‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 124 sur 194 · SCÈNE XVII GABY, PUIS MARIETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII GABY, PUIS MARIETTE

GABY, seule

Ça, par exemple! Engueulade et rupture n° 2 avec Chavol! Et de quatre! c'est un record; maintenant je ne

vois vraiment plus... {Elle s'approche de la coiffeuse, prend machmalemeut la cigarette que Le Hibel j; avait laissée et veut Vallumer. Elle ne trouve pas la boîte d'allumettes.) C'est vrai, elle n'était déjà pas là tout à l'heure. Dire que sans cette maudite boîte rien de tout ça, peut-être, ne serait arrivé. Tout ça, c'est de la faute à cette peste. {Elle va sonner et s'étale sur le divan dans la même position où était Chavol il y a un moment. Le remarquant.) Oui, mais moi, je suis chez moi. {Entre Mariette.)

MARIETTE

Mademoiselle a sonné?

GABY, nerveuse

Dire que vous avez toutes la manie de poser cette question stupidel Evidemment j'ai sonné; les sonnettes ne sonnent pas encore toutes seules, je suppose!

MARIETTE C'aurait pu être M. Le Hibel ou M, Chavol.

GABY

Ou le baron Farin. Eh bien! non, ça n'aurait pas pu. Et ça ne pourra même plus, car ils ne reviendront pas.

MARIETTE, jouant la stupéfaction Ni les uns ni les autres?

GABY

Je viens de faire maison nette.

MARIETTE Qu'est-ce qui s'est donc passé?

Si on vous le demande... D'ailleurs, tout ce qui est arrivé, c'est par votre faute.

MARIETTE 7 ?

GABY

Voulez-vous me dire où vous avez mis la boîte d'allumettes qui était sur cette coiffeuse?

MARIETTE Je n'y ai pas touché.

GABY

N'est-ce pas? Ce n'est pas tout d'ailleurs. Comment! Je vous donne la consigne de faire disparaître le baron Farin au moment oii M. Le Hibel s'amènera, et qu'est-ce que vous faites?

MARIETTE Je...

GABY, Vinterrompant

Vous le laissez partir de ce boudoir sans son chapeau, un chapeau haut de forme, un chapeau qui crevait les yeux.

MARIETTE, jouant la surprise Pas possible I

GABY M. Le Hibel l'a repéré tout de suite...

MARIETTE Je suis sincèrement désolée de ce qui arrive à Mademoiselle.

Faites-moi grâce de vos condoléances.

MARIETTE J'avais cependant bien prévenu Mademoiselle.

GABY Faites-moi grâce de votre sagacité.

MARIETTE

Je ne suis d'ailleurs pas inquiète sur le soil de Mademoiselle. Jolie comme elle l'est...

GABY Faite*-moi grâce de vos pronostics.

MARIETTE

Oh! mais j'y pense... {Elle remonte vivement Vers le téléphone.)

GABY

Plaît-il?

MARIETTE

Que Mademoiselle me laisse faire, elle me remerciera. (Téléphonant.) Ailô! allô Wagram 98-32.

GABY Je connais ce numéro-là, c'est celui du baron Farin. MARIETTE

Parfaitement I — Allô, Wagram 98-32. Je désirerais parler à Monsieur Iç baron.

GABY, ahurie Mais de quoi vous mêlez- vous?

Puisque je suis fautive, je vais réparer; je veux faire le bonheur de Mademoiselle.

GABY De quoi vous mêlez-vous, je vous prie?

MARIETTE

Allô, Monsieur le baron Farin? C'est moi, Mariette. Oui, sa femme de chambre. J'ai une très bonne nouvelle à donner à Monsieur le baron. Mademoiselle me charge de lui annoncer qu'elle vient de rompre avec le petit C. — C..., vous savez bien, le compositeur, je ne dis jamais les noms dans le téléphone... — et qu'elle est toute à sa composition, oh! pardon, je veux dire à la disposition de Monsieur le baron.

GABY Cest inimaginable!

MARIETTE, au téléphone Monsieur le baron est fou de joie? Je comprends ça!... {A Cab^.) Il est fou de joie!

GABY, rageant Vous!...

MARIETTE, au téléphone

Que Monsieur le baron vienne tout de suite, on l'attend. Ah! vous ne pouvez pas?... Vous avez à faire? Chez vous? Mais si Mademoiselle pouvait venir. Monsieur le baron serait aux anges? {A Cab^.) Il serait aux anges... {Au téléphone.) Eh bien! c'est entendu. Monsieur le baron, soyez aux anges; dans une demi-heure. Mademoiselle sera chez Monsieur le baron... Je suis un amour... merci. {Fermant le téléphone.) Je suis un amour, VoUàl

GABY, exaspérée Ah! voilà! {Mariette remonte.) Où allez-vous?

MARIETTE, avec un sourire délicieux

Mon Dieu, si Mademoiselle le permet, je vais vider ce bain historique.

GABY

Non, je ne permets pas. — Savez-vous que vous avez un sacré toupet?

MARIETTE

Je suis comme ça quand j'aime les gens; j'aime beaucoup Mademoiselle.

GABY

Ouiche! — Voulez-vous me dire, je vous prie, comment vous saviez que le baron était parti tout à l'heure à cause de M. Chavol?

MARIETTE

Tout à fait par hasard. La porte de ce boudoir devait être mal fermée; celle de la lingerie où je travaillais devait être bien ouverte; ces messieurs parlaient un peu fort...

GABY Oui; autrement dit, vous écoutez aux portes.

MARIETTE Elles joignent si mal.

GABY Tenez, allez-vous-en, vous me mettez hors de moi.

Mademoiselle n'est vraiment pas juste. Je retourne dans la lingerie.

GABY

Vous m'avez mal comprise; je veux que vous vous en alliez tout à fait.

rvIARIETTE Tout à fait?

GABY

Ailleurs I

MARIETTE

Si je comprends bien, c'est un congé? Mademoiselle me renvoie?

GABY

Et comment I

MARIETTE J'ai cessé ùe plaire.

GABY

Vous ne m'avez jamais plu, vous m'avez toujours tapé sur les nerfs. Vous êtes une petite personne prétentieuse et insupportable; vous êtes insolente; vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas; vous croyez avoir plus d'esprit que tout le monde; enfin, je souhaite bien du plaisir à votre future patronne.

MARIETTE

Que Mademoiselle ne perde pas son temps à la plaindre, je n'en aurai pas.

GABY Abl bah!

MARIETTE

Je ne me contente pas de rendre mon tablier; je le jette aux orties.

GABY

Vraiment? Et peut-on savoir ce que vous allez faire?

MARIETTE

Je vais devenir courtisane, à la manière d'autrefois. J'ai horreur des grues modernes et je ferai ma fortune. C'est d'ailleurs à Mademoiselle que je la devrai, car jai appris chez elle bien des choses, entre autres tout ce qu'il convient de ne pas faire pour réussir.

GABY

N'est-ce pas? Ce que vous pouvez m'agacer, ma fille, avec vos airs supérieurs!

MARIETTE

Oh! pardon, je prie Mademoiselle de ne plus m'appeler sa fille; elle vient de cesser d'être ma mère; c'est une collègue qu'elle a devant elle maintenant, donc une égale. Parfaitement, une égale. Dans notre monde, au départ, toutes les femmes se valent; elles ne diffèrent qu'à l'arrivée par les hommes qui les ont choisies.

GABY Vous êtes inouïe!

MARIETTE

J'ai du bon sens. J'ajoute que mon amant sera plus enviable que le vôtre, car je lui épargnerai les scènes. Il ne me paraît pas indispensable de faire expier à ces messieurs le plaisir qu'ils prennent avec nous. Je serai gaie, de belle humeur et je ne passerai pas mon temps à l'engueuler. Pourquoi les hommes mariés prennent-ils de»

maîtresses? Pour avoir la vie agréable. Or, elles s'ingénient toutes à la leur rendre insupportable. Comme c'est malin! Et puis, je ne tromperai pas mon amant.

GABY, estomaquée Qu'est-ce que vous en savez?

MARIETTE

On résiste bien aux hommes. On peut se résister à soimême.

GABY

C'est peut-être plus difficile.

MARIETTE

Cest indispensable si on veut être à la page. Les gigolos, les voilettes à gros pois, ça a cent ans; ça ne se porte plus. On n'enferme plus des petits jeunes gens dans des placards, c'est démodé. Que les femmes mariées trompent leur mari, passe encore, les trois quarts sont si mal mariées! Mais les demi-mondaines n'ont aucune excuse. Ce n'est pas par amour qu'elles se sont mises avec un monsieur; elles ont fait un marché avec lui; ce qu'elles lui ont cédé, elles ont perdu le droit de le donner. Quand elles trompent leur amant, elles le trompent aussi sur la marchandise ; ce sont des commerçantes malhonnêtes.

GABY

Vous allez fort.

MARIETTE

Je dis les choses comme elles sont. Je serai, moi, une commerçante honnête. Mademoiselle aurait compris tout ça d'elle-même, si elle voyait plus loin que le bout de son nez. Mais quand on a la mentalité d'une autruche!

GABY Ah! ah! l'autruche...

MARIETTE Oui, c't'oiseau plein de malice...

GABY Astucieux comme un entonnoir... c'était moi?

MARIETTE, sourire narquois On ne cache rien à Mademoiselle.

GABY

Alors, c'est sur moi que cet animal de Chavol a eu le toupet?...

MARIETTE C'est si ingrat, les hommes!

GABY En collaboration avec vous?

MARIETTE, modeste A peine.

GABY C'est délicieux.!

MARIETTE C'est la vie.

GABY, rageant et jetant sa cigarette

Bien! {Sèchement.) Vous avez une heure pour vider le plancher. {Elle se lève.) Je ne veux plus vous retrouver quand je rentrerai ici. Le concierge aura des ordres

et réglera votre compte. {Elle remonte.)

Le temps que Mademoiselle se réconcilie avec le baron, j'aurai disparu.

{Caby rentre dans sa chambre.)

MARIETTE, seule

Et maintenant, à nous deux. Monsieur Le Hibell (5e tournant vers la salle de bains.) Cette baignoire aura été le berceau de ma fortune. Je ne prendrai jamais plus de bciin sans me sentir pénétrée de reconnaissance. {Cab^ sort de sa chambre chapeautée et elle traverse la scène en finissant de mettre ses gants.) Au revoir. Mademoiselle.

GABY Ohl non, adieu!

MARIETTE Qui sait?

GABY, sortant

Engueulade et rupture avec Mariette! Et de cinq! Enfin, il me reste Zozo! C'est toujours ça! {Elle sort.)

scËNE XV ni

MARIETTE, puis ZOZO

{Aussitôt qu'on a entendu la porte d'entrée se fermer, Mariette se précipite sur le téléphone.)

MARIETTE Allô, Mademoiselle, allô! Elysée Ô2-28. Monsieur Le Hibel? C'est moi Mariette. Je me permets de télé-

phoner à Monsieur, parce qu'il m'a toujours témoigné beaucoup de bonté. Ahl il vient de s'en passer ici des choses! Si Monsieur voulait bien me recevoir un moment, je lui expliquerais. Et puis, je pourrais aussi, s'il le permettait, lui montrer ce que je peux faire comme danseuse. Monsieur rit?... Ça l'amuse? Monsieur est si indulgent! Mais quand Monsieur voudra. Je suis libre comme Monsieur. Nous aussi, nous venons de nous quitter. Mademoiselle et rnoi. Entendu, Monsieur, j'y serai. {Elle ferme le téléphone. Appelant.) Zozo! {Entre Zozo.) Monsieur Zozo, où croyez-vous être ici?

ZOZO

Mais...

MARIETTE

Dans un boudoir? Pas du tout. Vous êtes dans un désert.

ZOZO, gouape, montrant la porte

Ah! ah! vous dites ça à cause du chameau?

MARIETTE

Non, monsieur Zozo, je dis ça parce que tout le monde a fichu le camp. Plus de Le Hibel, plus de Chavol, pas encore de Farin et votre servante cassée aux gages.

ZOZO

Oh! là! là! Que d'avaros!

MARIETTE Il ne reste plus ici que la Gaby et son Zozo.

ZOZO

Ohl pardon, dans ces conditions...

Sûr! Si vous aviez un peu de cran...

zozo Je vous vois venir, vous voulez que je démissionne.

MARIETTE

Comme un simple président du Conseil qui ne s'entend plus avec son président de la République. Zozo, si vous voulez me suivre, je vous attache à ma fortune.

ZOZO

Je n'y aurai pas grand mérite, j'y crois.

MARIETTE Et moi donc! Alors, ça colle?

ZOZO Pourquoi pas?

MARIETTE Tournant d'histoire! Zozo, je vous engage.

ZOZO

J'entrerai au service de Mademoiselle quand Mademoiselle voudra.

MARIETTE

Nous fixerons vos appointements plus tard.

ZOZO Quand vous serez fixée sur les vôtres.

MARIETTE

Oui, mon fiston, et j'ai comme une idée que ça ne tramera pas. Et vous savez, chez moi, vous serez chez

une patronne à la redresse; vous ne serez pas chez une autruche.

ZOZO

Je m'en doute. — Dites donc, si on lui mettait son portrait sous le portrait, avant de partir?

MARIETTE Excellente idée! Ce sera peut-être dur à digérer.

ZOZO

Bah! les autruches, ça digère tout. {Ouvrant vivement la porte après avoir placé le dessin de Biroult du premier acte bien en évidence sur la coiffeuse.) La cent chevaux de Mademoiselle est avancée.

MARIETTE, sortant En route pour la gloire!

RIDEAU

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