SCÈNE XIV PAUL. M""* CIRIETTE
PAUL, rageant
Vous avez vu... cette sortie provocante... cet air de défi... Ce billet écrit là, exprès, sous mes yeux?
M™" CIRIETTE Oh! exprès!
PAUL
C'est du toupet! Un autre eût exigé...
M^^ CIRIETTE Un maladroit.
PAUL
Ou un qui eût i)erdu patience. Heureusement vous étiez là!...
M""^ CIRIETTE Oui, heureusement, sinon...
PAUL, furieux Mais elle ne perdra rien pour attendre.
(// sorme.) M"*® CIRIETTE
Paul!... calmez-vous!... je vous en prie!
Oh! je suis calme, très calme, calme à perte de vue!
A perte de bon sens !
{Entre Ernest.)
PAUL
Que non!., que non! {A Ernesl.) Du thé!... de l'autre thé! du thé propre!... En attendant, ma chère amie, asseyez-vous et causons!
M""^ CIRIETTE Très volontiers. Je m'assieds. A vous, la cause.
PAUL
La cause? C'est malheureusement déjà une vieille affaire, remise de huitaine en huitaine! Le tribunal a eu le temps de se faire une opinion. Sa religion est éclairée; elle l'est même a giorno. Aujourd'hui, verdict. (Se levant.) Chère madame Ciriette, j'ai une grave nouvelle à vous annoncer : je vais quitter Juliette.
M""" CIRIETTE, ahurie, se levant Hein?
PAUL, la rassey)ant
Ne bondissez pas. J'y ai miirement réfléchi depuis onze heures et demie. C'est la seule solution possible. Ma patience est à bout de forces; mes forces sont à bout de patience. N'attendons pas que les choses se gâtent irréparablement.
M°^ CIRIETTE
Mais c'est de la démence! Vous voulez vous séparer de Juliette, parce qu'elle tient à aller à Cabourg et que vous le lui interdisez! Depoiis que le divorce est institué, on en a vu beaucoup de puérils et pas mal d'idiots; mais un plus puéril et plus idiot que celui-là, jamais.
{Ernest apporte le thé et sort.)
PAUL
Ma chère amie, je ne suis pas un gamin. Si j'ai l'intention d'en finir, ce n'est nullement parce que votre fille
exige un Cabourg quelconque où je refuse de l'accompagner. Non! je ne suis tout de même pas potache à ce point-là! Cabourg, c'est l'occasion, le prétexte, la goutte d'eau... d'eau de mer, si vous voulez; j'ai contre elle des griefs sérieux, que vous connaissez aussi bien que moi, et sur lesquels je ne reviendrai pas... Dans ces conditions...
M""^ CIRIETTE, lui offrant une tasse de thé
Bouillant... un morceau... pas de citron... un nuage de lait... Je sais... Vous avez fini?
PAUL, interloqué Pour le moment, oui.
M™^ CIRIETTE
Vous permettez qu'à mon tour... C'est mon droit...
C'est même mon devoir... Je suis sa mère...
PAUL J'aurais mille fois mieux aimé qu'elle fût la vôtre.
M'"'^ CIRIETTE Et moi donc !
PAUL
J'aurais eu en elle la belle-mère type, élégante et désagréable. C'eût été parfait. Tandis que vous... oh! c'est inouï, ce que vous m'auriez convenu! vous êtes fine, vous êtes gaie, vous êtes allante, vous êtes amusante, vous êtes confortable... vous êtes...
M""^ CIRIETTE, l'interrompant Je suis la mère.
PAUL, avec un soupir Quel dommage!
M™^ CIRIETTE
Vous venez de faire le procès de Juliette, très bien, ma foi! On se serait déjà cru à la 4^ chambre. Vous avez énuméré tous les griefs que vous pouvez avoir contre eiHe et vous avez passé sous silence tous ceux qu'elle peut avoir contre vous.
PAUL Elle?... contre moi?
M™"" CIRIETTE Dame! vous vous croyez donc un mari parfait?
PAUL Je n'ai pas cette prétention, mais...
M"^ CIRIETTE Rassurez-vous, il n'y en a pas.
PAUL
Voyons donc! Je suis curieux de savoir ce qu'elle me reproche.
M™* CIRIETTE Tout.
PAUL C'est simple!... Alors, à ses yeux, j'ai tous les défauts?
M"*^ CIRIETTE Vous vous vantez! Si vous les aviez tous, vous seriez un monstre.
C'est gai! je ne suis même pas monstrueux. Elle me reproche donc?...
M™« CIRIETTE D'abord de ne pas la rendre heureuse.
PAUL
D'abord?... Mais mademoiselle votre fille n'est p>eutêtre pas née pour le bonheur...
M"^ CîRIETTE Oh! croyez-vous, une femme...
PAUL Je n'ai pas dit pour le plaisir... Ensuite?...
M"^ CIRIETTE Elle se plaint de votre caractère désagréable.
PAUL
S'H l'est, ce que je conteste, il ne l'est devenu que par sa faute...
M"* CIRIETTE
Savoir... Vous ne lui refusez pas que Cabourg; vous lui refusez tout ce qu'elle vous demande, ou presque...
PAUL
Parbleu! elle me demande tout ce qui lui passe par la tête, et Dieu sait ce qu'il y passe! C'est le carrefour des idées écrasées.
M""* CIRIETTE Elle se plaint que vous l'abéindoniiiez.
Moi! Evidemment, je vais tous les jours à la Bourse; mais j'ai une réùson; c'est mon métier.
M°" CIRIETTE Vous y jouez.
PAUL
Quelquefois, oui... pour tâcher de satisfaire les fantaisies de madame, qui sont coûteuses.
M"* CIRIETTE
Vraiment? Et peut-on savoir ce que vous avez gagné, ces temps derniers, à votre Bourse?
PAUL Méus... de l'expérience!
M"* CIRIETTE
Ce n'est pas avec ça qu'on paie des couturières e1 des modistes.
PAUL
Non, mais c'est avec ça qu'on s'habitue à ne pas les payer. C'est tout?
M"*^ CIRIETTE
Oh! non!... Elle se plaint encore de votre jalousie; vos façons soupçonneuses la froissent; vous la suspectez; vous en êtes à la méfiance.
PAUL
Justifiée. Elle a des amis fâcheux, trop d'amis... peutêtre des amants.
M'"'' CIRIETTE, railleuse Plusieurs?
Qui sait?
M""' CIRIETTE
Comme vous y allez!
PAUL Comme elle y va.
M""* CIRIETTE Mais, sapristi, quand le diable y serait...
PAUL
Il y est, chère madame, et s'il n'y est pas, il est bien près d'y être. C'est pour cela que je désire en finir... avant.
M""" CIRIETTE
Alors, c'est sérieux?
PAUL
Très... Que les torts les plus graves soient de son côté ou du mien, il n'importe. Un fait est là : Juliette et moi nous ne fwuvons plus nous entendre.
M"* CIRIETTE Vous ne vous écoutez même pas.
PAUL
Cela prouve que nous n'avons plus aucun désir de nous convaincre... Elle veut aller à Cabourg contre mon gré?... Soit! qu'elle y aille! je la connais; elle n'en démordra pas! moi non plus! et j'ai d'aussi bonnes dents qu'elle. Nous nous sommes pris en grippe; c'est peut-être encore une façon de se prendre, mais c'est assurément la dernière. Voyez-vous, chère madame Ciriette, je ne me suis pas marié pour n'avoir qu'une maîtresse de plus. Des maîtresses! J'ai passé ma jeunesse à en changer. Le jour où j'ai désiré le repos, le calme, la vie régulière, j'ai dit adieu aux passagères et salué la compagne. La compagne! comprenez-vous? C'est-àdire une amie de toutes les heures, et non pas seulement
une partenaire de table et de lit, nappes et draps. Je me suis marié pour avoir un intérieur, un chez moi, un refuge. L'intérieur, vous voyez, il est envahi par l'étranger. Le chez moi, il est aux autres. Le refuge, c'est un campement. La compagne, elle me fausse compagnie. Soit! ce sera définitivement. Bonsoir!
M""« CIRIETTE
Mon petit Paul, vous allez faire une bêtise énorme, et que vous serez le premier à regretter.
PAUL
C'est possible... j'en ai du regret déjà. Oh! pas à cause de Juliette, bien sûr... elle m'a trop déçu... Mais à cause de certaines choses que j'avais ici et que je n'aurai plus. Il faisait bon dans cet intérieur; il y faisait chaud; les fauteuils y étaient sympathiques; la table, spirituelle. Juliette n'y était pour rien, je le proclame; mais, à cause d'elle, une certaine p>ersoiuie était là, tout près, qui accomplissait le miracle quotidien du foyer réalisé... et cette personne, que je ne nommerai pas pour ne pas froisser sa modestie, cette personne qui a toutes les qualités ou presque, cette personne que j'aime de tout mon cœur...
M""® CIRIETTE
Cette personne que vous aimez de tout votre coeur tient à vous déclarer que vous êtes stupide et qu'en ce moment vous lui déplaisez. Oh! mais...
Cette personne n'est pas impartiale; elle ne peut pas l'être. Mais s'il ne s'agissait pas de sa fille, comme elle me donnerait raison! Est-ce que c'est une femme, sa fille?
M™* CIRIETTE Parfaitement, et qui a beaucoup de bon. Seulement, vous, vous êtes buté; vous ne lui voyez que des défauts.
PAUL
Si ce sont ceux de ses qualités, elle a beaucoup de qualités.
M""" CIRIETTE, menaçante Osez dire que Juliette est méchante!
PAUL Non... elle est pis; elle est personnelle; elle pense à elle, d'abord, tout le temps; elle pense aux autres, ensuite, le reste du temps. Et comme je fais partie des autres!... Seulement, vous, vous n'en conviendrez jamais, parce que vous l'aimez.
M™« CIRIETTE, s'emballant
Eh bien, oui, je l'aime, malgré tout cela, à cause de tout cela peut-être... Et puis non, je l'aime sans raison, parce que c'est elle, Juliette, ma Juliette. Je l'aime comme vous devriez l'aimer, comme toutes les femmes aiment qu'on les aime, non pas malgré leurs défauts, mais à cause de leurs défauts. Et si vous l'aviez aimée ainsi, vous n'en seriez pas où vous en êtes.
PAUL
C'est possible; mais, à mon grand regret, nous y sommes et nous y resterons.
M™® CIRIETTE
Non... Tout cela est une plaisanterie qui a assez duré... Vous ne quitterez pas Juliette.
PAUL Vous dites?
M"'^ CIRIETTE, catégorique
Je dis que vous ne quitterez pas Juliette, parce que je ne le veux pas.
PAUL, interloqué Ah! bien!
M""" CIRIETTE Je m'y oppose.
PAUL Parfait!
M™« CIRIETTE
Ou plutôt non... je vous en prie... Paul, vous entendez... je vous en prie...
PAUL
Oh! j'entends!... Vous avez une façon de prier.., Ah! parbleu! s'il s'agissait de vous! Vous êtes une femme, une vraie femme, une femme d'autrefois. Vous savez tout; vous êtes le tact, la famille, la couture, la cuisine! La tarte aux quetchs, le sabayon n'ont pas de secrets pour vous!... Juliette! elle ne sait même pas faire une omelette!... Enfin, dès que je suis en sa présence, je deviens rageur, je deviens mauvais, je me hérissonne. Avec vous, je suis bien, je me plais, je m'améliore... Parole! vous me rendez excellent. Tenez! en entrant, J'étais d'une humeur de dogue; je montrais les crocs. Vous me dites : « Je vous en prie », avec cette voix qui n'est qu'à vous, et me voilà d'une humeur de toutou. Je tends la patte... j'ai envie d'embrasser tout le monde... de vous embrasser d'abord... Vous p^ermettez?...
M"^ CIRIETTE, le maintenant à distance Oui; mais c'est fini? Vous pardonnez à Juliette? On ne rompt plus? On ne se quitte plus? On ne divorce plus?
PAUL Soit!... Seulement, bien entendu, on ne part plus pour Cabourg?
M""" CIRIETTE Bien entendu.
PAUL
On sème les amis interlopes?
M"" CIRIETTE
Oh!... ils ne sont interlopes que parce qu'ils ne sont pas les vôtres.
PAUL
On les sème tout de même?
M"** CIRIETTE On les sèmera.
PAUL
Vous allez courir au Ritz; vous parlerez à Juliette... vous lui ferez comprendre...
M"* CIRIETTE Cest bon! c'est bon! je coimais mon métier.
PAUL
Et on partira tous les trois, dems une huitaine, pour un endroit pas maritime du tout.
C'est
convenu.
tt 4 FOIS 7. 28
PAUL Luchon, par exemple 1
M"® CIRIETTE Si vous voulez!
PAUL Ou Bigorre... enfin un Bagnères quelconque...
M°« CIRIETTE Entendu.
PAUL, épanoui
A la bonne heure! Dans ces conditions, je vous promets de redevenir un mari délicieux. (// veut Vembrasser.) Oh! vous me le devez!
M*"® CIRIETTE, se laissant faire et se défendant Finissez!... si on vous voyait!
PAUL
On verrait une chose très bien. On verrait un gendre rendant à sa belle-mère un hommage mérité, la remerciant d'être le bon cinge de son foyer, la fée de son intérieur, sa déesse lare... en un mot. Et ce serait très chic!... Eh bien quoi, la déesse lare, vous vous sauvez?
M™^ CIRIETTE
Au Ritz... Le temps de parler à Juliette, de la sermonner, de lui faire comprendre, et je vous l'envoie.
Bon!... Mais pas de villa, hein? pas de plage, pas de Sorbier, pas de sénateur, pas de Cabourg... C'est promis?..,
M"*" CIRIETTE Oui, crampon!
{Entre Ernest.)