SCÈNE XII LE HIBEL. GABY
GABY
Bonjour, grand ami. {Montrant sa robe.) C'est une primeur; comment Irouvez-vous cette petite robe du matin?
Divine. {Lui baisant la main.) Comme vous, d'ailleurs.
GABY
Oh! je vous en prie, ne me faites pas rougir; j'ai déjà mis ce qu'il faut
LE HIBEL
Vous vous êtes peut-être dépêchée pour ne pas me faire attendre; j'en serais désolé.
GABY
Même si c'était vrai, je n'aurais que ce que je mérite; je me suis trop attardée dans mon bain; je rêvassais.
LE HIBEL
C'est bien naturel. Quand on est seule.
GABY
N'est-ce pas? On s'ennuie si vite. {Cab}) s'étire et bâille; mais, à ce moment, elle aperçoit le chapeau de Farin sur le canapé. Le Hibel, qui a saisi Vexpression de sa physionomie, fait un petit pas Vers la coiffeuse de façon à tourner le dos au canapé.)
LE HIBEL
Vous permettez que je vous vole une de vos cigarettes?
GABY
Je vous en prie. {Elle profite du moment où Le Hibel
prend la boite et en extrait une cigarette pour s'asseoir
vivement sur le canapé en écrasant le chapeau. Le Hibel,
qui a deviné tout ce manège, lui a laissé volontairement
le temps de le mener à bien. Il a prestement mis dam sa poche une boite d' allumettes qui était sur la coiffeuse.)
LE HIBEL, se retournant Excusez mon importunité, mais...
CABY, troublée Mais... quoi?
LE HIBEL Rassurez-vous, rien de bien grave. Je n'ai pas de feu.
GABY Ah! — Il y a une boîte d'allumettes sur la coiffeuse.
LE HIBEL, regardant Vous croyez?
GABY J'en suis sûre.
LE HIBEL, faisant semblant de chercher
C'est singulier, je ne la trouve pas. {Lui faisant signe de se lever.) Voyez vous-même.
GABY, assise sur le chapeau
Oh! inutile, vous avez d'aussi bons yeux que moi. Sonnez, je vous prie.
LE HIBEL
A quoi bon déranger Mariette pour si F>eu? Je fumerai tout à l'heure. (// pose la cigarette sur la coiffeuse, prend une chaise et s'approche de Cab^.)
LE HIBEL Ma chère Gaby... (// remue sur sa chaise.) Non,
décidément, je ne suis pas bien assis; voudriez-vous être assez gentille pour me faire une petite place à côté de vous?
GABY
Très volontiers. {Moritrcnt la place vide.) Pas besoin de vous la faire, d'ailleurs; elle est toute faite.
LE HIBEL
C'est que... voyez comme je suis contrariant, c'est celle-ci que je désirerais. (// désigne à Cab^ la place quelle occupe.) Ce n'est pas de la manie, je vous assure; je vais vous faire un aveu qui me coûte, mais tôt ou tard j'aurais dû y arriver; j'ai une oreille moins bonne que l'autre, précisément celle-ci. (// lui montiv son oreille droite.) C'est pourquoi vous me feriez plaisir en glissant vers l'est.
GABY, troublée
Mais... très volontiers. Seulement, auparavant, sonnez donc Mariette; je voudrais boire quelque chose.
LE HIBEL Vous avez la gorge sèche?
GABY Le bain, sans doute.
LE HIBEL
Ça doit être ça, le bain altère. Et puis ce que ça doit être fatigant d'être en équilibre sur un chapeau!
GABY, vivement Vous dites?
Vous m'avez fait une bien méchante farce, ma chère Gaby. J'avais un chapeau magnifique tout à l'heure; il doit avoir maintenant tout juste l'épaisseur d'une galette.
GABY, malgré elle
Comment, c'était votre chapeau?
LE HIBEL
Vous ne le saviez donc pas? Rendez-le-moi, je vous en prie. {Cab^^ s^est levée brusquement et a tendu à Le Hibel le chapeau aplati.)
GABY
Je suis désolée, excusez-moi; si j'avais pu me douter...
LE HIBEL, at;ec intention
Mais à qui le croyiez-vous donc? {Examinant le chapeau.) Ahl ça, par exemple, c'est stupéfiant! Vous aviez raisou, ce n'est pas mon chapeau.
GABY, à part Bon Dieu de bois!
LE HIBEL
Cette galette vient de chez Qark's ot moi, mon pâtissier, c'est Primson.
GABY Alors! {Elle fait le geste de le reprendre.)
LE HIBEL Minute, je serai» curieux de savoir ce que ce chapeau faisait là.
Moi aussi.
LE HIBEL
A l'époque où Jupiter se changeait en cygne et en mille autres choses, c'aurait pu être Jupiter, mais, aujourd'hui...
GABY Evidemment.
LE HIBEL
Alors, qui est-ce? Ou plutôt à qui est-ce?
GABY
Est-ce que je sais?
LE HIBEL A qui appartient-il?
GABY
Demandez-le-lui.
LE HIBEL Excellente idée! (// regarde la coiffe.)
GABY Bon Dieu de bois, que je suis bêtel
LE HIBEL Ah! Sapribti!
GABY, tremblante Qu'est-ce qu'il y a?
LE HIBEL Regardez : deux /.
GABY, à part
Ça fait six! Ah! ces / ce qu'elles m'auront ftchu la cerise aujourd'hui!
LE HIBEL, très calme
Inutile de chercher bien loin : Fernand Farin, parbleu! {Très près de Cab^.) Le baron est là.
GABY
Mais...
LE HIBEL
Un homme comme lui n'est certainement pas sorti dans la rue sans couvre-chef. Priez-le donc de venir.
GABY Je vous jure...
LE HIBEL
Ne jurez pas! Il ne faut pas gaspiller les serments inutilement. Vous m'autorisez à le mander, n'est-ce pas? (// 5e dirige vers la sonnette.)
GABY, essa])ant de le retenir Cher grand ami, écoutez-moi...
LE HIBEL, sonnant
En sa présence. Ça vaudra mieux, ça évitera des redites. (Se retournant vers elle, et très doucement.) Je vous avais bien prévenue, cependant... {A Mariette qui entre.) Allez chercher le baron Farin et introd'iisez-le
GABY, malgré elle
Mais il est sûrement parti.
LE HIBEL, du tac au tac Vous voyez donc bien qu'il était venu. — 1 el que je
connais mon baron, il n'est pas parti tête nue. II n'est certainement pas pour cette mode américaine. Alleznous-!e chercher. {Mariette sort par la gauche, second plan.) Ainsi, malgré ma prière, malgré ma défense, vous avez reçu cet homme ici, chez vous, au petit lever, cependant que vous étiez dans votre bain. Ah! fi! ma chère!
GABY Mais il y avait tout un paravent entre nous.
LE HIBEL Ça n'en est pas moins indécent, pis, incorrect.
GABY Voyons, Stanislas...
LE HIBEL
Oh! je vous en prie, remettez le prénom dans la naphtaline! Ce n'est pas le moment de le sortir. {Tendant à Gab]f un petit flacon qu'il a pris sur la coiffeuse.) Tenez.
GABY
Qu'est-ce que c'est que ça?
LE HIBEL
Vos sels. Je vous les donne à tout hasard; vous en aurez peut-être besoin tout à l'heure.
GABY
Mais vous êtes un homme effrayant. Qu'est-ce que vous méditez donc?
Des choses très simples.
134 L'AUJRUCHE