SCÈNE II MANETTE seule, puis PAUL
{Manette arrange la table, met une nappe à petits carreaux rouges et blancs, dispose Vécritoire, les livres, le buvard, et Va cueillir des fleurs, quelle place dans de petits vases. Entre Paul. Il a un doigt enveloppé de linge. Il la regarde sans mot dire.)
MANETTE, se retournant
Ah!... tu étais là?
PAUL
Oh!... à peine. J'arrive... Qu'est-ce que tu fais donc?
MANETTE
Tu vois... je t'installe. Tu as désiré passer l'aprèsmidi dans ce pavillon, où, paraît-il, tu attends des visites.
Alors, tu prépares le cadre, tu m'entoures de fleurs...
Dame!
PAUL
C'est gentil.
MANETTE
C'est tout naturel... Comment te sens-tu?
PAUL Mais bien.
MANETTE
Tu as dormi un peu après le déjeuner?
PAUL
Somnolé.
MANETTE Pas d'agitation?
PAUL
Ça, c'est une autre affaire. Dès que je ferme les yeux, je rêve, et mes rêves ne déragent pas. Dire que je me suis laissé toucher par cet imbécile... comme... un imbécile! Je ne me le pardonne pas encore.
MANETTE N'y pense plus.
PAUL
Je n'y pense pas; j'en rêve.
Et le Turc, comme tu dis?
PAUL, montrant son doigt
Le jeune Turc? On vient de lui changer son turban... Il est encore un peu révolutionné, comme tous les jeunes Turcs; mais, dans vingt-quatre heures, il n'y paraîtra plus.
MANETTE
Assieds-loi... Il ne laul pas que tu le ialigucs.
PAUL, s^ass€})ani Oh! tu sais, je ne cours pas de bien grands dangers.
MANETTE, Vinslallant Ça ne fait rien... Tu es bien?
PAUL Mais oui.
MANETTE Je peux te laisser?... Tu ne t'ennuieras pas?
PAUL Certes non... Mais ou vas-tu?
MANETTE
Je remonte dans ma chambre.
PAUL Quoi faire?
MANETTE, après avoir hésité Finir mes malles.
PAUL, sursautant Hein?
Ah! c'est vrai! j'ai oublié de te le dire... Je pars... je retourne à Paris.
PAUL, surpris Mais alors, tu me quittes?
MANETTE Oui ; cela vaut mieux. Tu es trop jaloux de moi, mon petit Paul... Vois-tu, si tu allais être encore forcé de te battre pour moi... car tu t'es battu pour moi? n'est-ce pas?
PAUL aoec hésitation Mais certainement.
MANETTE Avec un Monsieur que je ne connaissais même pas de vue. qui ne m'avait jamais donné un coup de chapeau.
PAUL L'insolent !
MANETTE En revanche, il t'a donné un coup d'épée.
PAUL Le maladroit!
MANETTE Tu vois... il vaut mieux que je disparaisse... Pense un peu ! S'il fallait que tu reçoives des coups d'épée de tous les gens que je ne connais pas et qui ne m'ont jamais saluée... ah! je plaindrais le pauvre Turc.
PAUL Oh! mais! oh! mais!... On nous a changé notre Manette!... De l'ironie!... Fichtre! Que se passe-t-il donc?
Rien... Seulement, je suis sûre, depuis cet... incident, | que je ne peux pas te rendre heureux, et sûre aussi...
PAUL Que tu ne m'aimes pas?
MANETTE Oh! non; je t'aime bien.
4 FOIS 7. 28 „ \È.l
PAUL
C'est ce que je disais. Allons, sois franche, avoue-le... // t'a écrit?
MANETTE, vivement
Pour me demander de tes nouvelles.
PAUL Et tu vas lui en donner?
MANETTE, timidement Oui.
PAUL
Dépêche-toi de le rassurer. Il doit être très inquiet... Ah! çà, mais, il ne se marie donc plus?
MANETTE
Je ne sais pas. Il ne m'en dit rien. Il me dit seulement... {Tirant une lettre.) Tu veux lire?
PAUL, refusant Je te remercie.
MANETTE, lisant
Il me dit seulement... Où est-ce?... Ah! oui... « On devrait se marier très jeune, avant d'avoir pris l'habitude d'être heureux avec une femme, parce qu'alors ça devient très difficile d'être heureux avec une autre. » Hein! comme c'est vrai!... etc., etc..
PAUL
I Etc.. etc.. Oui, oui. {A lui-même.) La Bourse a 1 beaucoup remonté, ces temps derniers.
j MANETTE
1 Tu dis?
PAUL
Rien... Va finir tes malles, ma petite Manette... Tu as raison... vous vous aimez... vous seriez bien bêtes...
MANETTE Tu ne m'en veux pas, au moins?
PAUL
Moi?... mais si je t'en voulais, je serais un mauvais garçon et un ingrat. Grâce à toi, je viens de passer quelques semaines charmantes, très douces, très reposantes...
MANETTE, malicieusement Très ennuyeuses.
PAUL Mais non.
MANETTE Mais si.
PAUL
Sapristi! Qu'est-ce que tu en sais?
Nous avons passé ces quelques semaines à côté l'un de l'autre; nous ne les avons pas passées ensemble. C'est tout dire... Chut! ne proteste pas; tu mentirais.
PAUL
Ah!... Et c'est vilain, de mentir?
MANETTE
Affreux... quand on ne vous en prie pas. Voilà... Tu as tout ce qu'il te faut?... Si tu as soif, tu n'as qu'à appeler La Jolie. Elle est là, à ton service, prête à accourir... Moi, tu ne me reverras plus; je partirai pendant que tes amis te tiendront compagnie.
PAUL
Tu me la fausseras.
MANETTE
Je partirai à l'anglaise, sans bruit, comme je suis venue. Et quand lu penseras à moi, si ça t'arrive, tu te diras : <( Décidément, c'était une bonne tille »... C'est tout ce que je te demande.
PAUL Ce n'est guère.
MANETTE
Ça me suffit; je ne suis pas exigeante... On s'embrasse?
PAUL Mais certainement.
MANETTE
Oh! pas parce qu'on est des amants qui se quittent... on n'a jamais été des amants... mais parce qu'on ne p>eut pas se donner la main en camarades, à cause...
PAUL, montrant son doigt
Du jeune Turc? (// l'embrasse.) Allons, bonne chance, Manette, et sois heureuse.
MANETTE Vous aussi, mon ami. Tâchez.
PAUL Oh! vous!
MANETTE
Mais oui! dame! maintenant!... Je suis une visite qui prend congé, voilà tout... et... les autres arrivent... Adieu!
{Elle sort tout doucement.)
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PAUL, à part
Ah! Manelle! comme on aurait pu s'aimer tout de même... si on avait pu!
LA JOLIE, accourant M'sieu, c'est vos visiteux!
^ PAUL
C'est bien. Qu'ils entrent!
LA JOLIE Les v'ià!