à deux m'était belle et bonne ?... Ou bien faudra-t-il que je l'oriente vers des mariages inférieurs à ceux que mon esprit, jusqu'à présent, s'était plu à lui destiner?... Oh! non! ne me demandez point que je coure aucun risque de faire à ma lille du tort, du chag^rin, du mal!... Mon ami, je sais désapprouver les erreurs de sensiblerie chez les mères... Mais ce que je vous dis là, c'est de la simple honnêteté maternelle... Ne me regardez pas comme une coupable, avec cette sévérité!
STANGV.
Combien de temps vous proposez-vous de me laire encore souffrir?
S.\BINE
Mon Dieu ! vous voici redevenu méchant.
STANGY.
Vous m'avez suffisamment démontré que vous aimiez votre fille d'un tout autre cœur que vous ne m'aimez.
SABINE
Pourquoi faire des comparaisons?... Je vous aime tous les deux... Oh! écoutez-moi: Gomment vous fixerais-je une date ? Je vous dirais : un an... que je mentirais à ce que je souhaite pour le bien de Marie-Jeanne, pour sa santé, et même à ce que je souhaite pour moi, si j'ose dire. La pauvre petite n'a que dix-sept ans 1 Le parfum qui me vient de cette âme blanche en fleurs, puis-je le chasser de moi? Vous ne voudriez pas que je pousse prématurément mon enfant dans les bras d'un garçon?... Quand elle me quittera de son propre élan, mon déchirement sera déjà bien assez rude ! Oh! soyez alors auprès de moi pour me soutenir, pour me consoler, pour me griser ! . . .
STANGY.
Je ne m'astreindrai plus, pour un laps indéterminé, à des langueurs insupportables et humiliantes. Il y a trop longtemps que mon âme s'ulcère. Dépêchez-vous de la guérir, ou je pars la soigner, selon la méthode que j'ai inventée.
UN DOMESTIQUE, entrant jjàr la droite.
Le valet de chambre de monsieur Stangy est arrivé, avec la voiture du chemin de fer.
in
sAbl.NE.
Ail!
STANGY. «n domrtliiiuf.
C'esl bien! u domeitique tori.i La second»' raison de vivre, dont je me suis pourvu, est là qui m'aiHH'II»'. C'est ma résurrection, tandis (jii»* je suis encore avisez jeune pour renaître dans l'énergie et la dignité du travail.
S.VBINK.
Ne créez pas d'irréparable entre nous, je vous en conjure ! Envoyez une dépt^clie.
STANOV.
Mon dernier mot est celui-ci : je veux vous avuir, mais je ne veux plus vous attendre.
SABINE
Et moi, j en >uis réduite à vous répondre toujours la même chose: n'y eût-il qu'une possibilité au monde pour que mon remariage suscitât un obstacle au mariage de ma lille, c'est trop! Cela corromprait d'un goût de remords les joies qui voudraient se poser sur mes lèvres...
STA.NGY.
(Juand j'aurai franchi cette porte, si ce n'est pas pour aller au télégraphe, et me dégager, tout sera terminé entre nous. Vous ne pourrez plus me rappeler; je ne saurais plus revenir. Je serai déjà en Belgique, pour gagner de là l'Angleterre
OÙ je m'embarquerai. Il ne va plus y avoir aucun moyen d'empêcher l'acte, qui, demain matin, m'aura enchaîné, sur l'autre bord de l'Atlantique, jusqu'à la fin de mon existence.
SABINE
Je vous ai dit tout ce que je croyais, tout ce que je sentais. Vous me broyez le cœur, sans détruire l'idée que je me fais de mon devoir!... Je n'ai pas le droit!... Je ne dois pas!... Je ne peux pas!...
STANGY.
Adieu !
SABINE
Oh ! ne partez pas encore?
STANGY.
Il faut que je sois au train dans vingt minutes.
SABINE
Vous ne me laisserez pas sans nouvelles ? Vous m'écrirez ?
STANGY.
Pas de lettres ! Si vous m'en adressiez, je ne les ouvrirais pas. Reposez-vous de moi, et laissezmoi me reposer de vous !
SABINE
Vous reviendrez? Je vous re verrai?