SCÈNE vu DARCIER, HÉRICY
HÉRICY, bouleversé Docteur, excusez-moi... J'ai insisté... Il fallait... Il fallait que je vous voie tout de suite...
Qu'est-ce que c'est?...
HÉRICY, Je même
Je vais vous le dire... Je vais tâcher, du moins... Vous ne me remettez pas?
DARCIER
Si! il me semble!,..
HÉRICY
Oh! vous ne m'avez vu qu'une fois... on nous a à peme présentés, chez CharHnes... il y a quelques mois, à cette soirée...
DARCIER
Parfaitement! J'y suis!...
HÉRICY
Vous vous rappelez?... Tant mieux I CharHnes m'avait si souvent parlé de vous. J'ai cru bien faire en venant vous trouver. Je peux tout vous dire?
DARCIER
Il faut tout me dire. Sinon, je ne pourrais rien pour vous. Et je voudrais vous être utile. Vous êtes l'ami d'un homme que j'aime beaucoup.
HÉRICY
Je sais, CharHnes m'a dit. Vous êtes très bon. C'est ce qui m'a décidé à venir vous consulter. Docteur, vous avez devant vous un homme désespéré; sauvez-moi.
DARCIER, s'asse^)ant à son bureau
Je compte faire pour cela tout ce que je pourrai... Remettez-vous, je vous en prie. Voyons, qu'est-ce que
vous avez? Qu'est-Cf que vous ressentez? Décrivez-moi très exactement les troubles... (Voy)anl quHénc]) se prend le fronl.) Vous souffrez de maux de tête?
HÉRICY Oui, terribles, mais...
DARCIER
Pourriez-vous préciser l'endroit où les douleurs sont le plus vives?
HÉRICY Certainement. Là!
(// montre la nuque.)
DARCIER
Ah! Et de quelle nature sont ces douleurs?... Sourdes ou lancinantes? Eprouvez-vous l'impression d'une lourdeur continue ou, au contraire, recevez-vous comme des secousses, des coups de marteau?
HÉRICY C'est une souffrance sans arrêt, morne, exaspérante.
DARCIER Plus pénible cependant le matin?
HÉRICY Oui, mais...
DARCIER, se levant
Vous ne dormez pas?
HÉRICY
Depuis trois jours, je n'ai pas fermé l'œil. Au milieu de mes insomnies, il m'arrive même d'avoir des hallucinations. Mais tout cela n'est rien, docteur; j'en ai vu et supporté bien d'autres et je ne serais pas venu vous trou-
ver si... Enfin, laissez-moi vous dire pourquoi je me suis précipité chez vous, pourquoi j'ai forcé votre porte. J'ai peur de moi, docteur, oui, j'ai peur de ce qui se passe en moi. Hier, j'ai failli tuer quelqu'un. Aujourd'hui, c'est un miracle si je ne me suis pas fichu par la fenêtre. Oui, oui, je vous le dis, je m'échappe; je ne suis plus maître de moi; je deviens fou.
DARCIEn, avec rondeur
Voyons! voyons! on ne devient pas fou comme ça! Vous traversez une crise. Vous la supportez mal. Cela arrive même à de plus résistants. Mais de là à devenir fou, il y a un monde, heureusement. (// l'ausculte.) Vous avez sans doute, ces temps derniers, mené une existence déprimante? Vous vous êtes surmené?
(// scrute ses Jieux.)
HÉRICY Non, je vous assure.
(// détourne la tête.)
DARCIER, Vexaminant Laissez. {Un temps.) Quel âge avez-vous?
HÉRICY Trente-huit ans.
DARCIER
Vous êtes officier, je crois?
HÉRICY
Oui, en congé depuis six mois. Mais auparavant, pendant dix ans, j'ai joliment mené la danse. Je n'ai pas cessé de faire campagne. J'ai été blessé trois fois. Ah! j'étais d'attaque, je vous prie de le croire! Un homme comme moi, en arriver là! un homme qui a risqué sa peau dans tous les coins du monde, en arriver où j'en suis!...
DARCIER
Que s'est-il donc passé? Jusqu'ici, je ne découvre rien de bien grave; des troubles nerveux, mais, je crois, de simples troubles nerveux. Comment vous ont-ils pris? Quand? Dans quelles circonstances?
HÉRICY A la suite d'une aventure.
DARCIER, presque blagueur
De femme?
HÉRICY
Oui. Il a suffi d'une femme pour faire de moi la loque que vous avez devant vous. Il a suffi d'une femme que j'ai aimée et qui m'a trompé! D'une minute à l'autre, tout a fichu le camp, ma force, mon énergie, mon courage. Aujourd'hui, je souffre à crever... et j'en crèverai. Encore heureux s'il n'y a que moi qui écopel
DARCIER
Allons! allons! pas de ces paroles-là! tout se calmera. Pour le moment vous avez les nerfs surexcités. Ça oui. Avant tout, il faut les mater. Voyons, il est six heures. Vous n'avez rien pris depuis le déjeuner?
HÉRICY
Depuis le déjeuner? Mais je n'ai pas déjeuné, docteur. Je n'aurais pas pu.
DARCIER, se levant et allant à la vitrine du fond Tant mieux! Alors, vous allez pouvoir prendre tout de suite ce que je vais vous donner. Dans une heure, vous serez déjà très soulagé. Tenez.
HÉRICY, avant de boire Merci.
DARCIER
Non. Ne me remerciez pas encore. C'est assez désagréable, je vous préviens; vous ferez la grimace. {Héric^ boit.) Hé! non! A la bonne heure! Qu'est-ce que vous disiez donc? Il y a encore de la ressource en vous.
HÉRICY Ah! docteur, si vous m'aviez connu... avant!
DARCIER
Mais je compte bien retrouver très prochainement cet homme-là. (Négligemment.) Voyons! vous avez quitté cette femme, n'est-ce pas? {Héric]) fait signe que non.) Vous allez la quitter? (Même jeu.) Vous ne voulez pas?
HÉRICY, à Voix basse
Je ne peux pas. J'ai essayé. J'ai voulu m'enfuir, retourner là-bas. J'y ai renoncé. Je suis devenu d'un lâche!... Si je vous disais que je n'ai pas osé avoir une explication avec elle.
DARCIER Pourquoi?
HÉRICY, honteusement Par peur de la perdre.
DARCIER
Oui, oui. (// 5e met à écrire.) Ça remonte loin, cette aventure ?
HÉRICY
Non. Elle a commencé presque à mon retour en France, il y a six mois. Le lendemain de mon arrivée à Paris, j'ai
eu la malchance de rencontrer cette femme... Ah! si j'avais pu me douter!...
DARCIER, tout en écrioant
Sans doute, sans doute. — Quelle sorte de femme est-ce ?
HÉRICY
Mais une femme du monde, de notre monde, une femme mariée. Quand elle est devenue ma maîtresse, naturellement, j'ai pensé, avec cette fatuité imbécile qu'ont tous les hommes, que j'étais son premier amant, que jamais elle n'avait accordé à personne ce qu'elle m'accordait cependant... avec une facilité...! Et je me suis mis à l'aimer... à soutfrir. Très vite, elle a espacé nos rendez-vous; puis, elle m'en a donné auxquels elle n'est pas venue; je l'ai attendue des heures, des journées, avec fièvre, avec désespoir, avec... Et toujours, toujours rentrer ses colères! Que faire, je vous le demande, quand on n'est pas une brute et qu'une femme vous jure qu'elle ne vous a pas rejoint parce que son mari... Elle me mentait, docteur... je le sentais confusément; maintenant, je sais; elle ne venait pas aux rendez-vous qu'elle me donnait parce qu'elle allait à d'autres.
DARCIER, sans lever les peux, et conlinuant à écrire.
Après? Allez, je vous écoute.
HÉRICY
Après? Vous me comprenez, docteur; vous avez aimé; vous avez dû passer par là. Je ne peux pas periser à autre chose; il faut que je me la représente avec celui-ci, avec celui-là, aussi charmante {Plus bas)... aussi voluptueuse qu'avec moi. Ah! dans ces moments-là, si je la tenais entre mes doigts, je lui tordrais le cou. Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai peur de moi. Je hni-
rai sûrement par la tuer, à moins que je ne me supprime, ce qui vaudrait mieux. Voilà,
DARCIER
Allons! allons! un peu de sang- froid, que diable! On ne se laisse pas aller à de pareilles violences parce qu'une femme... Tout de même, je respire. Quand vous êtes entré ici, ma parole, vous m'avez fait peur... je créiignais... Heureusement, il n'y a rien là de sérieux. Vous n'êtes pas très malade. Vous allez, vous allez, vous vous montez la tête, mais d'abord êtes-vous bien sûr de ne pas vous exagérer les choses?... Cette femme me trompe... C'est vite dit. C'est moins vite prouvé.
HÉRICY, haussant les épaules
Je ne suis pas un enfant, docteur! Ah! parbleu! si je n'avais que des soupçons!
DARCIER
Sans doute! oh! si vous n'aviez que des soupçons, vous seriez inquiet, soucieux ; vous ne seriez pas déchaîné. Oui. On vous a dit des choses! Ah! mais si vous vous mettez à croire tout ce qu'on raconte à Paris sur les femmes, surtout quand elles sont jolies.
HÉRICY
Ce qu'on raconte! Je m'en moque bien de ce qu'on raconte! On m'avait bien dit, avant, de me méfier, qu'elle avait eu des aventures... Est-ce que je l'avais cru?
DARCIER Alors, quoi, vous l'avez surprise?
HÉRICY Non, mais c'est tout comme. Pour m'enlever la con-
fiance que j'avais en elle, il me fallait une preuve, une de ces preuves qui vous assomment. Je l'ai eue, cette preuve; je l'ai. J'ai trouvé une lettre,
DARCIER
Une lettre! Mais qu'est-ce que ça prouve, une lettre? C'était peut-être simplement une lettre qu'elle écrivait...
HÉRICY, sortant la lettre de sa poche et V interrompant
Par malheur, ce n'est pas une lettre qu'elle écrivait à quelqu'un, mais une lettre qu'elle avait reçue de quelqu'un et qu'elle a perdue chez moi, chez nous, dans notre chambre... par une de ces ironies des choses...
DARCIER
Et qu'est-ce qui vous prouve que cette lettre ne lui avait pas été confiée, qu'elle ne la gardait pas en dépôt pour une autre?
HÉRICY
Ah! ah! mais pour douter, il faudrait nier l'évidence, il faudrait qu'elle ne s'appelât pas Suzette, et ce nom revient, à chaque ligne...
DARCIER, troublé
Elle s'appelle Suzette!... {Cherchant à se rassurer luimême.) Mais... Mais... Enfin, il n'y a pas qu'une Suzette au monde...
HÉRICY Il n'y en a qu'une qui vienne chez moi.
DARCIER Soit! Mais enfin, c'est peut-être seulement la lettre d'un homme très épris, très amoureux...
Non! d'un amant. C'est la lettre d'un amant. Tenez : « Je viens de te quitter, ma Suzette adorée ; je rentre à « peine chez moi; il faut déjà que je t'écrive; je ne peux (( pas travailler; je ne peux que penser aux heures <( d'amour que nous venons de passer ensemble, à cette (( fièvre, à cette folie, à celte ivresse... Je suis comme « saoul de tes baisers. » Et tout ! Et tout ! « Ton amant pour la vie. » Osez donc me dire que l'homme qui a écrit cette lettre n'est pas son amant! (// a forcé Darder à prendre la lettre. Darder a tout de suite reconnu son écriture. Il fait les plus grands efforts pour se maîtriser.) Ah! il en a de la chance, allez, que je ne le connaisse pas.
DARCIER, durement Parce que?..,
HÉRîCY
Parce que, si je le connaissais, ça ne traînerait pas, je le tuerais.
DARCIER, après un temps Mais non.
HÉRICY Oh! si! Aussi vrai que nous sommes là tous les deux, je le tuerais; je ne suis pas une brute, mais j"ai trop souffert.
DARCIER D'abord, on ne tue pas un homme comme cela; il faudrait... il faudrait qu'il se laisse faire; ce n'est guère probable.
HÉRICY, avec défi On verrait,
DARCIER Et après? A quoi ça vous avancerait-il? Oh! je corn-
prends qu'on doit éprouver un certain plaisir à prendre à la gorge l'homme qui... oui, mais nous ne sommes pas des sauvages; nous sommes des gens raisonnables, maîtres de nous.
HÉRICY
Moi pas, et si je pouvais...! Ah! je vous jure bien qu'après je serais guéri.
DARCIER
Vous croyez?... Allons, décidément, il vaut mieux que vous ne le rencontriez pas... Dans l'état où vous êtes, vous ne seriez peut-être pas de force. Allez! je connais ces rages de nerveux. Elles ne mènent pas loin. (// se promène fébrilement.) Alors, il y a longtemps que vous cormaissez cette femme?
HÉRICY Six mois environ.
DARCIER, voix étranglée Six moisi... Et vous lui avez fait la cour longtemps?
HÉRICY Non.
DARCIER, bouleversé
Non! Alors, vous êtes devenu son amant tout de suite... Tout de suite?
HÉRICY
Mais, docteur, je vous ai déjà dit tout ce que vous me demandez là!
DARCIER
Sans doute, sans doute... mais j'écoutais mal... (Montrant la lettre.) Alors, celui-là... vous ne voyez pas qui ce peut être?
HÉRICY
Non. J'ai pensé un moment à la faire filer. J'y ai renoncé. Ça m'a répugné. J'attends. Je compte sur le hasard. Il n'est pas possible qu'un jour ou l'autre, lui et moi, nous ne nous trouvions pas face à face et, ce jovu:là...
DARCIER, colère sourde
Ce jour-là, il arrivera sûrement malheur à l'un de vous deux du fait de cette personne qui m'a tout l'air d'être une fière drôlesse.
HÉRICY Docteur !
DARCIER, brutalement
Je le dis comme je le pense et comme vous le pensez. Et, quand je me dis que c'est pour une femme pareille que deux hommes, demain, tout à l'heure peut-être... Tenez, c'est monstrueux. Une femme, ça! Allons donc! une fille, mais oui, une fille! Oh! je la devine! je la vois d'ici. Je la vois comme si je la connaissais, séduisante, aguichante, enjôleuse... une de ces femmes tellement prenantes que... le plus solide n'y résiste pas. Et tu t'imagines qu'on t'aime, mon garçon, parce qu'on te le dit, parce qu'on te le fait croire, parce que tu as besoin de le croire... Mais, comprends donc, pauvre idiot, que ces femmes-là, ça n'aime pas, ça n'aime jamais.
HÉRICY Docteur, qu'est-ce que vous avez?
DARCIER, se reprenant
Mais je n'ai rien... ou plutôt sil... Vous venez do réveiller en moi de pénibles souvenirs... un ami... un ami très cher... que j'ai perdu à cause d'une... comme
celle-là!... Voilà... Excusez-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris; je me suis laissé aller... {Apercevant la lettre sur le bureau.) Tenez, reprenez ceci et laissez-moi, je vous prie; un travail urgent à terminer...
HÉRICY, remontant Excusez-moi... Mais, mon ordonnance...
DARCIER Votre...
HÉRICY
Il me semble que vous l'avez écrite tout à l'heure...
(// fait un pas vers le bureau. Darder se précipite, prend V ordonnance et la déchire.)
DARCIER
En effet, oui. Mais j'ai encore besoin de réfléchir. Revenez la chercher demain.
HÉRICY
Bien. Mais, en attendant, docteur, vous devriez me donner tout de suite la formule du remède que j'ai pris tout à l'heure. Je me sens déjà mieux. Si, grâce à lui, je pouvais retrouver un peu de calme...
DARCIER, après avoir hésité
Oui, vous avez raison. C'est juste. Je ne peux pas vous laisser partir ainsi; je ne peux pas.
(// écrit en modifiant sa façon de tenir la plume.)
HÉRICY Docteur, »i je guéris, je serai votre obligé pour la vie.
DARCIER, écrivant toujours
Soyez vite ingrat; l'ingratitude est une preuve de santé. (// sonne.) Voici.
{Il lui remet le papier.)
HÉRICY, lisant
A la bonne heure! Vous avez une écriture très lisible pour un docteur.
DARCIER
Oh! je me suis appliqué. {Pierre entre.) Pierre, reconduisez monsieur. {A Héricy.) Vous me trouverez ici demain, à partir de dix heures; à cette heure-là, je suis toujours revenu de l'hôpital; je ne reçois jamais personne. J'y serai pour vous.
HÉRICY
Merci, docteur, à demain.
{Héricy sort.)