‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 120 sur 194 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

Les Mêmes, FARIN

{A ce moment entre Far'in par la gauche, second plan.)

LE HIBEL, tendant la jna'm à Farin

Bonjour, cher. {Remarquant l'hésitation de Farin.) Je vous en prie,

FARIN

Comme vous voudrez. (// lui serre la main.)

LE HIBEL

Je vous délivre; je ne sais pas où vous étiez gîté, mais vous deviez y être très mal. Vous êtes rouge, vous avez dû avoir chaud.

FARIN Mon Dieu!

LE HIBEL, à Cab})

Quelque placard, sans doute! Pour une maîtres-se de maison, c'est impardonnable. Quand on a un invité de la qualité du baron Farin...

FARIN, à part Il se fout de moi.

LE HIBEL, prenant le chapeau quil avait posé sur une chaise et le lui tendant

Voici votre chap>eau, cher ami.

FARIN, regardant comiquemcnt son chapeau

Ahl

LE HIBEL

Oui. II est signé comme une toile de maître; il y a les deux /. Votre prénom est bien Fernand, n'est-ce pas?

FARIN Jusqu'ici, oui.

LE HIBEL

Gardez-le. C'est un prénom d'opéra, mais qui a encore bien du charme.

FARIN Tout le monde ne peut pas s'appeler Stanislas!

LE HIBEL

Evidemment! {Vo])ant que Farin regarde toujours son chapeau avec ahurissement.) Oui, il s'est un peu modifié depuis tout à l'heure; mais qu'est-ce qui ne change pas aujourd'hui? {Farin prend son chapeau et le retourne dans tous les sens.) Vous qui êtes pour le haut de forme, ce n'est pas de chance.

FARIN C'est bon, n'insistez pas.

LE HIBEL

Surtout, ne m'accusez pas du désastre; je n'y suis pour rien. Quand je suis entré dans cette pièce, votre tube était en parfait état. Il faisait feu de tous ses reflets. {Désignant Cab}).) C'est notre belle amie qui, je ne sais pourquoi, a éprouvé le besoin de se peser sur cette balance improvisée. Idée de jolie femme! Il ne faut pas contrarier les jolies femmes.

FAR!N, sèchement

Tout cela est fort spirituel, mon cher, mais je voudrais bien savoir...

LE HÎBEL

Où je veux en venir? A ceci. {Montrant le canapé et la chaise.) Asseyons-nous, voulez- vous? {Regardant la chaise.) Nous le pouvons sans dommage, il n'y a pas de chapeau. {Ils s'asseyent tous les trois. Un si' lence.) De quoi s'agit-il, en somme? De savoir lequel de nous deux possédera cette chose séduisante, mais instable, une jolie femme, qui est en même temps une grande vedette parisienne. Je croyais, l'ayant inventée, créée, lancée, avoir des droits à la garder. Vous me les contestez...

FARIN

Pardon, je...

LE HIBEL

Mais si, mon cher, puisque vous tournez autour d'elle avec une affectation qui n'échapperait pas longtemps à la bénignité publique. Depuis une quinzaine, vous la compromettez à plaisir; on ne voit que vous dans sa loge; vous l'asphyxiez de fleurs et votre impatience de la voir est telle que vous la venez saluer dès l'heure des ablutions. Il est heureux pour vous que tout ceci se passe à Paris; au Bosphore, cela vous aurait peut-être valu d'assez sérieux désagréments.

FARIN Eh! mon cher, chacun joue son jeu et sa chance. Il en va ainsi depuis qu'il y a des hommes et des femmes. Mais permettez-moi tout de même de m'étonner de votre susceptibilité à mon égard. Vous n'êtes pas aussi ombrageux avec tout le monde.

LE HIBEL

C'est que tout !e monde n'est pas de notre monde. Vous faites peut-être allusion à certaine camaraderie de notre belle amie. Mettons que je la lui tolère. Elle n'a, en effet, rien qui me taquine; elle ne me dépossède pas. Tandis que la vôtre... {A mi-voix à Gab^ qui paraît bouleversée.) Vos sels, c'est le moment, et, croyez-moi, respirez fort. {Plus haut.) Voulez-vous me confier un instant votre main? La gauche me paraît la plus indiquée, mais enfin, si la droite vous est plus commode...

GABY, lui tendant la main et à part Ce que ça me soulagerait de le gifler!

LE HIBEL, à Farin

Cher ami, pousserez-vous la complaisance jusqu'à me prêter également la vôtre un quart de seconde?

FARIN Mais...

LE HIBEL

Ce chapeau vous embarrasse; reprêtez-le-moi un instant, voulez-vous? Dans l'état où il est, il ne risque plus grand'chose. {Farin se laisse faire.) Et maintenant, souffrez qu'un ancien marchand de cuirs, retiré des affaires après fortune assez bien faite, mette la main de la belle Gaby Verdier dans celle du noble baron Farin. {// unit leurs mains.) Votre noblesse était faite pour la comprendre et même pour la prendre; ma roture s'évanouit. (// se lève.)

FARIN, à part Ce que ça me soulagerait de le gifler 1

LE HIBEL, quî a deviné sa pensée, se retournant oivement

Non, mon cher baron, ce ne serait pas élégant; songez à mon âge. Là, non plus, vous n'auriez pas le beau rôle! Et puis ce serait inique, puisque c'est vous qui triomphez. Je vous cède la place... et de toutes les façons.

FARIN, se levant

Bien, mon cher, il s^iffit. Mlle Verdier et moi avons suffisamment supporté vos ironies; je pensais que vous étiez là pour la défendre et non pour l'attaquer; à partir de maintenant elle est sous ma protection. Vous m'obligerez de ne plus l'oublier.

LE HIBEL

Elle y gagne; elle y gagne au moins de n'avoir plus à cacher le baron Farin quand il viendra lui rendre visite. (S'incUnant.) Baronne, j'ai bien l'honneur de vous saluer...

GABY, hors d'elle

Mais, mon cher, mais mon cher...

FARIN

Ahl pardon, ma chère, à partir de maintenant. Monsieur n'est plus votre cher; il ne vous est plus rien.

LE HIBEL

C'est précisément ce que je m'efforçais de lui faire comprendre, baron. Je vous laisse ce soin et toutes mes prérogatives. Adieu. Surveillez l'heure du bain! {// sort par la gauche, premier plan.)

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