‹ Théâtre complet. Précédé d'une noticeChapitre 183 sur 566 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat ,

Pour être, sous son nom, les maîtres de l'État?

Certes , plus je médite , et moins je me figure

Que vous m'osiez compter pour votre créature;

Vous , dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition

Dans les honneurs obscurs de quelque légion ;

Et moi , qui sur le trône ai suivi mes ancêtres ,

Moi, fille , femme , sœur, et mère de vos maîtres.

Que prétendez- vous donc .' Pensez-vous que ma voix

Ait fait un empereur pour m'en imposer trois ?

Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne ?

Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereur vous craigne?

Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux ?

Pour se conduire enfin n'a-t-il pas ses aïeux ?

Qu'il choisisse , s'il veut , d'Auguste ou de Tibère ;

Qu'il imite , s'il peut , Germanicus mon père.

Parmi tant de héros je n'ose me placer ;

Mais il est des vertus que je lui puis tracer :

Je puis l'instruire au moins combien sa confidencA ■-,■ ■ "

Entre un sujet et lui doit laisser de distance. ' ifiSAOtnoO

BLRRniS.

Je ne m'étais chargé dans cette occasion '

Que d'excuser César d'une seule action :

Mais puisque , sans vouloir que je le justifie ,

Vous mo rendez garant du reste de sa vie ,

Je répondrai , madame , avec la liberté

D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Vous m'avez de César confié la jeunesse ; Je l'avoue , et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir. D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir ? Xon. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde •, Ce n'est plus votre fils , c'est le maître du monde. J'en dois compte , madame , à l'empire romain , Qui croit voir s m salut ou sa perte en ma main. Ah ! si dans l'ignorance il le fallait instruire , N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire ? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs? Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs ? La cour de Claudius , en esclaves fertile, l'our deux que l'on cheréhalt en eût présenté mille,

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Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir :

Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

De quoi vous plaignez-vous , madame ? On vous révère

Ainsi que par César, on jure par sa mère.

L'empereur, il est vrai , ne vient plus chaque jour . , , ^ ,

Mettre à vos pieds l'empire, et grossir votre courvuaxtaii'j

Mais le doit-il , madame ? et sa reconnaissance

Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ? j,^

Toujours humble , toujours le timide Néron

N'ose-t-il être Auguste et César que de nom ?

Vous le dirai-je enfin ? Rome le justifie.

Rome , à trois affranchis si longtemps asservie ,

A peine respirant du joug qu'elle a porté,

Du règne de Néron compte sa liberté.

Que dis-je? la vertu semble même renaître

ToutJ'empire n'est plus la dépouille d'un maître : j

Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats :

César nomme les chefs sur la foi des soldats -.

Thraséas au sénat , Corbulon dans l'armée ,

Sont encore innocents , malgré leur renommée :

Les déserts , autrefois peuplés de sénateurs ,

Ne sont plus habités que par leurs délateurs.

Quimporte que César continue à nous croire ,

Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire ;

Pourvu que dans le cours d'un règne florissant

Rome soit toujours libre , et César tout-puissant ?

Mais , madame , Néron suffit pour se conduire.

J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire.

Sur ses aïeux , sans doute , il n'a qu'à se régler ;

Pour bien faire , Néron n'a qu'à se ressembler.

Heureux si ses vertus l'une à l'autre enchaînées

Ramènent tous les ans ses premières années!

AGRIPPINE

Ainsi , sur l'avenir n'osant vous assurer. Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer. Mais vous, qui jusqu'ici content de votre ouvrage , Venez de ses vertus nous rendre témoignage , Expliquez-nous pourquoi , devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur?

Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ?

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