‹ Théâtre complet. Précédé d'une noticeChapitre 221 sur 566 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE BFUTAXMCUS · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE BFUTAXMCUS

De tous les ouvrages que j'ai donaés au public, il n'y ea point qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque suin que J'aie pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que ]>■ me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de ta décrier. Il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont dit que Je le faisais trop cruel. Pour uiui, Je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son liistoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que, .sll a été quelque temps un Ijon empereur, il a toujours été un trés-inéchant homme. Il ne s'agit point dans ma tragédie des affaires du dehors; Néron est Ici dans son particulier et dans sa famille : et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leur prouver que ]e n'ai point de réparation à lui faire

D'autres ont dit, au contraire, que Je l'avais fait trop bon. J'avoue que Je ne m'étais pas formé lldée d'un bon homme en la personne de Néron : J« l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est Ici un monstre naissant : 11 n'a pas encore mis le feu à Romej 11 n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs : à cela près, Il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.

Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse , et se sont plaints que J'en eusse fait un très-méchant homme et le confident de Néron. II suffit d'un p:issage pour leur répondre. « Néron, dit Tacite, porta Impatiemment la mort de Narcisse , parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Ciijtis abditis adhuc vUiis tnire conijruebat. »

tes autres se sont scandalisés que J'eusse cboUlun homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie. Je leur al déclaré, dans la préface d'A.-^DBOMAQUE, le sentiment d'Aristote sur le héros de la tragédie; et que, bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque Imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un Jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très-capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.

Mais, disent-ils, ce prince n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut : on le fait vivre, lui et Narrlsse, deux ans pins qu'ils n'ont vécu. Je n'aurais point parié de cette objectien, .si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire réirncr vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce changement

i7f PRÊîAMfe'ftïfAfcfe

soft Wén' Jittis cbnsfckirable dans la ctironologîe , o8i Ton s«i>putè Iw temps par les années des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs Ils disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Sllaua, j'en al fait une jeune fille très-sage. Qu'auraient-ils à me répondre, si Je lenr disais que cette Junle est un personnage Inventé, comme l'Kmilie de Cinna, comme la Sabine d'Ho- RACE? Mais J'ai à leur dire que stls avaient bien lu l'histoire. Us auraient trouvé une Junia Calvlna, de la famille d'Auguste, sœur de Sllanus, Â qui Claudius avait prorais Octavie. Celte Junie était Jeune, belle, et, comme dit Sénèque, fesllvissima omnium puellarum. Elle aimait tendrement son frère ; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste , quoiqu'ils ne- fussent coupables que d'un peu d'Indiscrétion. Si Je la présent© plus retenue qu'elle n'était, Je n'ai pas oui dire qu'il nous fût défendu de rectifier les mœurs d'un personnage , surtout lorsqu'il n'est pas connu.

L'on trouve étrange qu'elle paraisse sur le théâlre après la mort de Brltannlcus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vonlolr qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie. Mais, disent-ils, cela ne valait pas la peine de la faire revenir; un autre l'aurait pu raconter pour elle, ils ue savent pas qu'une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action ; et que tous les anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose à dire, sinon qu'il viennent d'un endroit, et qu'Us s'en retournent en un'autre.

Tout cela est inutile, disent mes censeurs. La pièce est finie au récit de la mort de Brltannlcus, et l'on ne devrait point écouter le reste. On l'écoute pourtant, et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'Imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point Unie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse CCS mêmes personnes : c'est ainsi que Sophocle en use presque partout. C'est ainsi que dans Aittigone U emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon, après la mort de cette princesse, que j'en ai employé aux imprécations d'Agripplne, et la retraite de Junie , à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus.

Que faudrait-il faire pour contenter des juges si dlfflcUes? I.a diose serait aisée , pour peu qu'on voulut trahir le bon sens. II ne faudrait que s'écarter du naturel, pour se Jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière , telle que doit être une action qui se passe en un Jour, et qui s'avançant par degrés vers sa fin n'est soutenne que parles Intérêts, les sentiments et les passions des personnages, U faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qni ne se pourraient passer qu'en un mois , d'un grand nombre de Jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'Us seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros Ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maltresse de gaieté de cœur, un Lacédémonlen grand parleur (1), un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour (1) , une femme qui do»

(1) Ljfiandrr dans l'Ag^silas de Cornrllle, et Ag^iilu lui-même, (1^ Cisar, dans la Mort de l'ompée; et Pompée, dans Serlorius.

DE BRlTAXJilCL'S.^ 7 273

ncrait des leçons de fierté à des conquérants (t). Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire ? De quel front oserais -Je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que J'ai chuisis pour modèles ? Car, pour me servir de la pensée d'un ancieu, toIU les véritables spectateurs que nous devons nous proposer; et noas devons sans cesse nous demander : Que diraient Homère et Virgile, s'Us lisaiint ces vers? Que dirait Soptiocle , s'il voyait représenter cette scène ? Quoi qu'il en soit, Je n'ai point prétendu cmpècticr qu'on ne parlât ctmtre mes ouvrages : Je laurals prétendu Inutilement. QiUd de te atii loquantur ipsi videant, dit Cicéron, sed lO' queatur tamen.

Je pile seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. 11 n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait des prologues que pour se Justifier contre les critiques d'un vieux poète malintontlonné , malevoU veteris poetœ, et qui venait briguer des voix contre lui Jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies :

3«ecq ia^-iiB ! Occœpta eU *^if q^ oitism 3o 9b }*» yiJCïfli

• 'h «n^of E^ Exclamai, etc. » „,j ^ ,„^. ,„j, f, . r,r,ii^c, ija

On me pouvait faire une difficulté qu'on ne m"a point faite : mais ce, qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteur». C'est que Je fais entrer Junle dans les vestales, où, selon .\ulu-Gtlle, on ne recevait personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend Ici Junle sons sa protection ; et J'ai cru qu'en conMdération de sa naissance, de sa vertu et de son malljeur. Il pouvait la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme II a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avalent mérité ce privilège.

Enfin, je suis très-persuadé qu'on me peut faire bien d'autres critl-. ques, sur Icsquelli-s Je n'aurais d'autre parti à prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui volent le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers ; ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu , en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n'y a rien au contraire de plus injuste qu'un Ignorant : il croit toujours . que l'admiration est le partage des gens qui ne savent rien ; il condamne , toute une pièce pour une scène qu'il n'approuve pas; il s'attaque mémç aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu'il a de l'esprit; çt , pour peu que nous résistions à ses sentiments , U nous traite de pré- , somptueux , qui ne veulent croire personne; et ne songe pas qu'il tire quelquefois plus de vanité d'une critique fort mauvaise, que nous n'en lirons d'une assez bonne pièce dé théâtre

- M. Homlne imperito numquam quidquam InJusUus. » ii»u,)noo

(1) Viri»t«, dans Sertorlu«;«t Cornélie , danf j4,Jl«(tdf,JPonff4a. -,1, «„, .

,m t?l> 3up Jterjf)<ftb»n ((,;

.WBAm-iuI uli(4sA ts ,«lll«in<0 tb i*iu*%t.1 «nab t«fc«««(J (. .aihon»2 tn«tr ,9»qmoS t» :»*iimo<l «b iioK f I tniii ,-ic*«3 £tt

PRÉFACE

DE BÉRÉNICE

Titut , reginam Berenicem, cui etiam nuptias polticitùs fereôatnr... statiin ab vrbe dimisit invitiis incitam.

C'est-à-dire que Titus, qui aimait passionnément Béninice, et que même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de IVpouser, la renvoya de Roîue malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.

Celte action est très-fameuse dans l'Iiistolre; et je l'ai trouvée trèspropre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les po8tcs que la séparation d'iinée et de Uidon, dans Virgile. Kt qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poëmc héroïque, où l'action dure plusieurs jours, ne puisse sufûre pour le sujet d'une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures ? (1 est vrai que je" n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Énée, elle n'est pas obligée , comme elle, de renoncer à la vie. A cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus, et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins tragique de la" pièce, et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le cœur des spectateurs l'émotion que le reste y avait pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie; il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, (|ue les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le trouvai extrêmement simple. 11 y avait longtemps que je vnulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens :carc'est un des premiers préceptes qu'Us nous ont laissés. « Que « ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple, et ne soit qu'un. • Ils ont admiré I'Ajax de Sophocle , qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret à cause de la fureur où il était tombé après le refus qu'on lui avait fait des armes d'Achille. Us ont admiré le Philoctktb , dont tout le .«^ujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'(ŒoiPE même, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Tércnce. qui relèvent avec raison audessus de tous les poôlcs comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses moeurs, ne laissent pas de confesser que l'iaute a un grand avantage sur lui par la simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier foutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre était-il encore plus simple, puisque Térencc est obligé de prendre deux comédies de ce pol'te pour ea faire une des ticuuesï

Page 1