SCÈNE XI
Les Mêmes. DASPRE. BENJOL. puis GANDARD. puis SORBIER, puis LES LANGLIN
DASPRE, essoufflé Nous sommes en retard. Ejccuscz-nous.
Mais non, tout va bien... A table!
DASPRE, offrant son bras à M"" Cirielle Chère amie!
M™* CIRIETTE
Au temps! mon cher, reprenez votre bras. Je n'en use pas.
JULIETTE
Ah! c'est vrai, j'ai oublié de vous prévenir... Maman ne dîne pas.
DASPRE, inquiet Seriez- vous souffrante?
M™*" CIRIETTE
Vous ne voudriez pas. J'ai une santé de fer... Ça existe, tout ça, vous savez!
{Elle se frappe la poitrine.)
DASPRE Si ça existe!
(// lève lês }f€ux au cte/.)
M"* CIRIETTE
Seulement, je n'ai pas faim, voilà! Ça arrive, n'est-ce pas? Ert comme je n'ai pas faim, je préfère rester dans le hall.
DASPRE
Ah ! bien ! Cette nouvelle vient de me couper l'appétit. Je ne dînerai pas non plus.
Charmant !
Je peux vous tenir compagnie?
M""* CIRIETTE
Mon Dieu, je n'y vois pas d'inconvénient. Mais d'abord venez donc avec moi faire un tour sur la terrasse. J'ai besoin de respirer... j'étouffe.
DASPRE
Comme ça se trouve!... moi aussi.
(Af"' Ciriette et Daspre remontent et sortent par le fond.)
JULIETTE, à Benjol
Huit heures moins dix!... Mais, sapristi, que peuvent bien faire nos Langlin?
BENJOL On se le demande et on a peur de se répondre.
JULIETTE, à Candard, qui vient du dehors et se dirige Vers le restaurant.
Bon appétit, Candard!
GANDARD Merci! Comme je vais bien dîner maintenant!
JULIETTE Seul?...
GANDARD
Hélas! ma pauvre mère a la migraine; elle ne descendra pas ce soir.
Gandard, vous n'allez pas dîner tout seul, en pénitence. Vous allez venir à notre table. Je vous invile.
GANDARD Non!... C'est trop! c'est trop! Vous me comblez I
JULIETTE
Vous êtes un bon petit. Gandard, et je siiis ravie de vous faire plaisir. Ça vous fait plaisir, au moins?
GANDARD
Si ça me fait plaisir! si ça me fait!... c'est-à-dire que ça m'en fait presque trop!... Pourvu que ça ne m'ait pas coupé l'appétit!...
JULIETTE
Ah! non! pas vous; je vous le défends! Nous avons déjà assez d'estomacs en carafe... Vous mangerez. Gandard. Vous mangerez de tout.
GANDARD De tout.
JULIETTE
Et vous en reprendrez?
GANDARD \L{ j'en rejncndrai.
JULIETTE A la bonne heure!
(Sorbier rentre dam le hall.)
GANDARD Bonsoir, Monsieur Sorbier.
SORBIER, rogue Bonsoir.
JULIETTE
Je vous prie d'être plus aimable avec M. Gandard. Il est mon invité.
SORBIER
Ah! bien! (Saluant.) Monsieur... Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?
JULIETTE Les Langlin, parbleu!
SORBIER Mais les voilai
JULIETTE Enfin!... Ça n'est pas trop tôt.
SUZANNE, descendant de la droite Excusez-nous... Nous sommes un peu en retard.
JULIETTE, railleuse Un peu!
SUZANNE, un peu gênée Ça n'est pas ma faute.
LANGLIN, avantageux Alors, ça doit "être la mienne.
SUZANNE J'ai eu beau me dépêcher.
JULIETTE, r examinant En effet, tu es toute rouge.
SORBIER, taquin Dans dépêcher, il y a p>êcher.
SUZANNE Dites donc, vous!
{Elle remonte avec Juliette, et sort à gauche.)
SORBIER, tapant sur Vépaule de Langlin
Sacré ingénieur!... Quel tempérament!... Sorti de ma femme!
LANGLIN
Voulez-vous bien vous taire !
SORBIER
Dites donc, entre nous, vous ne pourriez, pas choisir une autre heure, plus normale, plus honnête?
LANGLIN
Là!... tout de suite!... Qu'est-ce que vous allez chercher? Vous êtes insupportable... Est-ce qu'on dîne, ce soir? je me sens une faim d'enfer!
SORBIER Parbleu! vous en revenez, satyre!
LANGLIN
Oh! vous, vous ne mourrez que de ma main! (Prudemment.) A distance : je vous électrocuterai.
{// sort par la gauche.)
SORBIER, à M"'* Ciriette, qui rentre dans le hall avec Daspre Vous restez là?
Si vous permettez!
C'est une fantaisie?
M""*^ CIRIETTE
Inoffensive!... Toutes les fantaisies ne le sont peut-être pas au même degré.
SORBIER C'est f>our moi que vous dites cela?
M"^ CIRIETTE Si vous y tenez!
SORBIER, gouaillant
Je n'y tiens pas! Enfin! c'est dommage! Plus on est de fous!...
(// sort.)
SCËNE XII
DASPRE, M""*^ CIRIETTE
DASPRE, s'asseyant à la table de gauche Vite, votre opinion sur Sorbier?
M™* CIRIETTE, même jeu C'est un affreux f>etit bonhomme!
DASPRE
Ah! vous ne l'aimez pas non plus? Vous êtes charmante!
M""" CIRIETTE
Il m'est souverainement antipathique.
Et à moi donc!... Voyez comme nous nous entendrons bien! Nous avons déjà les mêmes dégoûts! Je suis sûr que si nous vivions ensemble!... Ah! si nous vivions ensemble!... Mais, après tout, ce n'est pas impossible.
M"** CIRIETTE
Impossible!... Evidemment!... rien n'est imF>ossible!... Impossible n'est pas français! Impossible n'est surtout pas féminin. Ça n'est qu'improbable; mais, par exemple, ça l'est bien. Vous oubliez toujours que Juliette n'est pas libre.
DASPRE
Elle le sera... bientôt. Alors, Octave et elle... Oh! oui, h'Mt-ce pas?
M'"'" CIRIETTE C'est son affaire.
DASPRE
Bien entendu; mais enfin, vous ne vous y opposerez pas?
lA'^" CIRIETTE
Elle se fera son bonheur à son idée.
DASPRE
C'est ça! c'est ça!... Et quand ce sera fait, je demanderai aux jeunes époux la permission de m' installer dans le quartier, tout prè; d'eux, et je viendrai les voir souvent.
très souvent. Un intérieur, voyez-vous, un intérieur doux et chaud, ouaté, affectueux, accueillant, un intérieur dont on fasse vraiment partie, je n'ai jamais eu ça... ça me manque. J'ai toujours compté que mon neveu... Et si dans cet intérieur je vous retrouvais, vous, la plus aimable, la plus gaie, la plus fine des amies... Ah! nom de Diane de nom de Diane!
M"** CIRIETTE
Comme vous y allez!... Savez-vous que vous avez une imagination de collégien, vieux Daspre?
DASPRE
Vieux?... Pas si vieux que ça!... puisque, je peux bien vous le dire... vous êtes, sans contredit, la persorme de votre sexe qu'il m'est le plus agréable de constater d'un sexe différent du mien.
M""« CIRIETTE
Voulez-vous bien vous taire! Mais que dirait Diane, la déesse de la chasteté, si elle vous entendait? Qu'est-ce qu'elle dirait?
{Entrenl par le fond Paul et Manette.)