‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 115 sur 194 · SCÈNE VU GABY. FARIN · texte numérisé non relu

SCÈNE VU GABY. FARIN

FARIN, à part, se frottant les mains

Enfin! (// tousse légèrement, après avoir déposé son chapeau et ses gants sur une chaise.)

GABY, derrière le paravent Vous êtes là, baron?

FARIN

Oui, ma chère grande étoile. Tout heureux et tout confus. Avant tout, il faut que vous me pardonniez; je n'aurais peut-être pas dû insister pour être reçu par vous à pareille heure.

GABY

Puisqu'il y a urgence!

Je sais bien, c'est une raison; est-ce une excuse?

GABY

Nous verrons. Seulement, je vous préviens tout de suite. Si par malheur Le Hibel s'amenait pendant que

LAUTRUCHE 113

vous êtes là... {Far'm fait claquer ses doigts sur ses lèvres.) Qu'est-ce que vous faites?

FARIN

Je vous envoie un baiser par-dessus le paravent. Vous avez dit « par malheur ». Vous êtes charmante. Le baiser est arrivé?

GABY, riant

Par avion postal. — Eh bien, si Le Hibel arrive, il faudra que vous disparaissiez par l'escalier de service. Vous ne m'en voudrez pas trop, n'est-ce pas?

FARIN

Au contraire, je vous en garderai une reconnaissance émue. L'escalier de service! A mon âge! Je n'en espérais pas tant!

GABY

Dame! Je vous reçois en cachette; il faudra que vous me gardiez le secret.

FARIN Jalousement.

GABY

Merci! Ah! pendant que j'y pense, laissez-moi vous remercier aussi pour votre corbeille; elle était ravissante, elle m'a fait un plaisir énorme.

Vrai?

GABY

E^ie n'a pas quitté ma chambre, sauf la nuit, bien entendu; les fleurs, ça entête. Mais, dès mon réveil, je me la faisais apporter.

FARIN

Et vous pensiez à moi?

GABY, riant Enfin je pensais que vous aviez pensé à moi.

FARIN Et cette pensée ne vous était pas trop désagréable?

GABY

Mais non! — Et maintenant, mon cher baron, vite, la raison de cette visite matinale?

FARIN

Eh bien! voilà. Je suis sur le point de prendre une grave détermination et, comme il faut que je donne ma réponse avant midi, j'ai dû, ah! fi! ah! pouah! comme un créancier, m'imposer à vous ce matin.

GABY

Je ne saisis pas.

FARIN

On me demande de quitter Paris immédiatement et d'aller pendant quelques mois, un an peut-être, en Australie, où l'une de mes Sociétés vient d'acquérir d'importants gisements de phosphates.

GABY, riant C'est des drogues, ça?

FARIN, riant Aussi. — Et je n'ai pas voulu donner ma réponse définitive avant de connaître la vôtre.

GABY, rianl Qu'est-ce que j'ai à faire avec des phosphates?

FARIN

Je suis très épris de vous, belle Gaby, et si vous me faisiez l'honneur de voir mes avances d'un oeil favorable, je n'estimerais pas opportun de quitter Paris en un pareil moment. Dites, sérieusement, ai- je une chance?

GABY Comment voulez-vous que je vous réponde? Je n'en sais rien.

FARIN Vous êtes cruelle.

GABY Mais non, je ne suis pas libre, voilà tout!

FARIN C'est entendu... Le Hibel.

GABY Eh oui!

FARIN

Vous y tenez donc?

GABY Mon Dieu!

Ce n'est pas du tout l'ami qu'il vous faut. Vous êtes bien trop fine pour cet ancien marchand de cuirs.

GABY

Eh! c'est avec le cuir qu'on fait les portefeuilles, et le sien est d'un souple...

FARIN Ne craignez rien. Je ne serais pas moins chic que lui.

Noblesse oblige, et, en plus, je vous appKjrterais, je crois, un certain éclat qu'avec toute sa bonne volonté ce brave... cuirassier...

GABY

Je sais. Malheureusement je n'ai rien à reprocher à M. Le Hibel. {Farin comme tout à Cheure encoie un baiser à Cab^ par-dessus le paravent.) Qu'est-ce que vous faites?

FARIN

L'avion postal repart; un second baiser pour « malheureusement )).

GABY, riant Ça m'a échappé.

FARIN, riant

De mieux en mieux.

(Nouveau baiser.)

GABY, riant Arrêtez-vous.

FARIN

L'avion descend en vol pâmé. Je m'arrête; mais, je vous en prie, chère Gaby, ne m'imposez pas l'Australie.

GABY Je vous impose, moi?

FARIN

Je me sens déjà si dépaysé quand je vais jusqu'à Asnières; n'exigez pas que je parte.

GABY J'exige, moi?

FARIN Allons, un bon mouvement. Sacrifiez-moi le cuirassier et mettons-nous bruyamment ensemble; ça épatera tout Paris.

GABY, riant

Et même moi par-dessus le marché!

{Entrée vive de Mariette par la gauche second plan.)

Page 1