SCÈNE X
SIMONE. DARCIER, HÉRICY
SIMONE, au dehors, frappant à la porte de gauche Jean!... Ouvre... Mais ouvre donc !
DARCIER Tout de suite... Pierre!
SIMONE Si tu n'ouvres pas, j'appelle! Au secours! au secours! {Entre Pierre par la droite.)
DARCIER
Voilà! voilà! Pierre! OuvTez! {A Simone.) Ah ça! mais, qu'est-ce qui te prend?
SIMONE, affolée
Ah! c'est toi? Tu es là? mon Dieu! mon Dieu! Tu n'es pas blessé?
DARCIER, penché sur Héric])
Mais non. Cest ce malheureux qui a une crise... {A Pierre.) De l'éther!
PIERRE Voilà, monsieur.
Je croyais! je craignais!... Il m'avait semblé entendre des menaces, des cris, une lutte... alors, tu comprends?
DARCIER
C'est bon! Pierre, aidez-moi. Défaites la cravate, le col, vite! Nous allons le transporter à côté, en attendant; dès qu'il sera mieux, vous le reconduirez chez lui.
PIERRE Bien, monsieur.
(//s soulèvent Héric^, le transportent dans te salon dont ils laissent la porte ouverte. Simone tombe sur une chaise et sanglote.)
SIMONE, à Pierre qui Vient de rentrer et cherche un remède dans la vitrine Eh bien?
PIERRE La crise se termine... Il s'apaise... Il va reposer.., {Pierre sort par le fond. Un silence.)
DARCIER, rentrant
Pierre, ne !e quittez pas. A la première alerte, vous m'appellerez. {S'apercevant que Simone est en larmes.) Qu'est-ce que tu as?
SIMONE
Excuse-moi. J'ai eu peur, si peur! Maintenant que c'est fini, tu comprends... l'émotion... c'est tout naturel! {Elle lui prend la main.) Jean! (// veut la retirer.) Laisse. [Elle rit.) C'est toi! {Elle pleure.) Laisse. Je suis si contente, oui, si contente... Et puis, j'aurais eu tant de remords si...
Des remords?
SIMONE
Oh! oui, si par ma faute... moi qui ai pu ne rien dire pendant des mois, ne rien te dire... moi qui ai tant souffert à ton insu... Ce matin," quand j'ai vu que tu n'étais pas là, que tu n'étais pas rentré, je n'ai pas pu me contenir... Il est venu, lui, juste à ce moment. Il s'est trouvé là; c'a été plus fort que moi! Je l'ai interrogé; il a fallu; j'avais tant besoin de me rassurer et, tout à coup, j'ai compris...
DARCIER
Qu'est-ce que tu as compris?
SIMONE Que lui et toi... à cause d'elle...
DARCIER Qui ça, elle?
SIMONE
Oh! ne nie pas, je la connais, je l'ai vue; jp t'ai vu avec elle; je sais que tu l'aimes, comment lu l'aimes, tout ce que tu as souffert par elle, tout ce qu'elle est pour toi, ce qu'elle est pour lui... Ne nie plus, je te dis que j'ai tout compris.
DARCIER
Ma pauvre Simone!
SIMONE
Non! ne me plains pas. Tu sais bien que je suis courageuse.
Oui, et j'espère que tu n'as pas usé tout ton courage. Il va t'en falloir encore. Tu ne sais pas tout. Tu ne sais pas où j'en suis, Simone; tu as devant toi un homme fini, un homme qui n'en peut plus, qui ne peut plus vivre ici près de toi... qui a besoin de se reprendre. Je vais partir.
SIMONE, bculeVsTsée Tu dis?
DARCIER
Je vais voyager pendant longtemps, très longtemps, enfin, le temps qu'il faudra pour que je redevienne l'homme que j'étais avant... Il faut que je m'éloigne. Ici, je ne répondrais pas de moi.
SIMONE Mais c'est absurde! Mais c'est...
DARCIER C'est nécessaire!
SIMONE, de même Et quand comptes-tu?...
DARCIER
Dès que j'aurai mis ordre à mes affaires... le plus tôt possible.
SIMONE
Et quand reviendras-tu?
DARCIER Quand je serai guéri.
C'est-à-dire peut-être jamais? {Grand cri.) Et moi, Jean? Et moi? Tu crois que je vais t'abandonner au moment où tu as le plus besoin de moi? Tu ne me connais pas encore.
DARCIER Si! mais je me connais et c'est pour cela...
SIMONE
Que tu désertes?,. {Geste de Darder.) Tu oublies tous ceux que tu abandonnes avec moi, tes amis, tes élèves, tes malades!
DARCÎER
Avant de guérir les autres, il faut que je me guérisse moi-même...
SIMONE Crois-tu? Et qui te remplacera auprès d'eux?
DARCIER
Je ne suis pas indispensable, heureusement; je ne suis pas le seul...
SIMONE
Qu'en sais-tu? Demain, peut-être, un malade viendra ici que, seul, toi, tu pourras défendre contre son mal; cela suffit pour que tu ne partes pas. Et tu ne partiras pas!
DARCIER
Si! je partirai! Il le faut! Tiens, puisque tu as compris, laisse-moi te dire toute ma misère. Je sais la fenune qu'elle est; je sais d'elle des choses écœurantes, et cependant c'est... c'est un miracle si, en ce moment, je ne l'ai pas rejointe, si je ne suis pas avec elle au dernier rendez-vous qu'elle m'avait donné.
SIMONE, douloureusement Ah!
DARCIER
Oui, au lieu d'être avec toi que j'aime, que je respecte, qui es vraiment la compagne de ma vie.
SIMONE Mon pauvre Jean!
DARCIER
Tu vois bien que j'ai raison de me sauver au bout du monde.
SIMONE
Non.
DARCIER Mais tu devrais me le conseiller... pour toi-même...
SIMONE Comment veux-tu que je te conseille une lâcheté?
DARCIER Une lâcheté!
SIMONE
Tu n'as pas le droit de trahir ta vocation, tes idées, ta mission. Et tes malades? C'est eux surtout que tu n'as pas le droit d'abandonner, même celui qui est là, dans cette chambre, et que, seul, peut-être, tu peux sauver, oui, celui-là, ton rival, ton ennemi! Quand il n'y aurait que celui-là, lu ne devrais pas partir. Mais avec lui, il y a tous les autres, tous ceux qui attendent de toi un soulagement à leur misère. Sous prétexte qu'une femme a passé, qui t'a bouleversé le cœur, tu ne peux pas refuser à toute cette humanité anxieuse le salut qu'elle espère de toi, Jean! Le bruit d'une jupe de femme a donc couvert pour toi l'immense clameur de la vie? (// la regarde.) La vie!... Mais écoute-la donc encore! Elle est là, frémissante, anxieuse, menacée. Elle t'appelle; elle te réclame ; tu l'as habituée à ton dévouement. Tu ne peux pas t'évader. Tu es un des seuls êtres au monde qui n'aient pas le droit de disposer d'eux à leur gré... Tu ne t'appartiens pas.
DARCIER, très ému
Oui, oui. J'avais tort. J'étais lâche. C'est bien. Je resterai.
SIMONE, avec force Enfin!
DARCIER Oui, mais, maintenant, nous?
SÎMONE
Nous? Ecoute, Jean, à partir de la minute présente, je ne suis plus ta femme. Je ne pourrais plus l'être. II s'est passé entre nous des choses qui m'ont fait pour toi un cœur nouveau.
DARCIER Que veux-tu dire?
SIMONE Celle qui t'aimait a renoncé à un bonheur impossible... Mais une autre s'est révélée qui ne t'aime pas moins profondément, qui t'aime seulement... autrement.
DARCIER Ah!
SIMONE, profondéweni
Quelque chose de très tendre et de très maternel a remplacé en moi les violences des heures amoureuses; vois-tu, quand une femme a aimé un homme de toutes les forces de son coeur et qu'elle n'en a pas eu d'enfant, cet homme devient plus tard pour elle l'enfant même qu'elle en attendait. C'est à ce moment de notre vie commune que nous en sommes, mon bien cher Jean.
DARCIER
Hélas! Va, pour en arriver là, tu ne peux pas savoir par où j'ai passé.
SIMONE Tu te trompes. Je sais par où j'ai passé.
(// se détourne.) DARCIER
Désormais, tu n'as plus rien à craindre. Tu seras contente de moi... ma pauvre maman!
SIMONE, douloureusement Jean!
DARCIER Tu l'as voulu.
SIMONE, courageusement
Je le veux encore. Je serai fière d'être cela pour toi. Si rna part n'est pas la plus grisante, ce sera tout de même la meilleure. {A ce moment, on frappe.) Entrez!
(Entre Pierre. En vo\)ant Simone, Pierre parmi embarrassé.)
DARCIER Qu'est-ce qu'il y a? Parlez.
PIERRE C'est...
DARCIER, comprenant Cette dame?
PIERRE Oui, monsieur.
DARCIER
Qu'elle attende dans l'autre salon!
PIERRE Bien, monsieur.
(Pieire sort.)
DARCIER, à Simone
Oui, oui, elle ne comprend plus. Je devais la retrouver ce matin, je ne suis pas allé là-bas... C'est la première fois... Elle aura eu peur....
(// fait im pas vers la porte.)
SIMONE Oii va»-tu?
DARCIER Mais lui dire...
SIMONE Non. Tu n'as plus rien à lui dire maintenant. Reste.
DARCIER Pourtant...
SIMONE
Ohl tu es libre. Va la rejoindre si tu veux. (// fait ttn pas Vers la porte.) Jean! (// s'arrête.) Ecoute, si tu passes le seuil de cette porte, je te le jure, entre nous ce sera fini pour la vie! Regarde-moi! Tu sais bien que je n'ai jamais menti. Si tu la revois, je m'en vais; je t'abandonne; je renonce à nous; je peux être aussi lâche que ioi. Tu hésites?... Voyons, tu as déjà eu la force de ne pas aller la rejoindre tout à l'heure! Alors? oui, je sais bien, elle est là; tu n'as qu'un pas à faire. Ne le fais pas. Je t'en supplie. Laisse-la partir. Ne lui sacrifie pas notre vie... Tu n'as plus qu'un tout petit effort à faire, le plus difficile, je sais, mais le dernier. Tu le feras, Jean, dis, mon Jean chéri, tu le feras? C'est pour toi que je te le demande.
(Un temps. Darder, très ému, remonte lentement vers la cheminée et sonne. Pierre entre.)
DARCIER Cette dame est toujours là?
PIERRE Oui, monsieur,
DARCIER, lentement Eh bien, dites-lui... que je ne suis plus là... que
j'ai quitté Paris ce matin, qu'on ne sait pas quand je reviendrai. Allez 1 {Un grand silence. Ils écoutent et se regardent. On entend un premier bruit de porte, puis un second plus sourd. Rentre Pierre.) Elle est partie?
PIERRE Oui, monsieur.
DARCIER Qu'est-ce qu'elle a dit?
PIERRE Rien, monsieur.
DARCIER, sourdement Parbleu! elle ne m'aimait pas.
Ce n'est même pas sûr. (Darder va s'asseoir à sa table et remue ses papiers. Simone s' approchant.) Il va te falloir beaucoup de courage, mon pauvre petit.
DARCIER
J'en aurai. Et puis, tu seras là. Un jour, sans doute, quand nous serons heureux, car nous serons heureux encore, oui, tu verras, plus tard, je m'étonnerai que moi...
SIMONE Sûrement, mon petit Jean!
DARCIER Tout de même, tu sais, ce sera dur... ma pauvre maman!
PIERRE, paraissant à la porte.
Monsieur!... Ce monsieur...
UiNE FEMME PASSA 399
DARCIER, 5e levant
Ah! c'est vrai! Je viens I
{Pierre sort.) SIMONE Tu vois!
DARCIER, remontant
Oui! Allons, je vais essayer de guérir mon malade. Toi, tu tâcheras de guérir le tien.
{// entre dans le salon.)
Rideau