‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 176 sur 194 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CHARLINES, DARCIER, PIERRE

{Darder, éteint et lourd, entre à droite, premier plan.)

DARCIER G)mmentl Charlines! Vous, dans mon cabinet, à cette heure!

CHARLINES Vous voyez!

DARCIER

Qu'est-ce qui vous arrive? Vous venez me consulter?

CHARLINES

Non, mon cher, non. Je ne peux pas faire ça pour vous. Je suis peut-être le dernier Parisien qui ait cette prétention, mais j'entends me porter comme un charme.

DARCIER A la bonne heure! Il y a longtemps que vous êtes là?

CHARLINES Quelques minutes.

DARCIER Seul?

Non. Rassurez-vous, je suis venu chercher ma femme qui est en ce moment en conférence avec la vôtre.

DARCIER A quel propos?

CHARLINES Robes...

DARCIER Oh! alors!...

CHARLINES

Précisément!.... Si vous avez à faire, ne vous gênez pas avec moi ; je lis.

DARCIER

Qu'est-ce que vous lisez?

CHARLINES

Un journal charmant qui n'est peut-être pas couronné par l'Académie, mais, par contre, dont on couronnerait volontiers les académies, car elles sont... {// envoie un baiser à Darder.) Oh! vous pouvez turbiner, vous saveZi ça ne me dérange pas.

DARCIER

Rien ne presse. Mon secrétaire n'est pas encore là. Et d'ailleurs... !

CHARLINES

Dites dor.c, vous n'avez pas l'air chaud, chaud, pour le travail en ce moment.

Ma foi!

CHARLINEP

C'est surprenant. Ah! il faut entendre Grivard parler de vous. Il prétend que vous avez mangé tous les livres de la création. Il paraît que vous n'en laissez pas. Vous êtes l'ogre de la médecine.

DARCIER Grivard exagère.

CHARLINES

Oh! mon cher maître, on vous connaît. Pds de fausse modestie.

DARCIER, s'asse})ant à sa table J'en ai beaucoup.

CHARLINES De la fausse ou de la vraie?

DARCIER, montrant ses tempes Des cheveux blancs

CHARLINES

Plaignez-vous donc! Ils vous donnent un air respectable. Pour un médecin, c'est très utile. Il n'y a pas à dire. Ils font bien.

• DARCIER

Ne vous y fiez pas, Charlines, le cheveu blanc, ça n'a jamais rien prouvé.

CHARLINES

Parbleu! J'ai des amis qui en ont plus que nous Jeux réunis et qui n'ont certainement pas fait leur dernière bêtise.

DARCIER, se montant

Personne n'a jamais fait sa dernière bêtise, puisque la dernière, c'est de consentir à n'en plus faire.

CHARLINES, étonné

S'il vous plaît?

DARCIER

Charlines, on ne peut comraetre qu'une seule vraie bêtise dans toute sa vie, c'est de mourir; tant qu'on vit, on a raison et on n'est déjà pas si bête puisqu'on vit.

CHARLINES Eh! mon Dieu! il y a du vrai!

DARCIER, s exaltant

S'il y a du vrai! Au fond, voyez- vous, mon petit, il n'y a qu'un sport, qu'une morale, qu'une philosophie; il faut vivre, vivre le plus qu'on peut, avec passion, avec ivresse. On ne vit jamais assez; on ne vit jamais trop. Les savants, moi tout le premier, qui passent leur jeunesse dans ces cellules volontaires qu'on appelle des cabinets de travail, sont des nigauds et des jobards. Au dehors, il y a la rue, il y a la campagne, il y a l'air, le soleil, les jolies filles, il y a tout. Ici, il n'y a rien que des mots, des mots, et encore des mots, les vieux ennemis, ceux qu'a dénoncés avec horreur Hamiet, le plus pnnce de»

neurasthéniques et le plus neurasthénique des princes. Quand on voit ça... (// montre ses tempes.) on réfléchit, et, quand on réfléchit, on regrette. Ah! si on pouvait recommencer sa vie! Mon cher, vous ne vouhez pas de consultation. Tant pis pour vous! Je vous en aurai tout de même infligé une... à l'œil. {On frappe.) Entrez.

PIERRE, avec une lettre

Une lettre pour monsieur le docteur. On attend la réponse.

DARCIER Vous f>ermettez?

CHARLINES Je vous en prie.

(// reprend la Vie parisienne. Darder lit le billet. Son visage devient radieux. Il griffonne quelques mots et cachette.)

DARCIER, jo})eusement, à Pierre Tenez, Pierre... Qui est là? Un commissionnaire?

PIERRE Oui, monsieur.

DARCIER

Donnez-lui quarante sous et qu'il porte la réponse au trot.

PIERRE Bien, monsieur.

(// remonte.)

DARCIER

Pierre, donnez-lui cent sous, à ce commissionnaire, et qu'il porte la répyonse au galop.

PIERRE Bien, monsieiir.

(// sort) DARCIER, ra^or.nani

Charlines, vous avez un sourire sympathique, des yeux sympathiques, un léger embonpoint S5rmpathique, enfin, vous êtes dans l'ensemble très sympathique. Qu'est-ce que vous cherchez?

CHARLINES Où me cacher.

DARCIER

Dans mes bras, parbleu!

{Entrent Simone et Alice au moment où Darder entoure comiquement Charlines.)

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