ACTE II, SCENE V
Frosine.
Par ma foy, je disois cent ans, mais vous passerez les six-vingts.
Harpagon.
Est-il possible ?
Frosine.
Il faudra vous assommer, vous dy-je, et vous mettrez en terre et vos enfans et les enfans de vos enfans.
Harpagon.
Tant mieux ! Comment va nostre affaire ?
Faut-il le demander? et. me voit-on mesler de
rien dont je ne vienne à bout ? J'ay sur tout pour
les mariages un talent merveilleux. Il n'est point de
partis au monde que je ne trouve en peu de temps
le moyen d'acoupler, et je croy, si je me i'estois
mis en teste, que je marierois le Grand Turc avec
la Republique de Venise. Il n'y avoit pas sans doute
de si grandes difficuitez à cette affaire-cy. Comme
j'ay commerce chez elles, je les ay à fond Tune et
l'autre entretenues de vous, et j'ay dit à la mère le
dessein que vous aviez conceu pour Mariane, à la
voir passer dans la rue et prendre l'air à sa fenestre.
Harpagon.
Qui a fait réponse...
Frosine.
Elle a receu la proposition avec joye ; et, quand je luy ay témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistast ce soir au contract de mariage qui se doit faire delà vostre, elle y a consenty sans peine, et me i*a confiée pour cela,
Molière. VI. 7
5o L'AVARE.
C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme, et je seray bien aise qu'elle soit du régale.
Frosine.
Vous avez raison. Elle doit, après disné, rendre visite à vôstre fille, d'où elle fait son conte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au soupe. Harpagon.
Hé bien ! elles iront ensemble dans mon carosse, que je leur presteray.
Frosine.
Voila justement son affaire.
Harpagon.
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille? Luy as-tu dit qu'il falloit qu'elle s'aidast un peu, qu'elle fist quelque effort, qu'elle se saignast pour une occasion comme celle-cy? Car encor n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose. Frosine.
Comment! c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente.
Harpagon.
Douze mille livres de rente?
Frosine.
Oûy. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C'est une fille accoustumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ny table bien servie, ny consommez exquis, ny orgemondez perpétuels, ny les autres