‹ Théâtre complet, publChapitre 31 sur 191 · ACTE II, SCENE V. 5i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE V. 5i

délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose qu'il ne monte bien tous les ans à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ny les riches bijous, ny les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'huy ; et j'en sçay une de nos quartiers qui a perdu, à trente et quarante, vingt mille francs cette année 1 Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijous, cela fait neuf mille livres; et mille escus que nous mettons pour la nourriture, ne voila-t-il pas par année vos douze mille francs bien comptez?

Harpagon.

Oûy, cela n'est pas mal ; mais ce compte-là n'est rien de réel.

Frosine.

Pardonnez-moy. N'est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ?

Harpagon.

C'est une raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'iray pas donner quittance de ce que je ne reçois pas, et il faut bien que je touche quelque chose.

5a L'AVARE.

Frosine.

Mon Dieu ! vous toucherez assez, et elles m'ont parlé d'un certain pais où elles ont du bien dont vous serez le maistre.

Harpagon.

Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encor une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois, et les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables et ne cherchent que leur compagnie. J'ay peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goust, et que cela ne vienne à produire chez moy certains petits desordres qui ne m'accommoderoient pas.

Frosine.

Ah I que vous la connoissez mal ! C'est encor une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards. Harpagon.

Elle?

Frosine.

Oùy,elle. Jevoudrois que vous l'eussiez entendu parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la veuë d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lors qu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmans, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous estes. Elle veut tout au moins que Ton soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encor qu'estant preste d'estre mariée, elle rompit tout net le mariage sur ce que son amant fît voir qu'il n'avoit que cinquante-

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