SCÈNE /// PAUL, SUZANNE. DASPRE. LANGLIN
PAUL, sans enthousiasme
C'est gentil, çal Asseyez-vous donc, je vous en prie.
(// se lève.)
SUZANNE Non! non! Ne vous dérangez pas! Un blessé.
PAUL, montrant son doigt Oh!
LANGLIN Ma femme a raison, mon cher; il ne faut pas plaisanter avec ces petites machines-là. On ne sait jamais.
{Paul parait absent.)
SUZANNE Qu'est-ce que vous avez?... On dirait que vous êtes rêveur.
PAUL Mais non! mais non! Quelle idée!
DASPRE Vous avez pa'^sé une bonne nuit?
PAUL Excellente... Et votre neveu?
DASPRE
Pas fameuse! Le pau\Te garçon! il n'avait pas fait d'armes depuis le régiment. Ce sacré duel lui a donné une courbature. Pensez donc! Six reprises!
SUZANNE Avant la déchirure à l'épaule.
PAUL
Six reprises et ime déchirure. On croirait une histoire de couturières.
LANGLIN, riant gras C'est ma foi vrai ! Je n'y avais pas pensé !
PAUL On ne saurait penser à tout.
LA JOLIE, paraissant sur la porte M'sieu! m'sieu!
PAUL Hein!... quoi? '
LA JOLIE, de loin C'est-y r temps d' faire les avances?
PAUL, riant
Oui... Cette fille est impayable. Toute cette télégraphie est pour vous offrir à goûter. Vous prendrez bien un peu de lait, du pain, des fruits?
SUZANNE
Merci, je n'ai pas faim.
LANGLIN
Et moi, je ne prends jamais rien entre mes repas. Il faut laisser chômer l'estomac. C'est un serviteur, que diable! ce n'est pas un esclave; il a droit au repos alimentaire.
m rit.) PAUL, qm na pas souri
Très drôle!... Mais je connais ce cher Daspre! Il me tiendra compagnie.
DASPRE
Ma foi!
LA JOLIE, apportant des assiettes de gâteaux M'sieu, v'ià déjà d'ia garniture.
PAUL Deux tasses de lait bien tiré!
LA JOLIE Bien, m'sieu!
LANGLIN, regarde sa montre et fait signe à sa femme Psst! Psst!
PAUL, en se retournant, voit Suzanne et Langlin levés Vous partez?
SUZANNE
Hélas! mon mari est un homme méthodique. Il serait malade s'il ne faisait pas, avant quatre heures, sa promenade quotidienne.
PAUL
Oh! alors, je n'insiste pas... Contrarier im plan aussi établi !
LANGLIN
Le bonheur, voyez-vous, c'est une question d'horaire.
PAUL
Le bonheur pour un chef de gare!... {A Suzanne.) Alors, bon courage. Vous m'excusez de ne pas vous reconduire?
SUZANNE Comment donc!
{Ils sortent par le fond.)
PAUL, DASPRE. puh LA JOLIE
PAUL, vivement à Daspre Vite!... vous avez fait ma commission à M"* Ciriette?
DASPRE, confidentiel Oui.
PAUL
Vous lui avez bien dit que je l'attendais ici aujourd'hui et qu'il était indispensable que je la voie pour que nous en finissions?
DASPRE Oui.
PAUL
Oh! je me conduirai galamment. Je suis décidé à mettre tous les torts de mon côté : Manette, la fugue, le duel. A ce propos, vous avez laissé entendre à M"" Ciriette que j'étais... (// agile son doigt.) assez grièvement blessé?
DASPRE
Oui; mais comme je n'ai pas pu m'empêcher de rire, elle ne m'a pas cru. Seulement, rassurez-vous, elle viendra tout de même.
PAUL
Ah! — Que je vous remercie encore, mon cher Daspre. Vous avez été charmant... Accepter d'être mon témoin !
DASPRE
Voyons, c'était tout naturel.
Il est vrai que vous ne pouviez pas assister votre neveu.
DASPRE
Je me serais évanoui.
PAUL
Hein! Vous devez être fier? Il a été crâne et... heureux, lui !
DASPRE Certes.
PAUL
Est-ce qu'on a un peu parlé de la rencontre?
DASPRE, tirant des journaux Je crois bien. Tenez, voici votre presse; on n'a mis que vos initiales; mais, rassurez-vous, elles sont transparentes.
PAUL P. L. ; c'est moi?
DASPRE P. L. ; c'est vous.
PAUL, lisant Parfait!... Parfait!...
LA JOLIE, entrant
M'sieu, v'ià riait!... et la crème!... et l'pain! et l'beurre!... des poires! des pommes!... tout not' verger!
DASPRE, la lorgnant Elle est gentille !
PAUL, sans se retourner C'est bien... laisse-nous!
LA JOLIE, ronchonnant
Déjà! oh! J'aime point ça! {S' approchant de Daspre.) Dites donc, vous, Tvieux, il est malade; faut pas l'absorber à ce point-là.
PAUL, lapant du pied
Veux-tu te sauver ! {La Jolie remonte. . . Caiement, en repliant les journaux.) Allons! allons! tout va bien.
DASPRE, bizarre Tout va bien.
PAUL
Alors, pourquoi faites- vous cette tête-là?
DASPRE Quelle tête?
PAUL La vôtre.
DASPRE, avec un soupir
Mais parce que... Voyez-vous, mon cher Lorbey, je suis bien content d'avoir fait votre connaissance; vous êtes un garçon très sympathique; mais votre retour a fauché bien des esj)érances, anéanti bien des projets.
PAUL Conunent cela?
DASPRE
Si vous n'étiez pas revenu, je crois bien que ça y était. Tandis que maintenant tout est à recommencer.
Qu'est-ce qui y était? Qu'est-ce qui est à recommencer?
DASPRE
J'avais tout combiné. Vous divorciez. Octave — mon neveu — épousait votre femme; je vivais bien douillettement entre eux et la divine M"" Ciriette, p>our qui j'ai toujours eu un grand faible,
PAUL, lui tendant la main Touchez là.
DASPRE, la serrant Comme je vous comprends! Nous menions tous les quatre une existence paradisiaque. Hélas! je suis Perrette; le pot-au-feu rêvé était un pot au lait.
PAUL Dasprr, je ne comfircnds pas voire mélancolie. Qu'estce qu'il y a de changé?
DASPRE
Vous êtes revenu. Vous vous êtes battu... pour votre femme. C'est donc que vous l'aimez.
Mais non!
PAUL
Mais si!
DASPRE PAUL
Sacrebleu ! . . .
elle.
D'abord, je ne me suis pas battu
pour
Allons donc!
DASPRE
Mais non!
PAUL DASPRE
Mais si!... et
comme personne ne s'y est trompé.