SCÈNE II
ALICE, seule, puis SIMONE, puis CHARLINES
ALICE, tirant de son sac un télégramme et Usant. Cinq heures et demie. {Regardant sa montre.) Cinq heures et demie.
{A ce moment entre Simone.)
A la bonne heure ! tu donnes rendez-vous à cinq heures et demie, et à cinq heures et demie tu es à ton rendezvous. C'est admirable.
SIMONE
C'est que, ma petite AHce, je n'ai pas le choix des heures. A cinq heures et demie, je savais que Jean serait sorti; je ne pouvais pas passer chez toi, car j'ai été souffrante toute la journée, et je désirais te voir seule.
ALICE
Oui, j'ai senti au ton de ton mot qu'il se passait quelque chose. Qu'y a-t-il?
SIMONE
Je suis très inquiète et très anxieuse. Vrai, je ne sais plus, je ne vois plus... J'ai besoin d'un conseil... alors, j'ai pensé que toi...
ALICE Je t'en remercie.
SIMONE Ce télégramme que je t'ai envoyé ce matin, Alice, est plus qu'une prière, c'est presque un appel.
ALICE
Je le vois bien. Je l'entends même. Ta voix s'est altérée. Parle vite. Paul doit venir me prendre ici tout à l'heure. Que se passe-til?
SIMONE
Tu te rappelles à cette soirée chez toi, il y a six mois; nous avons bavardé. J'étais heureuse, trop heureuse. Une heure après, j'étais atteinte en plein cœur. J'ai découvert que j'avais une rivale.
Allons donc! C'est impossible! Jean, te tromper, toi!
SIMONE
Cest un homme comme tous les autres; il ne vaut pas mieux que les autres. J'avais cru que jamais je n'aurais à subir cette soufïrance-là. Le méchant, il me la réservait pourtant! J'ai failli crier d^ douleur et de honte. Tout à coup je l'ai vue, l'autre. Pendant une heure je me suis trouvée face à face avec elle. Malgré le coup en pleine poitrine que j'ai reçu ce soir-là, j'ai eu encore la force de me dominer et de ne rien laisser voir à Jean. Puisque cela devait être, je n'avais qu'à m'incliner. C'est ce que j'ai fait, silencieusement, douloureusement.
ALICE
Je te connais, Simone, je sais de quel courage tu es capable. Comme je te plains!
SIMONE '
Ce n'est pas moi, malheureusement, qu'il faut plaindre, c'est lui. Depuis ce jour-là, Jean, que tu as connu si gai, si joyeux, est devenu sombre, préoccupé. Il a changé avec une rapidité déconcertante. Il s'est voûté au moral comme
au physique. Il s'absente maintenant à des heures incertaines; il ne rentre pas aux heures annoncées. Il reste silencieux des journées entières. Il est là, guettant le télégramme qu'il attend avec fébrilité et qui ne vient pas toujours. Il fait des efforts inouïs et inutiles pour me dissimuler son impatience, sa joie ou son trouble. Il ne me cache rien. Il ne peut rien me cacher.
ALICE Ma pauvre amie!
SIMONE
Le plus grave, vois-tu, c'est qu'il commence à se désintéresser de sa profession. Ce médecin illustre néglige ses clients. Ce grand savant abandonne ses travaux, ses livres. Toute sa passion est ailleurs.
AUCE
Ma chérie I
SIMONE
Je ne sais pas où nous allons. J'ai peur de demain. Tant que je souffrais seu.e, j'ai fait semblant de ne pas souffrir. Cela m'a été facile. Mais maintenant que je le sens si atteint, n'est-ce pas mon devoir d'intervenir, dis? ne dois-je pas parler? lui montrer l'homme qu'il est devenu, l'homme qu'il va devenir? Il ne se rend pas compte... mais si tout à coup il comprend par moi, j'ai peur qu'il ne m'en veuille, qu'il ne me pardonne pas de ne pas lui avoir menti encore...
ALICE
Et si je lui parlais, moi?
SIMONE, vivement Non! non! moi seule peux lui dire certaines choses, moi seule peux adoucir un peu le mal qu«! ça lui fera...
ALICE
Alors, ma petite Simone, crois-moi, il n'est pas temps d'intervenir. Tu risques tout votre avenir. Attends. Garde encore ton secret. Nous en partagerons le poids. Il sera peut-être moins lourd.
SIMONE, profondément Je ne crois pas.
PIERRE, annonçant M. Charlines!
{Ceste de Simone.)
Oui, oui, même pas lui, c'est entendu.
SIMONE
Je t'en prie. (A Charlines.) Bonjour Paul. Comme vous êtes impatient de me reprendre votre femme!
CHARLINES, gaiement Je suis le dernier mari de France, voilà.
SIMONE, doucement Oh! je ne vous le reproche pas.
CHARLINES
Il ne manquerait plus que cela. (// embrasse Alice.) Notre docteur va bien?
SIMONE
Très bien, je vous remercie. Si vous pouvez l'attendre, il ne tardera pas à rentrer.
CHARLINES, il regarde sa montre Malheureusement!...
SIMONE, désignant Alice Et vous l'emmenez?
CHARUNES Si vous permettez...
SIMONE
Je permettrai tout à l'heure. J'ai encore besoin d'Alice quelques minutes. Tenez, j'entends le docteur... Un conseil pour une robe... Pas devant lui... Pas devant vous...
Enfin, je n'ai pas le choix. {Elles sortent. Charlines feuilletant des brochures.) La Semaine médicale, les Armales scientifiques, la Revue de ps\)choph^sique. Hum! c'est un peu léger. Je suis pour les lectures graves.
(// tire de sa poche La Vie Parisienne.)