SCÈNE III GABY. CHAVOL
GABY, applaudissant
Bravo! Tout à fait réussi. Comme aubade au vingtième siècle, on ne fait pas mieux.
CHAVOL, entrant à droite, premier plan
Ahl toi! enfin!
GABY
Qu'esl-ce que c'est que cette plaisanterie?
CHAVOL
Ce n'est pas une plaisanterie, c'est très sérieux. Mais, d'abord, tu as entendu?
GABY
Quoi?
CHAVCL Ma chanson.
GABY
A peu près. Comment Tintitules-tu ?
CHAVOL, rageotanl Tules-tu? {Violemment.) « L'Autruche i »
GABY
Pas heureux I Ce n'est vraiment plus à la mode, c't'oi-
seau-là !
CHAVOL Compte sur moi, je l'y remettrai.
GABY
Nous l'y remettrons. Comme je la créerai, évidemment...
CHAVOL Oh! oh! ce n'est pas sûr.
GABY
Je ne créerai pas ton Autruche? Ce serait imprévu. Et ça dépend?
CHAVOL
De toi. — Qui attends-tu, ce matin?
Ea voilà une question! Le Hibel. parbleu!
CHAVOL Seulement?
GABY
Qui veux-tu donc?
CHAVOL
Oh! moi, personne! Je t'autorise Le Hibel, c'est déjà bien gentil!
GABY
Tu m'autorises? Admirable!
CHAVOL Et maintenant, vite, pourquoi n'es-tu pas venue hier?
GABY
Quelle barbe! Ce que tu peux être assommant avec ton éternelle jalousie! Je ne finirai péir me fâcher, tu sais.
CHAVOL Pourquoi n'cs-tu pas venue hier?
GABY
Et me fâcher, ça voudra dire te lâcher. Je te préviens tout doucement, mais je romprai brutalement.
CHAVOL
Parbleu, quand ça t'arrangera.
GABY
Quand je serai lasse d'être dérangée. C'est un peu raide tout de même! Quand nos titulaires nous lichent la paix, ce sont les surnimiéraires qui nous empoisonnent l'existence!
CHAVOL Pourquoi n'es-tu pas venue hier?
GABY Zut! zuti zut! parce que ça ne m'a pas plu, làl .
CHAVOL Jolie raison!
GABY
Je n'en connais pas de meilleuTe.
CHAVOL Et tu crois que je vais m'en contenter?
GABY
D faudra bien. Alors, tu t'es levé dès l'aube pour venir me faire une scène?
CHAVOL
Je suis venu m'expliquer avec loi.
GABY
C'est ce que je disais. Eh bien, mon petit, mille regret»; mais le bureau des scènes n'est ouvert que l'après-midi. A cette heure-ci, il n'y a que Le Hibel qui aurait le droit... et c'est un homme bien élevé, lui, il n'en use pas.
CHAVOL
Tout ça ne me dit pas pourquoi tu n'es pas venue hier. {Caby^ prend une lime sur la coiffeuse, va s'étendre sur le divan et se fait les ongles.) Tu ne veux pas me répondre? {Cab^ lève les peux au ciel.) Oui, tu es une martyre.
GABY
Comme toute femme à qui on fait une scène quand elle n'en a pas envie.
CHAVOL
Eh bien! moi, je vais te dire pourquoi tu n'es pas venue.
GABY Alors, à quoi bon me le demander?
CHAVOL Parce que tu as un autre amant.
GABY Enchantée de l'apprendre.
CHAVOL Tu n'as pas un autre améint, peut-être?
GABY Sans doute, puisque lu l'affirmes.
CHAVOL Et tu crois que ça va se passer comme ça!
GABY Je verrai bien.
CHAVOL Tu me connais cependant.
GABY Trop.
Ça finira mal.
Si ça finit pcr ton départ, ça finira toujours assez bien.
CHAVOL, rageant Ohl
GABY, toujours très calme
Tâche de ne rien casser ; je tiens beaucoup à mes bibelots.
CHAVOL Plus qu'à moi!
GABY
Dame! îl y en a quelques-uns que je ne pourrais pas reraplacer. tandis que toi...
CHAVOL Tiens, tu mériterais... (// fait le geste de la battre.)
GABY, brandissant la lime à ongles Non, mais essaie voir un peu?
CHAVOL Me faire ça, à moi !
GABY
Oui, aux autres, ça va îrès bien; à Le Hibel, pain bénit; mais au maestro Chavol, sacrilège!
CHAVOL Alors... c'est fini entre nous?
GABY Si tu veux.
Fais attention, je suis capable de te prendre au mot.
GABY Prends.
CHAVOL
Soit! {Un silence; il arpente la pièce et se dirige vers la porte de gauche premier plan.) Sais-tu où je vais de ce pas?
GABY
Non, mais ça va bien t'étonner, je n'ai aucune envie de le savoir.
CHAVOL Chez Maud Berton.
GABY Bien du plaisir!
CHAVOL
A vingt reprises elle m'a fait comprendre que si je voulais...
GABY
VeuilU.
CHAVOL Plaît-il?
GABY Cours-y I
CHAVOL Tu dis?
Je t« di» d'y courir. Voles-y, précipite-t'y !
CHAVOL
Comme le zèbre. Et cette chanson que j'avais faite pour toi, c'est Maud Berton qui la créera.
GABY
Je serai la première à aller l'applaudir. Je serai même probablement la seule, car ce qu'elle peut chanter faux!
CHAVOL C'est toi qui le dis.
GABY J'ai donc le courage de l'opinion des autres.
CHAVOL Oui, oui, n'empêche...
GABY Que quoi?
CHAVOL
Que tu la crains ; c'est ta concurrente de ce jour, peutêtre ta rivale heureuse de demain. Qu'est-ce qui lui a manqué jusqu'ici? Quelqu'un qui s'intéresse à elle, quelqu'un de talent...
GABY Toi?
CHAVOL
Pau-f aitement ! A moins que tu ne t'imagines que je n'ai aucun talent, et que je te dois tout le succès de mes chansons.
Je ne serais pas éloignée de le penser.
CHAVOL, furieux Cabotine I
GABY Croque-notes !
CHAVOL
Bien, très bien. Après ce moMà, c'est fini pour la vie.
GABY Et même davantage.
{Chavol remonte, puis redescend jusqu'à la porte de gauche second plan. Arrivé sur le seuil, il s'arrête.)
CHAVOL Tu me laisses partir?
GABY Je ne retiens pas les gens de force.
LAUTRUCHE 97
CHAVOL Tiens, tu n'as pas de cœur.
GABY
C'est admirable! Tout à l'heure tu me reprochais d« l'avoir donné à un autre.
CHAVOL
Cependant, quand on s'est aimé comme nous nous sommes aimés, il y a des choses qui ne s'oublient pas!
GABY
Parfaitement, les mots blessants. Tu n'oublieras pas croque-notes, je n'oublierai pas cabotine.
Tu me regretteras, tu sais.
GABY Ce n'est même pas imj)ossible, on est si drôle.
CHAVOL Bien des choses à Le Hibel.
GABY Bien des choses à la Berton.
CHAVO' Je n'y manquerai pas.
{// sort. On eniend le bruit d'une porte fermée violemment.)
GABY
Ouf!