SCÈNE III
CHARLINES, DARCIER, PIERRE
{Darder, éteint et lourd, entre à droite, premier plan.)
DARCIER G)mmentl Charlines! Vous, dans mon cabinet, à cette heure!
CHARLINES Vous voyez!
DARCIER
Qu'est-ce qui vous arrive? Vous venez me consulter?
CHARLINES
Non, mon cher, non. Je ne peux pas faire ça pour vous. Je suis peut-être le dernier Parisien qui ait cette prétention, mais j'entends me porter comme un charme.
DARCIER A la bonne heure! Il y a longtemps que vous êtes là?
CHARLINES Quelques minutes.
DARCIER Seul?
Non. Rassurez-vous, je suis venu chercher ma femme qui est en ce moment en conférence avec la vôtre.
DARCIER A quel propos?
CHARLINES Robes...
DARCIER Oh! alors!...
CHARLINES
Précisément!.... Si vous avez à faire, ne vous gênez pas avec moi ; je lis.
DARCIER
Qu'est-ce que vous lisez?
CHARLINES
Un journal charmant qui n'est peut-être pas couronné par l'Académie, mais, par contre, dont on couronnerait volontiers les académies, car elles sont... {// envoie un baiser à Darder.) Oh! vous pouvez turbiner, vous saveZi ça ne me dérange pas.
DARCIER
Rien ne presse. Mon secrétaire n'est pas encore là. Et d'ailleurs... !
CHARLINES
Dites dor.c, vous n'avez pas l'air chaud, chaud, pour le travail en ce moment.
Ma foi!
CHARLINEP
C'est surprenant. Ah! il faut entendre Grivard parler de vous. Il prétend que vous avez mangé tous les livres de la création. Il paraît que vous n'en laissez pas. Vous êtes l'ogre de la médecine.
DARCIER Grivard exagère.
CHARLINES
Oh! mon cher maître, on vous connaît. Pds de fausse modestie.
DARCIER, s'asse})ant à sa table J'en ai beaucoup.
CHARLINES De la fausse ou de la vraie?
DARCIER, montrant ses tempes Des cheveux blancs
CHARLINES
Plaignez-vous donc! Ils vous donnent un air respectable. Pour un médecin, c'est très utile. Il n'y a pas à dire. Ils font bien.
• DARCIER
Ne vous y fiez pas, Charlines, le cheveu blanc, ça n'a jamais rien prouvé.
CHARLINES
Parbleu! J'ai des amis qui en ont plus que nous Jeux réunis et qui n'ont certainement pas fait leur dernière bêtise.
DARCIER, se montant
Personne n'a jamais fait sa dernière bêtise, puisque la dernière, c'est de consentir à n'en plus faire.
CHARLINES, étonné
S'il vous plaît?
DARCIER
Charlines, on ne peut comraetre qu'une seule vraie bêtise dans toute sa vie, c'est de mourir; tant qu'on vit, on a raison et on n'est déjà pas si bête puisqu'on vit.
CHARLINES Eh! mon Dieu! il y a du vrai!
DARCIER, s exaltant
S'il y a du vrai! Au fond, voyez- vous, mon petit, il n'y a qu'un sport, qu'une morale, qu'une philosophie; il faut vivre, vivre le plus qu'on peut, avec passion, avec ivresse. On ne vit jamais assez; on ne vit jamais trop. Les savants, moi tout le premier, qui passent leur jeunesse dans ces cellules volontaires qu'on appelle des cabinets de travail, sont des nigauds et des jobards. Au dehors, il y a la rue, il y a la campagne, il y a l'air, le soleil, les jolies filles, il y a tout. Ici, il n'y a rien que des mots, des mots, et encore des mots, les vieux ennemis, ceux qu'a dénoncés avec horreur Hamiet, le plus pnnce de»
neurasthéniques et le plus neurasthénique des princes. Quand on voit ça... (// montre ses tempes.) on réfléchit, et, quand on réfléchit, on regrette. Ah! si on pouvait recommencer sa vie! Mon cher, vous ne vouhez pas de consultation. Tant pis pour vous! Je vous en aurai tout de même infligé une... à l'œil. {On frappe.) Entrez.
PIERRE, avec une lettre
Une lettre pour monsieur le docteur. On attend la réponse.
DARCIER Vous f>ermettez?
CHARLINES Je vous en prie.
(// reprend la Vie parisienne. Darder lit le billet. Son visage devient radieux. Il griffonne quelques mots et cachette.)
DARCIER, jo})eusement, à Pierre Tenez, Pierre... Qui est là? Un commissionnaire?
PIERRE Oui, monsieur.
DARCIER
Donnez-lui quarante sous et qu'il porte la réponse au trot.
PIERRE Bien, monsieur.
(// remonte.)
DARCIER
Pierre, donnez-lui cent sous, à ce commissionnaire, et qu'il porte la répyonse au galop.
PIERRE Bien, monsieiir.
(// sort) DARCIER, ra^or.nani
Charlines, vous avez un sourire sympathique, des yeux sympathiques, un léger embonpoint S5rmpathique, enfin, vous êtes dans l'ensemble très sympathique. Qu'est-ce que vous cherchez?
CHARLINES Où me cacher.
DARCIER
Dans mes bras, parbleu!
{Entrent Simone et Alice au moment où Darder entoure comiquement Charlines.)