SCENE X M" CIRIETTE, JULIETTE
M™* CIRIETTE
L'animai!... Ce qu'il peut me tap>er sur les nerfs, celui-là! Ah! tu as eu une fière idée de nous le mettre sur le dos... Je veux dire... {Regardant sa fille.) Qu'estce que c'est? Qu'est-ce que tu as? Tourne-toi un peu par ici. Ah! mon Dieu! Ça y est! ça brille! des larmes! de vraies larmes! dans tes yeux! dans tes beaux yeux! Ah! çà, qu'est-ce qui se passe?
JULIETTE, se retenant de pleurer Rien! rien!
M'""' CIRIETTE Tu as du chagrin?
JULIETTE
Mais non, mais non! Du chagrin? A quel propos, je te le demande? Je suis peut-être en colère, je suis peutêtre agacée, énervée... mais de là à avoir du chagrin...
M""* CIRIETTE
Il n'y a qu'un pas... Je m'y connais. Je sais ce que c'est que le chagrin. Ah! j'en ai eu ma part, dans la vie! Et je ne veux pas, je n'admets pas que ma chérie en ait... Qui a pu mettre ma chérie dans un état pareil? Ce n'est pas malin à deviner!... Cet individu, parbleu! {Montrant le poing à la porte du fond.) Hou! ah! si je le tenais là seulement cinq minutes, cinq bonnes minutes...
JULIETTE, souriant malgré elle Tu oublies qu'il est fort comme un Turc.'
M"^ CIRIETTE
Une mère qui aime et qui défend sa fille est plus forte qu'un Turc, que deux Turcs, que toute la Turquie.
JULIETTE, souriant Une mère marseillaise, p>eut-être!
M'"*' CIRIETTE
Toutes les mères vraiment dignes de ce nom sont de Marseille. {l'attirant à elle.) Qu'est-ce qu'il t'a fait?
JULIETTE
A quoi bon?
M™^ CIRIETTE
Si! si!... Je veux savoir! J'ai le droit de savoir! Tu as le devoir de tout me dire!
JULIETTE Il s'est conduit à mon égard comme un mari.
M""" CIRIETTE Le lâche!
JULIETTE
Si je n'avais pas pris mes précautions, il serait certainement survenu du vilain entre Benjol et lui.
M'"'' CIRIETTE L'apache !
JULIETTE Il m*a menacée...
m"" CIRIETTE, remontant vivement du côté par où est sorti Sorbier
Il t'a menacée!... Qu'il vienne donc! nous serons deux!
JULIETTE Non!... Il m'a menacée d'abîmer Benjol.
M™*" CIRIETTE Ah! j'aime mieux ça!
Sous prétexte que, pour tout le monde ici, je suis sa maîtresse présente et sa femme future.
M""* CIRIETTE, se montant
II a dit ça! il a osé dire!... Oh! je suffoque!... je ne dînerai pas! De l'eau, une goutte d'eau! {Juliette verse de l'eau dans le verre de Sorbier.) Merci! {Au moment de boire.) Ce n'est pas son verre, au moins?
JULIETTE Si ! je crois !
M™** CIRIETTE Ça suffit... Garçon! un verre!...
VICTOR De quoi?
M""* CIRIETTE
De rien... un verre vide... un verre qui n'ait pas servi... Oh! le misérable! le misérable!
JULIETTE Cabne-toi !
M"^ CIRIETTE
C'est facile à dire! Je voudrais bien t'y voir, toi, si on avait persécuté ta fille !
JULIETTE C'est un peu ta faute, aussi!
M"*' CIRIETTE
Ça, c'est trop fort!... C'est ma faute, maintenant? tenant?
Si tu étais descendue plus tôt, rien de tout cela ne serait arrivé. Pourquoi viens-tu si tard?
M"'' CIRIETTE, évasivemenl Je ne sais pas.
JULIETTE
Tu ne sais pas? Tu te seras attardée à te faire une beauté?
M™* CIRIETTE
Oh! je t'en prie!... une beauté!... Il y a longtemps que j'ai renoncé... Je ne suis pas de ces mères qui trichent, moi! j'ai l'orgueil de ma fille, moi! je ne la fais pas passer ix>ur ma sœur, moi!... Une beauté! Il s'agit bien de ça! Non! c'est beaucoup plus simple!... J'étais étendue sur ma chaise longue... la nuit venait tout doucement ; je ne m'en apercevais pas. L'heure passait ;
je ne m'en apercevais pas davantage. J'étais bien; j'étais loin; j'étais hors du temps, hors de l'espace, hors de la vie; je rêvais... {Petit soupir.) Ah!
JULIETTE, souriant Ah!
M"^ CIRIETTE
Je crois que tu te paies ma tête.
JULIETTE Maman!... Et à quoi rêvais-tu?
Si CD te le demande!...
Je t'en prie !
M"* CIRIETTE Ça ne te fera pas plaisir.
JULIETTE Dis toujours.
M""' CIRIETTE
Tu y tiens?... A ton aise, ma fille... Je rêvais à Paul.
JULIETTE, rageuse Ah!
M"® CIRIETTE Tu vois?
JULIETTE
Je t'avais c^>endant priée...
M"*^ CIRIETTE
Evidemment! évidemment!... Excuse-moi... j'y rêvais... en cachette.
JULIETTE Et c'est lui qui t'a mise en retard?
M°"^ CIRIETTE, s attendrissant
Oui! que veux-tu? Ce garçon-là me manque beaucoup. Nous n'en retrouverons jamais un pareil... II était charmant!
JULIETTE
Avec toi, peut-être; mais avec moi!... Charmant et délicat aussi! Comment, voilà un monsieur qui refuse de m'emmener ici, qui consent à me perdre plutôt que de céder, et qui vient sous mes yeiox s'installer avec une fille!
M""" CIRIETTE
Evidemment! Evidemment! Mais, dis donc, ma chère petite, il me semble que tu oublies Sorbier?
JULIETTE Sorbier ?
M"" CIRIETTE
Admirable!... Tu ne te rappelles pas que tu as quitté Paul en déclarant que lu allais te jeter dans le lit du dit.
JULIETTE Tu dis?
M"^ CIRIETTE
Je dis : le lit du dit... Je dis qu'il est parti p>ersuadé que tu allais te jeter dans les bras de ce Sorbier.
JULIETTE Est-ce que je m'y suis jetée?
^ M""' CIRIETTE
Non! mais il le croit.
4 FOIS 7. 28 m
JULIETTE Mais puisque ce n'est pas vrai !
M™^ CIRIETTE Mais puisqu'il le croit.
JULIETTE Ça m'est égal; j'ai ma conscience pour moi.
Ça lui fait une belle jambe!
JULIETTE
Tandis que lui!... Eh bien! veux-tu que je te dise?... Ses taquineries, ses méchancetés, son caractère contrariant, sa méfiance, ses têtes, tout, tu entends, tout, je lui aurais peut-être pardonné! Car, dans le fond, je suis bonne fille; mais ça, cette Manette, à mon nez, dans ce Cabourg qu'il m'avait interdit, je ne le lui pardonnerai jamais, tu entends, jamais.
M"^ CIRIETTE
Bien! bieni Comme tu voudras! Tu es libre! Tu as raison! Tu es ma fille! Nous sommes on plein gâchis. Restons-y. Mais, par exemple, je voudrais bien savoir où nous allons!
JULIETTE, remontant vers la gauche Dîner. (5c retournant.) Eh bien?
M°^ CIRIETTE
Oh! pas moi. Je ne dînerai pas. Ces histoires m'ont coupé l'appétit jusqu'à la racine.
JULIETTE A ton aisel