‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 193 sur 194 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

HERICY, DARCIER

HÉRICY Qu'est-ce que c'est que ce mot que vous alliez faire porter chez moi quand je suis arrivé?

DARCIER Ah! oui... C'était pour vous faire part d'une résolution que je viens de prendre. Je vais partir en voyage.

HÉRICY

Ah!

DARCIER

Et je n'ai pas voulu quitter Paris sans vous en aviser et sans vous donner l'adresse d'un médecin de confiance qui vous traitera en mon absence sur les indications que je lui laisserai.

HÉRICY, étrange Elle durera longtemps, votre absence?

DARCIER Peut-être.

HÉRICY

Alors, hier, quand vous m'avez reçu, vous ne prévoyiez pas?.c.

DARCIER Non.

HÉRICY

Euh! Puis-je voir ce mot que vous alliez m'envoyer?

DARCIER A quoi bon, maintenant?

Donnez-le-moi toujours.

DARCIER C'est inutile.

HÉRICY

Mais puisqu'il m'était destiné.

DARCIER Je ne sais pas oii je l'ai fourré.

HÉRICY

Eh bien I cherchez-le.

J'ai dû le déchirer.

DARCIER

HERICY

Vous croyez? En tout cas, vous n'avez pas déchiré la lettre que vous écriviez tout à l'heure pour votre secrétaire et que vous avez interrompue aussitôt que vous vous êtes aperçu que je vous regardais écrire. Vous l'avez froissée. Vous ne l'avez pas détruite; montrez-la-moi donc!

DARCIER

Ah çà! mais... vous ne vous rendez pas compte... tenez, allez- vous-en !

HÉRICY, colère sourde

Je me rends très bien compte, au contraire. Je me rends compte que vous ne me montrerez pas cette lettre, pas plus que vous n'écrirez devant moi votre ordonnance, parce que... vous n'osez pas.

DARCIER, le dévisageant Je n'ose pas. Et pourquoi donc?

HÉRICY

Parce que... ceci.

(// montre la lettre qu'on a Vue au second acte. Darder, après avoir hésité, fouille dans sa poche, retrouve la lettre froissée, la déplie, la considère, va fermer à clef la porte de gauche et tend le papier à Héric}).)

DARCIER Soit! Comparez et finissons-en.

HÉRICY

Parbleu! j'en étais sûr! (5e reculant et le considérant durement.) Ainsi, c'était vous! L'homme avec qui elle me trompait, pour qui elle m'a trahi, c'était vous!

DARCIER Oui!

HÉRICY

Ah! vous vous êtes bien joué de moi! Vous êtes un habile homme! Vous avez bien déguisé votre écriture! Vous avez une jolie vocation de faussaire!... Vous m'avez ■)ien roulé! Heureusement, vous êtes là; je vous ai; vous liiez me payer tout ce que j'ai souffert, d'un coup.

(// se précipite sur lui. Darder lui prend les bras, les maintient fortement et le force à s'asseoir.)

DARCIER, luttant Allons, allons! du calme.

HÉRICY, douloureusement

Ah! je suis une chiffe! Le chagrin m'a épuisé. Je ne vaux plus rien.

DARCIER

Prenez exemple sur moi, que diable! Est-ce que je vous ai sauté à la gorge, moi, hier, quand vous m'avez montré ma lettre?... Et, cependant!.,. Quand nous nous étranglerions comme des brutes, nous serions bien avancés. Soyez heureux, allez, je suis plus à plaindre que vous. Je suis votre doyen dans l'aventure. Allons! dominez-vous.

HÉRICY, après un temps

Je sais que vous n'êtes pas rentré de la nuit, et qu'elle, elle est rentrée très tard. Je viens de m'informer. Où étiezvous? Près d'elle, n'est-ce pas?

DARCIER

Ecoutez-moi. Après tout, il vaut mieux que vous sachiez. J'ai passé toute cette nuit à la suivre. Oui. Il m'aurait été impossible de rester ici, enfermé dans ma chambre... pendant qu'elle... Je voulais savoir ce qu'elle fenait cette nuit.

HÉRICY, haletant Eh bien?

DARCIER

Rassurez-vous; je n'ai pas été plv^ favorisé que vous. Elle nous a traités avec une indifférence égale. Elle nous a oubliés tous les deux, vous, qu'elle savait dans un état lamentable, moi, qu'elle avait... Elle s'est amusée toute la nuit avec une bande d'amis parmi lesquels se trouve déjà, sans doute, celui qui nous remplacera l'un et l'autre. Elle est allée rire au théâtre; elle est allée rire dans les cabarets de nuit; elle a ri jusqu'à l'aube, de ce rire que vous entendez, n'est-ce pas?

HÉRICY, accablé Oui, oui,

DARCIER

Et elle est rentrée chez elle au petit jour, tranquille, sati«faite, contente d'elle, en femme qui a passé une excellente soirée.

HÉRICY Oh!

DARCIER Quelques instants plus tard, n'en doutez pas, elle dor-

mait d'un sommeil paisible, pendant que moi, je traînais je ne sais où pour terrasser mon chagrin. Et je viens de rentrer ici, tout à l'heure, saoul de misère et de dégoût.

HÉRICY Oui. oui.

DARCIER

Et je vous écrivais pour vous dire que je ne pouvais plus rien pour vous, qu'il fallait vous adreseer à un autre, que, moi, je n'avais plus le courage...

HÉRICY, haletant

Ah! oui! vous partez, vous pouvez partir, vous avez de la chance... Eî quand partez- vous?...

DARCIER Demain.

HÉRICY, égaré

Ah! demain... demain... Et pour longtemps?

Assez I

HÉRICY. même jeu

Ah! bien! bien! Et vous allez loin?

DARCIER Très loin...

HÉRICY

Très loin... Eh bien... (// éclate de rire.) quand vous reviendrez... ne soyez pas trop étonné si... enfin... si j'ai disparu. Seulement, moi, je disparaîtrai mieux que vous... pas pour un temps, pas pour un voyage dont on revient... Ah! mais non... J'en ai assez... J'ai besoin de paix... Ah! oui! ah! oui!

DARCIER

Quand je reviendrai, vous serez guéri... Je ne partirai pas sans vous avoir remis entre les mains d'un de mes meilleurs élèves et je vous garantis...

HÉRîCY, sexallanl

Et je vous garantis, moi, que ce sera inutile. Et puis, après tout, pourquoi attendre? Attendre quoi? Qu'elle me fasse souffrir davantage, qu'elle me torture, que je devienne fou? Allons donc! Je serais bien bête d'attendre. Plus tôt j'en finirai, mieux ça vaudra. (// remonte en courant.)

DARCIER Qu'est-ce que vous faites?

HÉRICY

Laissez-moi ! Laissez-moi !

{Hérîc^ s'est précipité vers la fenêtre. Il Va ouverte. Darder a vu le mouvement. Lutte violente entre les deux hommes. Objets renversés. Cris. Darder terrasse Héric^, qui est agité de tremblements convulsifs et finit par sangloter. A ce moment, on entend la voix de Simone.)

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