‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 17 sur 194 · SCÈNE XVll Us MÊMES, JULIETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE XVll Us MÊMES, JULIETTE

LURINGES, saluant et sortant

Bonjour, chère amie. Pardonnez-moi, je suis très pressé.

JULIETTE Faites donc, météore. Bien des choses à votre Manette.

LURINGES Je les lui porte.

•• (// sort.) JULIETTE

Vous voyez, je suis gentille. Vous avez désiré me parler tout de suite. J'accours.

PAUL

Merci... Votre mère vous a rapporté notre conversation?

JULIETTE Oui.

Et comme elle, vous êtes d'avis?...

JULIETTE, posément Pas du tout.

PAUL, bondissant Hein?

JULIETTE

Je le lui ai laissé croire pour qu'elle me lâche et que je puisse enfin m'expliquer avec vous; car, seuls, nous ne le sommes que très rarement, et nous allons l'être très peu de temps. Dans un quart d'heure, maman sera là. Il faut que dans un quart d'heure, nous ayons pris des décisions définitives. Or, je n'adtnets pas vos conditions. Je tiens à aller à Cabourg d'abord, et surtout je désire ne pas vous sacrifier mes amis, vous entendez, mes amis. Donc...

PAUL C'est parfait. C'est vous qui l'aurez voulu.

JULIETTE

Pardon ; c'est nous. Au moment de nous quitter, soyons justes. Une" fois en trois ans, ça nous changera... Je vous ai beaucoup aimé, Paul.

PAUL Moi aussi.

JULIETTE

Je n'en doute pas. Nous nous sommes peut-être trop aimés; en tout cas. nous ne nous sommes pas aimés bien; voilà... Oh! il y a deux ans, un an même encore, j'aurais cédé; tout en trouvant vos exigences absurdes...

Dites, sages.

Mettons ridicules... j'aurais consenti à faire toutes les

concessions, comme je les ai faites depuis le premier jour...

PAUL

Pardon; c'est moi, depuis la première nuit.

JULIETTE

Si vous voulez! Je ne vous contrarierai pas pour si f>eu.

PAUL C'est de l'histoire.

JULIETTE

De l'anecdote, tout au plus... Donc, il y a deux ans, j'aurais marché. Aujourd'hui, je ne marche plus. Ça ne m'amuse plus de m'ennuyer avec vous. Je me suis fait une petite existence à mon idée; elle vaut ce qu'elle vaut.

PAUL Pas grand'chose.

JULIETTE

C'est possible... Mais telle qu'elle est, elle me plaît, PAUL

Autant qu'elle me déplaît.

JULIETTE

Plus peut-être... Celle que vous m'offrez en échange m'horripile.

Parfait. Dans ces conditions, ce que nous avons de mieux à faire, il me semble...

JULIETTE C'est de nous séparer.

PAUL J'allais le dire.

JULIETTE A la bonne heure!... Assez de malentendus, d'équi-

voques! Ça, c'est net, ça veut dire quelque chose, c'est précis.

PAUL C'est presque spirituel.

JULIETTE

En tout cas, c'est intelligent, puisque tous les deux... Il n'y a que maman... Evidemment, ça la contrariera beaucoup.

PAUL

Si vous l'aviez entendue tout à l'heure!... Moi, j'étais, depuis onze heures et demie, parfaitement décidé à divorcer.

JULIETTE

Et vous étiez dans le vrai!

PAUL

N'est-ce pas?... Eh bien, votre mère m'a si habilement, si adroitement entrepris, que...

Oh! c'est une enjôleuse! Elle tenait énormément à vous, pour moi d'abord, et pour elle ensuite; car elle a toujours eu un béguin pour vous.

PAUL Juliette!

JULIETTE

Oh! un béguin honnête... mais enfin, il est certain que notre divorce fera deux heureux et une victime, et comme la victime ne sera pas moi, je vous le jure...

PAUL Ni moi, je vous le garantis.

JULIETTE, riant

Concluez!... Pauvre maman!

{Un silence.)

PAUL, tout doucement Quand partez- vbûi?

JULIETTE, très posément Après-demain, à deux heures trente.

PAUL Votre mère vous accompagne?

JULIETTE

J'espère... A moins que tout à l'heure, en apprenant notre rupture, elle n'ait un accès de colère, qu'elle ne me maudisse... Quand une mère vient de maudire sa fille, il est exceptionnel qu'elle aille se montrer avec elle en costume de bain sur une plage à la mode.

Alors dans ce cas^là?

JULIETTE J'irais seule.

PAUL

C'est-à-dire, retrouver là-bas vos innombrables flirts.

JULIETTE Mettons.

PAUL

El si je vous le défendais?

JULIETTE J'irais quand même.

PAUL, interloqué

Ah! Vous oubliez que jusqu'au prononcé du divorce, vous êtes toujours ma femme.

JULIETTE Je ne l'oublie pas. Je vous resterai fidèle.

PAUL Ouiche !

JULIETTE Ou du moins je tâcherai.

PAUL Tâchez !

JULIETTE

Oh!... vous savez, ce n'est pas pour vous ce que j'en ferai; c'est pour moi: c'est pour maman.

Vous êtes une excellente fi^lle.

JULIETTE Et même une bonne fille, à l'occasion.

PAUL

Je vous préviens loyalement que je considère ce départ comme un abandon formel du domicile conjugal...

JULIETTE Vous êtes formaliste.

PAUL Que je le ferai constater...

JULIETTE N'y manquez pas.

PAUL

Eà que, dans ces conditions, le divorce sera prononcé contre vous.

JULIETTE Je l'espère.

PAUL Parfait... Ainsi, nous sommes absolument d'accord?

JULIETTE

Absolument. {Paul sonne.) Qu'est-ce que vous faites?

PAUL

Je demande mon chapeau. Cela m'est encore permis, je suppose?

Vous sortez?

Oui... je vais chez mon avoué, ne vous déplaise.

JULIETTE A cette heure-ci, l'étude sera fermée.

PAUL

J'irai à son domicile prive. {A Ernest.) Ma canne, mon chapeau.

JULIETTE

Tâchez tout de même de ne pas rentrer trop lard pour dîner.

PAUL Je ne dinerai pas.

JULIETTE Four coucher, alors?

PAUL Je ne coucherai pas.

JULIETTE, rageant Bien!

PAUL Savez-vous où je vais aller en sortant d'ici?

JULIETTE

Vous venez de me le dire: chez votre avoué.

PAUL

D'abord I... Et après? recueillir une succession, la succession de Luringes. A cette heure, son amie Manette doit être disponible; je m'en empare.

JULIETTE, furieuse Grand bien vous fasse!

PAUL

Grand plaisir, voulez-vous dire, et je n'y manquerai pas.

JULIETTE

Soit!... Mais dans ces conditions, mon cher, je serais bien bête d'attendre le divorce pour... Sorbier, M. Sorbier, un de mes amis, un garçon charmant... tenez! c'est à lui que j'écrivais tout à l'heure, si vous désirez le savoir... Il m'ouvre ses bras, je vais m'y jeter. {Poussant la porte de gauche.) Eugénie, moiï chapeau.

VOIX D'EUGÉNIE Bien, madame.

PAUL

Ce que vous allez faire, vous, est bien plus grave que ce que je vais faire, moi.

JULIETTE Je le souhaite.

PAUL

Vous allez mettre de l'irréparable entre nous.

JULIETTE J'y compte.

PAUL

Vous êtes bien décidée à commettre cette folie?

Plutôt deux fois qu'une.

Faites-la donc. (A Ernest, qui rentre avec le chapeau ci la canne.) Merci.

Juliette, à Eugénie qui rentre aVec le chapeau Merci

{Un silence. Ils se préparent.)

PAUL Passez, je vous en prie.

JULIETTE Non; vous.

PAUL

Je n'en ferai rien. Si vous n'êtes plus ma femme, vous êtes toujours une femme.

JULIETTE Je vous le jure!

PAUL

La politesse...

JULIETTE Je veux que vous sortiez le premier.

PAUL Naturellement, pour que j'aie l'air d'avoir les torts.

JULIETTE

Oh ! . . . Et puis, tenez, je m'en moque. Je suis moins lâche que vous. Je sors la première.

{Entrée brusque de M^" C'irielle, qui se cogne avec Juliette.)

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