‹ Théâtre complet. Précédé d'une noticeChapitre 270 sur 566 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première Tictoire. Mais , malgré ses soupçons, le cruel Amurat, Avant qu'un lils naissant eût rassuré l'État , N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance. Ni du sang ottoman proscrire l'espérance. Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé Laissa dans le sérail Bajazet enfermé.

Il partit, et voulut que , fidèle à sa haine , Et des jours de son frère arbitre souveraine, Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons , Le nt sacrifier à ses moindres soupçons. Pour moi , demeuré seul , une juste colère Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère. J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein, Lui montrai d' Amurat le retour Incertain, Les murmures du camp , la fortune des armes : Je plaignis Bajazet ; je lui vantai ses charmes , Qui , par un soin jaloux dans l'ombre retenus , Si voisins de ses yeux, leur étaient inconnus. Que te dirai-je enfin ? la sultane éperdue N'eut plus d'autre désir que celui de sa vue.

osMiN. ^Ibxjplm.

Mais pouvaient-ils tromper tant de jaloux regards ' Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts?

ACOMAT

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle '

De la mort d' Amurat fit courir la nouvelle. '^

La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer, '^'

Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. ','

Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent ; f,

De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent ; '

Et , les dons achevant d'ébranler leur devoir,

Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoi»-.

Roxane vit le prince ; elle ne put hii taire

L'ordre dont elle seule était dépositaire.

Bajazet est aimable : il vit que son salut ' '

Dépendait de lui plaire ; et bientôt il hii plut.

Tout conspirait pour lui : ses soins, sa complaisance,

Ce secret découvert, et cette intcUig«nce,

Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer.

334 BAJAZET

L'embarras irritant de ne s'oser parler, Même témérité, péril, craintes communes , Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes. Ceux mêmes dont les yeux le devaient éclairer, Sortis de leur devoir, n'osèrent y rentrer.

OSMIN

Quoi ! Roxane d'abord leur découvrant son âme Osa-t-elle à leurs yeux faire éclater sa flamme ?

ACOMA.T

Ils l'ignorent encore; et jusques à ce jour

Atalide a prêté son nom à cet amour.

Du père d'Amurat Atalide est la nièce;

Et môme , avec ses fils partageant sa tendresse ,

Elle a vu son enfance élevée avec eux.

Du prince , en apparence , elle reçoit les vœux ;

Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane,

Et veut bien, sous son nom , qu'il aime la sultane.

Cependant , cher Osmin , pour s'appuyer de moi ,

L'un et l'autre ont promis Atalide à ma foi.

OSMIN

Quoi ! vous l'aimez , seigneur !

ACOMAT

Voudrais-tu qu'à mon âge Je fisse de l'amour le vil apprentissage? Qu'un cœur qu'ont endurci la fatigue et les ans Suivit d'un vain plaiwr les conseils imprudents? C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue ; J'aime en elle le saag dont elle est descendue. Par elle Bajazet , en m'approchant de lui , Me va contre lui-même assurer un appui. Un vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage ; A peine ils l'ont cltoisi, qu'ils craignent leur ouvrage : Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir, Et jamais leurs chagrins ne nous laissent >ieillir. Bajazet aujourd'hui m'honore et me caresse, Ses périls tous les jours éveillent sa tendresse. Ce même Bajazet , sur le trône affermi , Méconnaîtra peut-être un inutile ami.

Et moi , si mon devoir, si ma foi ne l'arrête , S'il ose quelque jour me demander ma tête... Je ne m'explique point, Osmin ; mais je prétends

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