STAN'GY
11 faudrait lui remettre le pied à l'étrier?
SABINE
Je ne vous aurais pas exprimé ce surcroît d'exigences. Que vous êtes bon de devancer ces causes d'anxiétés futures !
STAXGY.
Il me serait doux de vous procurer les soulagements qui me sont possibles.
SABINE
Ah ! je vous retrouve à mon égard le Stangy des meilleurs jours que j'aie vécus. Vous êtes toujours mon Stangy !
STANGY.
Vous m'avez écrit que monsieur Didier Maravon était un très galant homme, un ingénieur de mérite, auquel il n'a encore manqué que la chance.
SABINE
Oui. C'est ce que je pense très sincèrement de lui. Si, par vos conseils au moins, par votre expérience, vous pouviez l'éclairer sur sa voie?... D'ailleurs, vous l'avez aperçu chez moi quand il était jeune homme ; il dînait à la maison le soir oii vous êtes parti...
STANGY.
En effet ! Vous n'aurez donc qu'à nous remettre en rapports.
ACTB IV, «CkMB II tOS
SABINE
Je ferai cela sans retard, car, moi, demain
matin, j'aurui enlev»'* d'ici ma mrrc et je >vrd'i Iticiitôt loin.
STANGV
C'est la rigueur du climat qui vous chasse si vile ?
SABINE
Oui.
STANGY.
Dame ! ces sautes de vent et de température, trente degrés au soleil, dix degrés à l'ombre, le thermomètre au-dessous de zéro la nuit, je comprends que cela etîraie dès l'arrivée, lorsqu'on est responsable d'une personne d'âge comme madame Fontenais.
S.KBINE.
Ma fuite va me faire bien rapidement me priver de vous, dans des circonstances où, pour vous exprimer ma gratitude, il me faudrait un temps intini!... Ce que vous étiez dans ma vie, vous m'en avez jadis arraché l'aveu ! Je tremblerais d'oser vous le redire...
STANGY. duttloureuiement.
Sabine !
S.\BINE
Oui. je vous ai fait du mal. J'ai pu gâcher tout un temps de votre existence... Mais, cependant, vous resurgissez devant moi avec un rôle si grand, si rédempteur, que c'est le ciel, il me
semble, qui vous envoie pour que mes fautes et mes malheurs soient terminés. Cette rencontre n'est-elle pas l'annonce que je puisse encore avoir du bonheur?... et peut-être en donner? N'allez-vous pas redescendre sur Paris ? Saurez-vous reprendre le chemin de ma demeure, où n'avait cessé, à mes yeux, de flotter votre image ?
STANGY.
Je suis venu ici pour... J'y suis retenu... par la santé de ma femme.
SABINE, accablée.
Votre femme ! . . . Oh !
STANGY.
Vous aviez rêvé que j'aurais une solitude d'éternelle fidélité?
SABINE
Oui... Non... Je ne sais pas!
STANGY.
Un an après nos adieux, je me suis marié en Louisiane avec une cousine que, paraît-il, j'y avais : brave créature, simple, ignorante, sauvage... Je m'imaginais que je ne bougerais plus jamais de cette terre de refuge où je revenais employer mes forces d'homme qui, ayant perdu son idéal, obéissant à un instinct d'activité animale, labourera, creusera, aura une compagne, sèmera une descendance!... Mais je n'ai pas
ACTB IT, ftCàNB II t07
réussi à devenir tout à fait Iti brute que je concevais... 11 y a plus de deux années, j'ai eu un enfant. Il y u trois mois, niun entant est mort. 11 a éluuiïo en tendant vers niui ses tuut petits bras. Ce geste d'innocence suppliante et crédule, j«' le vois toujours comme un remords d'avoir été inipui.>>anl à l'exaucer. Hepuis lors, ma femme n"a pas voulu rentrer sous le toit maudit, et, moimême, je ne m'y suis plus supporté. Nous nous sommes exilés... Jadis, pourtant, j'avais assisté, dans le même lieu, à l'agonie de ma mère, puis à celle de mon père; et mes habitudes avaient su reprendre leur cours à chaque retour du cimetière. Je les aimais bien tous deux, néanmoins, comme les honnêtes gens aiment leurs parents, comme vous aimez votre mère...
SABINE
Oui.
STANGY.
Comment ai-je été ainsi brisé, anéanti, par la disparition de ce petit être, qui bégayait encore, avec lequel je ne pouvais avoir déjà ni souvenirs communs, ni échange de pensées, ni rien d'autre que de le sentir issu de moi.* (Juelle misère! Ceux qui nous ont donné la vie, c'est donc à peine si nous nous retournons quand, derrière notre dos, la mort les fauche. .Mais quand, en avant de nous, c'est notre enfant qu'elle vient prendre, c'est-à-dire notre propre ouvrage, la création personnelle dans laquelle nous nous mirons, alors notre égoïsme ne se console plus I
LA COURSK DU FI.AMBEAf
SABINE
Mon ami, je vous plains de tout mon cœur de mère, avec tout ce qu'il y a en moi de tendresse de femme, avec tout ce que j'ai eu d'amour !
STANGY.
Le destin n'aurait-il pas été plus clément s'il m'avait fait adhérer à votre lettre, par une lettre de très loin, et s'il nous avait épargné cette entrevue, oii la dissimulation ne me fut pas permise ?
SABINE
Non ! Ne regrettez pas cet instant. Depuis quatre années, mes tristesses avaient souvent médité que je sortirais de ce monde sans vous revoir. Je vous ai revu, une dernière fois. C'est plus que je n'ai mérité en venant ici. (Didier se montre au seuil du chalet.) Voici mon gendre. Je vais vous laisser avec lui, pendant que j irai m'assurer des places de départ pour le jour prochain.