‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 33 sur 194 · SCÈNE XV PAUL, M-'= CIRIETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE XV PAUL, M-'= CIRIETTE

M"® CIRIETTE, tendant les cartes, sans se retourner

Tenez, chasseur, prenez ces cartes et jetez-les à la boîte.

PAUL Tout de suite!

(// les saisît.)

M'»'' CIRIETTE, sursautant Vous! rendez-moi ça!

PAUL Allons! remettez-vous.

M"^ CIRIETTE Mais je n'étais pas démise. {Cherchant.) Et elle?

PAUL

Elle? elle est «illée sécher ses larmes, ^e l'ai fait pleurer exprès pour m'en débarrasser un montent. J'avais ime envié folle de bavarder avec vous. Vous aussi, d'ailleurs.

M""^ CIRIETTE Vous en avez de bonnes!

PAUL

Ne niez pas. Ça se voyait de ma place. C'est même pour ça que vous avez renvoyé le vieux beau.

M"^ CIRIETTE Ah! je vous en prie.

PAUL Pardon! le vieux laid!

M"^ CIRIETTE Hé là! hé là!

PAUL

A proF>os, vous ne dînez pas?

M"* CIRIETTE Merci. Je n'ai pas faim.

PAUL Ni moi... Comme ça se trouve!

M°*« CIRIETTE Je le regrette.

PAUL Pourquoi ?

M'"*' CIRIETTE

Parce que cette conversation est absurde; parce que nous n'avons rien à nous dire; parce que tout cela ne tient pas debout.

PAUL Bon! Je m'assieds.

(// s'assied.) M°* CIRIETTE

Mais vous êtes fou I

PAUL

Ma foi oui, un peu... De joie!... Hein! croyez-vous qu'on a eu de la chance tout de même?.. Seuls, tous les deux!... Pour un f>eu. je sauterais... Et votre Juliette qui n'est pas là! Quelle veine! Profitons-en.

M"^ CIRIETTE

Oh! mais! oh! mais!... vous me faites peur! Qu'estce qui vous prend?

PAUL, se levant Je ne sais pas. Je suis très content de vous voir, ça oui, de vous serrer la main. {Tendant sa main.) Eh bien. voyons! qu'est-ce que vous attendez? Je n'ai encore rieii serré du tout.

M'"^ CIRIETTE Ma main, maintenant!

PAUL

Bien entendu, celle que vous voudrez; je n'ai pas de préférence.

M™'' CIRIETTE Ni moi... Mais ça ne se fait pas.

PAUL, la saisissant Ça se prend.

M""' CIRIETTE C'est du rapt!

PAUL Et même ça s'embrasse.

M""' CIRIETTE C'eit du viol!

PAUL C'est de la courtoisie.

(// lui baise la main.) Eh bien! voulez-vous vous taire!

PAUL

Mais je ne parlais pas. Ah! si vous saviez comme vous me manquez!... Vous... pas elle!

M""' CIRIETTE Ça se voit! Elle, vous l'avez remplacée.

PAUL

Et avantageusement, je vous prie de le croire! Tandis que vous...

M""^ CIRIETTE

Je n'admets pas, mon cher, que vous nous sépariez. Juliette et moi, nous ne faisons qu'un.

PAUL Un, peut-être; mais une, certainement pas.

M"»^ CIRIETTE C'est une opinion.

PAUL C'est la mienne.

M"'"" CIRIETTE Souftrez que je ne la partage pas.

PAUL

Je le souffre; mais j'en souffre...

M"'" CIRIETTE, brusque

Allez-vous-en!

M'"" CIRIEITE Bien... Restez!

PAUL

Causons!

M"" CIRIETTE Non.

PAUL Bien!... Taisez- vous I

{Un silence.)

M""' CIRIETTE, rapprochant sa chaise

E,st-ce que, par hasard, vous attacheriez une importance quelconque à mes opinions?

PAUL

Vous le demandez! Mais ime immense... comme à tout ce qui vous concerne!

M""^ CIRIETTE

Voulez-vous çpnnaître ma façon de penser sur les événements du mois dernier?

PAUL J'en brûle d'envie.

M""^ CIRIETTE Eh bien, la voici. Dans toute cette histoire, mon cher Paul, vous vous êtes conduit d'abord comme un imbécile, puis comme im homme mal élevé.

Oh! pardon!... Ici, je vous arrête : Juliette...

M"® CIRIETTE

Je connais les torts de Juliette ; ils ne diminuent en rien

les vôtres. Vous vous êtes buté comme elle. Vous avez

Qonc été aussi bête qu'elle; plus, même; car, comme on

dit aux courses, vous lui rendiez le sexe. Dans tout cela.

vous n'avez écouté que votre amour-propre. Un joli conseiller !

PAUL

Pas très jcH, mais si influent!

M""^ CIRIETTE

Vous vous êtes donc conduit comme un imbécile d'abord, puis comme un homme mol élevé. Vous teniez absolument à tromper Juliette, n'est-ce pas?

PAUL

Ça oui, par exemple! Une femme qui courait se jeter à la tête d'un Sorbier!

M™'^ CIRIETTE Combien y a-t-il de femmes à Paris?

PAUL Trop.

M™^ CIRIETTE

Vous ne savez pas?... la statistique n'est pas votre fort? Mettons quinze cent mille, voulez- vous?

Je veux bien. Qu'est-ce que je risque?

M""= CIRIETTE

Or, parmi ce million et demi de femmes, qui allezvous chercher? Juste celle qui pouvait lui être la plus {pénible, la plus désagréable : la maîtresse de votre meilleur ami... Délicat, mon cher, du meilleur goût!

PAUL Pardon! Ici, j'ai des excuses. Je désirais tromprr Juliette, mais je désirais y trouver de l'agrément. Or. Manellc mr plaisait; clic me paraissait gentille, douce,

obéissante; le contraste! Et puis, on a toujours, à un certain moment, plus ou moins désiré la femme d'un ami. Il y a donc toujours dix minutes curieuses à passer avec elle. Ces dix minutes-là me tentaient.

M™* CIRIETTE Vous êtes dégoûtant.

PAUL Je suis franc.

M'"'^ CIRIETTE

Vous choisissez donc, pour tromper Juliette, la seule femme qu'un homme bien élevé n'eût pas choisie. Premier manque d'éducation. Second : combien y a-t-il de stations d'été en France? Naturellement, vous ne savez pas. La statistique n'est toujours pas de vos amies?

PAUL Mettons deux cents, voulez-vous?

M"»*' CIRIETTE

Je veux bien. Qu'est-ce que je risque?... Sur ces deux cents villégiatures possibles, sur laquelle votre choix s'arrête-il? Sur la seule que les convenances vous interdisaient. Répondez : oui ou non, votre place était-elle à Cabourg?

PAUî.

Oui.

M"*' CIRIETTE

Ah! c'est trop fort... Pourquoi?

PAUL Parce que... parce que vous y étiez...

M™« CIRIETTE Ah! vraiment!

PAUL

Oui vraiment! Au bout de trois semaines de Manette, vous avez commencé à me manquer d'ime façon si aiguë... vous, pas Juliette.

M™^ CIRIEITE Bien entendu... Paul, vous êtes un mari terrible I

PAUL

C'est possible! Je suis une exception dans l'irnivers; je ne suis pas né mari; je suis né gendre.

M""^ CIRIETTE

C'est bon! c'est bon!... En (in de compte, vous n'êtes pas heureux?

PAUL

Non! mais ça n'a aucune espèce d'importance. Je vous en prie, ne parlons plus de moi, parlons de vous.

M""* CIRIETTE

Alors, parlons d'elle!

M"« CIRIETTE

Ah! enfin! tout de même! Sa santé? Pas mauvaise, je vous remercie. Si elle est heureuse? Mais certainement, mon cher, certainement.

PAUL

Ça ne m'étonne pas. Elle a tout ce qu'il faut pour l'être... Elle ne m'a plus et elle a Sorbier.

M""" CIRIETTE, bizarre Vous voyez, tout s'explique.

PAUL

Dite.' donc, vou:, regardez-moi donc un peu? Qu'estce qui ne va pas?... Sorbier?

M""" CIRIETTE, se débondant C'est un être effroyable, grossier, brutal, in^îosslble!

PAUL, ran>i Bravo!

M"'' CIRIETTE

Vous m'avez mal comprise.

PAUL

Non!... allez! allez! je suis enchanté!... grossier! brutal!... quoi encore?

M"* CIRIETTE

Mais c'est tout. Ça suffit. Juliette n'en veut à aucun prix comme mari, et lui, par malheur, tient à elle.

PAUL, s'emballant

Dame! il a ses raisons, le bougre! Il connaît l'article; il l'a eu en mains; il sait qu'il vaut la peine, que... que... Je comprends ce Sorbier, chère madame Cirietle, et si j'étais à sa place, je ne me laisserais pas débarquer par un autre; car il y en a un autre, n'est-ce pas?

M""** CIRIETTE Il y en a deux.

PAUL

C'est admirable! Juliette fait le maximum. Voilà qui doit réjouir le coeur d'une mère... Deux! Quels sont ces deux?... Si! si! dites! j'y ai droit : je suis toujours le mari. Si Juliette leur était propice, c'est toujours moi qui serais leur cocu, n'est-ce pas?

M""' CIRIETTE Oh! Paul!

PAUL

Les noms, je vous en prie, les noms?

M"" CIRIETTE

Eh bien... il y a un bon petit collégien sentimental, sans aucune espèce de chances, nommé Gandard, et un brave garçon, sans prétentions, nommé Benjol.

PAUL Ah! ah! je parierais que ce Benjol, lui, a quelques chances.

M"* CIRIETTE Mon Dieu!

J'en étais sûr... Du moment que Juliette ne peut plus souffrir son Sorbier... Et entre le Sorbier et le Benjol, comment vont les choses?

1^1""= CIRIETTE PAUL

Mal.

Bravo!

M""^ CIRIETTE

Mais non!... très mal... nous mourrons de peur.

PAUL Bravissimo!

M""' CIRIETTE Nous sommes à la veille d'un drame.

PAUL J'arrive bien... Je loue un fauteuil. Je vous en offre un à mes côtés. Je ponte sur Benjol contre Sorbier.

M""" ClRiETTE Pourquoi cette préférence?

PAUL

Le brave garçon n'a probablement rien eu encore, tandis que le Sorbier.. (// serre les poings.) Ah! celuilà!

M"'** CIRIETTE

Malheureusement, des deux, des trois, et même des quatre, en vous comptant...

Grand merci!

M"*' CIRIETTE

C'est lui le plus fort. Il a des muscles d'athlète! des poings de boxeur! un cou de lutteur!...

PAUL

Ah! il n'y a pas à dire! je suis bien remplacé. Ce n'est pas un homme, cet individu, c'est toute la foire de Neuilly. Votre fille a bien fait les choses, chère madame, je suis comblé!

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