SCÈNE m DASPRE, BENJOL
BENJOL Bonsoir, mon oncle chéri.
DASPRE Bonsoir, mon neveu... cher.
BENJOL Comment vas-tu?
DASPRE
Combien te faut-il? Dis-moi donc oii en sont tes affaires?
BENJOL
De cœur?... Je voudrais bien le savoir. Cette petite Juliette, c'est le Sphinx. Je me croyais ceF>endant dessalé en matière de femmes. La peau!... leur charmante et mystérieuse peau! Je m'y connais peut-être, mais je ne les connais pas. {A Victor, qui sort.) Victor, un champagne-coktail,
VICTOR Biext, monsieur.
(// remonte.) BENJOL
Oui, c'est comme ça! Elle me plaît. Je suis sûr de lui plaire. Elle va être libre. Et jamais je ne me suis senti moins de chances.
DASPRE Mais pourquoi?
Je te le demande... Mariée, elle était charmante avec moi. Divorcée ou sur le point de l'être, elle m'évite. Je n'y comprends rien.
DASPRE Sorbier?
BENJOL
Non... Elle s'affiche avec lui, elle se fait compromettre par lui... mais je suis sûr que rien... pas ça!...
Alors?
DASPRE
BENJOL
Mystère! Aussi,
pour me distraire, je joue,
Et tu p>erds?
DASPRE
Bien entendu.
BENJOL
DASPRE Allons, combien te faut-il?
BENJOL Cent louis.
DASPRE, comptant les billets
A la bonne heure! Voilà un apéritif... Tu sais que je ne te pardonnerai que si tu triomphes.
BENJOL A cause de la mère?
A cause de la fille, à cause de tout. Je veux avoir chez
toi rintérieur que je n'ai pas pu avoir pour moi. Tu es ma dernière carte. Je te joue. Si tu me fais perdre...
BENJOL C'est bon ! c'est bon ! On tâchera de gagner.
DASPRE Tiens, misérable.
(// lui tend les billets, que Benjol empoche.)
BENJOL, apercevant Candard, qui paraît à droite, second plan
Ah! Gandard! (Chantant.) « Tiens, voilà Gandard! comment vas-tu, ma vieille?... »
SCËNE IV Les Mêmes. GANDARD
BENJOL
Salut, Gandard; d'où sortez-vous à cette heure-ci?
GANDARD
Je descends de chez moi. Je quitte ma mère à l'instant. La pauvre femme a une de ces migraines !
BENJOL Et vous, toujours pincé?
GANDARD
Chut!
A quoi bon ce mystère? Vous êtes anaoureux de notre
Juliette, comme Sorbier, comme moi... Seulement, vous, vous l'êtes autrement que nous... Chez vous, c'est l'âme qui trinque.
GANDARD Et comment!
DASPRE
Vous ne voulez rien prendre? Un cocktail?
GANDARD Merci... Jamais d'alcool.
BENJOL
Quelle chance! Il n'aurait eu qu'à exhaler sa douleur, comme un berger antique, sur les chalumeaux; nous aurions été bien.
GANDARD
C'est ça! moquez-vous! C'est chic!
BENJOL
Sans rancune, hein?
{Geste bénin de Gandard, qui remonte.)