ACTE I, SCÈNE II
Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat ,
Pour être, sous son nom, les maîtres de l'État?
Certes , plus je médite , et moins je me figure
Que vous m'osiez compter pour votre créature;
Vous , dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition
Dans les honneurs obscurs de quelque légion ;
Et moi , qui sur le trône ai suivi mes ancêtres ,
Moi, fille , femme , sœur, et mère de vos maîtres.
Que prétendez- vous donc .' Pensez-vous que ma voix
Ait fait un empereur pour m'en imposer trois ?
Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne ?
Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereur vous craigne?
Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux ?
Pour se conduire enfin n'a-t-il pas ses aïeux ?
Qu'il choisisse , s'il veut , d'Auguste ou de Tibère ;
Qu'il imite , s'il peut , Germanicus mon père.
Parmi tant de héros je n'ose me placer ;
Mais il est des vertus que je lui puis tracer :
Je puis l'instruire au moins combien sa confidencA ■-,■ ■ "
Entre un sujet et lui doit laisser de distance. ' ifiSAOtnoO
BLRRniS.
Je ne m'étais chargé dans cette occasion '
Que d'excuser César d'une seule action :
Mais puisque , sans vouloir que je le justifie ,
Vous mo rendez garant du reste de sa vie ,
Je répondrai , madame , avec la liberté
D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
Vous m'avez de César confié la jeunesse ; Je l'avoue , et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir. D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir ? Xon. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde •, Ce n'est plus votre fils , c'est le maître du monde. J'en dois compte , madame , à l'empire romain , Qui croit voir s m salut ou sa perte en ma main. Ah ! si dans l'ignorance il le fallait instruire , N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire ? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs? Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs ? La cour de Claudius , en esclaves fertile, l'our deux que l'on cheréhalt en eût présenté mille,
420 BRITANNICUS
Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir :
Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.
De quoi vous plaignez-vous , madame ? On vous révère
Ainsi que par César, on jure par sa mère.
L'empereur, il est vrai , ne vient plus chaque jour . , , ^ ,
Mettre à vos pieds l'empire, et grossir votre courvuaxtaii'j
Mais le doit-il , madame ? et sa reconnaissance
Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ? j,^
Toujours humble , toujours le timide Néron
N'ose-t-il être Auguste et César que de nom ?
Vous le dirai-je enfin ? Rome le justifie.
Rome , à trois affranchis si longtemps asservie ,
A peine respirant du joug qu'elle a porté,
Du règne de Néron compte sa liberté.
Que dis-je? la vertu semble même renaître
ToutJ'empire n'est plus la dépouille d'un maître : j
Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats :
César nomme les chefs sur la foi des soldats -.
Thraséas au sénat , Corbulon dans l'armée ,
Sont encore innocents , malgré leur renommée :
Les déserts , autrefois peuplés de sénateurs ,
Ne sont plus habités que par leurs délateurs.
Quimporte que César continue à nous croire ,
Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire ;
Pourvu que dans le cours d'un règne florissant
Rome soit toujours libre , et César tout-puissant ?
Mais , madame , Néron suffit pour se conduire.
J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire.
Sur ses aïeux , sans doute , il n'a qu'à se régler ;
Pour bien faire , Néron n'a qu'à se ressembler.
Heureux si ses vertus l'une à l'autre enchaînées
Ramènent tous les ans ses premières années!
AGRIPPINE
Ainsi , sur l'avenir n'osant vous assurer. Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer. Mais vous, qui jusqu'ici content de votre ouvrage , Venez de ses vertus nous rendre témoignage , Expliquez-nous pourquoi , devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur?
Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ?