SCÈNE VU GABY. FARIN
FARIN, à part, se frottant les mains
Enfin! (// tousse légèrement, après avoir déposé son chapeau et ses gants sur une chaise.)
GABY, derrière le paravent Vous êtes là, baron?
FARIN
Oui, ma chère grande étoile. Tout heureux et tout confus. Avant tout, il faut que vous me pardonniez; je n'aurais peut-être pas dû insister pour être reçu par vous à pareille heure.
GABY
Puisqu'il y a urgence!
Je sais bien, c'est une raison; est-ce une excuse?
GABY
Nous verrons. Seulement, je vous préviens tout de suite. Si par malheur Le Hibel s'amenait pendant que
LAUTRUCHE 113
vous êtes là... {Far'm fait claquer ses doigts sur ses lèvres.) Qu'est-ce que vous faites?
FARIN
Je vous envoie un baiser par-dessus le paravent. Vous avez dit « par malheur ». Vous êtes charmante. Le baiser est arrivé?
GABY, riant
Par avion postal. — Eh bien, si Le Hibel arrive, il faudra que vous disparaissiez par l'escalier de service. Vous ne m'en voudrez pas trop, n'est-ce pas?
FARIN
Au contraire, je vous en garderai une reconnaissance émue. L'escalier de service! A mon âge! Je n'en espérais pas tant!
GABY
Dame! Je vous reçois en cachette; il faudra que vous me gardiez le secret.
FARIN Jalousement.
GABY
Merci! Ah! pendant que j'y pense, laissez-moi vous remercier aussi pour votre corbeille; elle était ravissante, elle m'a fait un plaisir énorme.
Vrai?
GABY
E^ie n'a pas quitté ma chambre, sauf la nuit, bien entendu; les fleurs, ça entête. Mais, dès mon réveil, je me la faisais apporter.
FARIN
Et vous pensiez à moi?
GABY, riant Enfin je pensais que vous aviez pensé à moi.
FARIN Et cette pensée ne vous était pas trop désagréable?
GABY
Mais non! — Et maintenant, mon cher baron, vite, la raison de cette visite matinale?
FARIN
Eh bien! voilà. Je suis sur le point de prendre une grave détermination et, comme il faut que je donne ma réponse avant midi, j'ai dû, ah! fi! ah! pouah! comme un créancier, m'imposer à vous ce matin.
GABY
Je ne saisis pas.
FARIN
On me demande de quitter Paris immédiatement et d'aller pendant quelques mois, un an peut-être, en Australie, où l'une de mes Sociétés vient d'acquérir d'importants gisements de phosphates.
GABY, riant C'est des drogues, ça?
FARIN, riant Aussi. — Et je n'ai pas voulu donner ma réponse définitive avant de connaître la vôtre.
GABY, rianl Qu'est-ce que j'ai à faire avec des phosphates?
FARIN
Je suis très épris de vous, belle Gaby, et si vous me faisiez l'honneur de voir mes avances d'un oeil favorable, je n'estimerais pas opportun de quitter Paris en un pareil moment. Dites, sérieusement, ai- je une chance?
GABY Comment voulez-vous que je vous réponde? Je n'en sais rien.
FARIN Vous êtes cruelle.
GABY Mais non, je ne suis pas libre, voilà tout!
FARIN C'est entendu... Le Hibel.
GABY Eh oui!
FARIN
Vous y tenez donc?
GABY Mon Dieu!
Ce n'est pas du tout l'ami qu'il vous faut. Vous êtes bien trop fine pour cet ancien marchand de cuirs.
GABY
Eh! c'est avec le cuir qu'on fait les portefeuilles, et le sien est d'un souple...
FARIN Ne craignez rien. Je ne serais pas moins chic que lui.
Noblesse oblige, et, en plus, je vous appKjrterais, je crois, un certain éclat qu'avec toute sa bonne volonté ce brave... cuirassier...
GABY
Je sais. Malheureusement je n'ai rien à reprocher à M. Le Hibel. {Farin comme tout à Cheure encoie un baiser à Cab^ par-dessus le paravent.) Qu'est-ce que vous faites?
FARIN
L'avion postal repart; un second baiser pour « malheureusement )).
GABY, riant Ça m'a échappé.
FARIN, riant
De mieux en mieux.
(Nouveau baiser.)
GABY, riant Arrêtez-vous.
FARIN
L'avion descend en vol pâmé. Je m'arrête; mais, je vous en prie, chère Gaby, ne m'imposez pas l'Australie.
GABY Je vous impose, moi?
FARIN
Je me sens déjà si dépaysé quand je vais jusqu'à Asnières; n'exigez pas que je parte.
GABY J'exige, moi?
FARIN Allons, un bon mouvement. Sacrifiez-moi le cuirassier et mettons-nous bruyamment ensemble; ça épatera tout Paris.
GABY, riant
Et même moi par-dessus le marché!
{Entrée vive de Mariette par la gauche second plan.)