‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 44 sur 194 · SCÈNE Vil Les Mêmes. JULIETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil Les Mêmes. JULIETTE

JULIETTE

C'est déjà moi! Personne n'est venu. J'ai dû me contenter de faire un single avec Daspre. Le pauvre!... il est en eau... Il est allé se changer.

M™^ CIRIETTE. entraînant Paul et Juliette à Vcrvant-scène

Ma petite Juliette, un mot, je te prie.

JULIETTE Voilà, maman.

M*"*" CIRIETTE

Un petit effort. {Montrant Paul.) Fais-lui tes adieux gentiment.

JULIETTE, étonnée Mes adieux?

M"* CIRIETTE, faisant signe à Paul de ne pas la contredire

Oui... Paul vient de m'annoncer que nous ne le verrions plus... Paul va partir en voyage; il préfère être loin de Paris lorsque votre divorce va être prononcé... Tu vois, je te le disais bien, il a du tact.

JULIETTE, nerveuse

Si on veut! Mais je tiens à le prévenir; ce départ aura l'air d'une fuite et sera assez mal jugé... Et peut-on savoir où il va?

A Bornéo, aux Indes, au Japon.

PAUL, prolestant Non, mais...

M™'" CIRIETTE, ïarrêlant A Sumatra, peut-être.

JULIETTE Sumatra!... Qu'est-ce que c'est que ce pays-là?

M"»^ CIRIETTE, à Paul Et elle a son brevet supérieur!

PAUL Je m'en doutais.

JULIETTE

Et peut-on savoir ce qu'il va faire dans ces contrées perdues ?

M"* CIRIETTE

Oublier!... {Avec autorité.) T'oublier!

JULIETTE, se montant

M'oublier!... C'est admirable! Il me semble cependant qu'un exil n'était pas nécessaire. Depuis un mois, monsieur avait trouvé des moyens plus agréables, plus parisiens et infiniment moins dangereux d'obtenir ce résultat.

M""" CIRIETTE

Oui, parce que, p>endanl tout ce mois, il était persuadé que les choses s'arrangeraient... tandis que maintenant...

Maintenant?

m"" CIRIETTE

11 est sur du contraire. Il considère votre rupture comme inévitable.

JULIETTE Parce que?

M™* CIRIETTE Parce qu'il a appris que tu étais la maîtresse de Sorbier.

JULIETTE, 5e cabrant Ahl... il a appris!... Et comment cela, s'il vous plaît?

M"« CIRIETTE

Par toi d'abord, et aussi par la rumeur publique, qui assure que vous n'avez plus rien à vous refuser l'un à l'autre.

JULIETTE, éclatant

Et tu ne lui as pas dit que ce n'était pas vrai?

KT' CIRIETTE

Moil... Ah! là là! Je n'ai pas pris cette peine. Monsieur ne m'aurait pas crue... Monsieur ne me fait plus l'honneur de me croire.

JULIETTE

Eh bien, je le lui dis, moi, et bien en face! Paul, vous pouvez partir pour vos Indes et vos archipels; je ne vous retiens pas; mais ne cherchez pas à m'oublier en me méprisant. Je ne vous ai jamais trompé, je vous le jure. Oh! ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué! Quand je vous ai crié que j'allais me jeter dans les bras de ce Sorbier, je n'aurais pas demandé mieux que d'y tomber, et même d'y rester. J'étais exaspérée contre vous. Mais vraiment, je me vantais. Au dernier moment... je n'ai pas pu. Il ne faut pas se fier aux proverbes, voyez-vous. On ne peut pas tout ce qu'on veut.

M™* CIRIETTE, applaudissant A la bonne heure!... Voilà parler 1

PAUL C'est boni c'est bon! N'insistez pas,

M""' CIRIETTE, û mi-voix Insiste !

JULIETTE

Oui, j'insiste ! Paul, je vous demande de me croire. Je vous le demande sans aucun intérêt, puisque vous partez... Eh bien, quand vous serez au diable, dites-vous que votre ex-femme n'a pas commis cette bêtise-là. Ça me fera plaisir... C'est un hasard, je le reconnais, un hasard heureux; mais puisque j'ai eu cette chance, faites-m'en au moins bénéficier.

m"" CiRIETTE, prenant Juliette dans ses bras

Très bien!... Ça, c'est ma Juliette... Viens m'embrasser.

PAUL, hésitant

Je ne demanderais pas mieux que de vous croire; mais...

JULIETTE

Vous ne pouvez pa»?...

PAUL

Vous venez de le dire... On ne peut pas tout ce qu'on veut.

JULIETTE, piquée C'est parfait!

PAUL Mettez-vous un peu à ma place.

JULIETTE

Evidemment!... Eh bien, mon cher, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... Allez-vous-en avec votre idée.

PAUL, à Mme Cirictte

Voyons! Vous n'êtes pas îà mère. Vous n'avez jamais été sa mère. Vous n'êtes qu'une spectatrice intelligente et impartiale. Qu'est-ce que vous en pensez?

M°"« CIRIETTE

Je ne veux pas vous répondre. Je suis sûre d'elle comme de moi.

JULIETTE

Allons, maman, en voilà assez! Nous sommes là toutes les deux à nous donner un mal ridicule pour faire comprendre à un monsieur qui veut l'être qu'il ne l'a pas été; et il fait la sourde oreille! Il veut l'avoir été!... A son aise! Et maintenant, bonsoir. Je ne dirai plus rien qu'en présence de mon avocat.

{Elle remonte derrière le paoillort.)

M"« CIRIETTE, furieuse Vous n'êtes pas convaincu?

PAUL

Non.

»f°* CIRIETTE

Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut?

PAUL Je ne sais pas, moi; autre chose.

M™^ CIRIETTE

C'est inouï!... Mais quelles preuves voulez-vous donc qu'on vous donne? Est-ce qu'il y a des preuves de ces cho?es-là, surtout quand il ne s'est rien passé?

PAUL Je ne sais pas, mais...

M'"* CiRIETTE, $ emballant

Mais, mais, mais... vous êtes exaspérant à la fin, avec vos mais!... Eh bien! non et non, vous ne l'avez pas été. Et c'est dommage, car décidément, vous le méritiez... Mais il n'y a pas eu ça, vous entendez, entre Juliette et le boxeur; pas ça! Ne souriez pas! ce sourire l'insulte. C'est bien assez que vous la quittiez. Elle n'a plus personne povkx la défendre... Je la défendrai et même contre vous, mon petit Paul. Vous ne me faites pas f>eur, vous savez... Ah! ne souriez plus, je vous Je conseille; votre sourire me tape sur les nerfs; vous allez le rentrer, n'est-ce pas?... Vous allez le rentrer ou sinon... Ahl vous ne souriez plus. Vous riez maintenant... Oh! c'est trop fort. Allez-vous-en! Allez-vous-en! ou sinon... {Elle lui flanque une gifle.) Tant pis, ça m'a échappé!

Paul, se tamponnant la joue et l'œil

Charmant!... Ma première gifle!... Et vous ne m'avez même pas laissé le temps de faire un voeu.

M"' CiRIETTE, désolée Pardon!

PAUL Mais non! ne me demandez pas pardon!... Aih! fichtre oui! vous avez été Juliette! Ça se voit! ça se sent! {Il se talc la joue.) Ça crève les yeux!... ça les crève même un peu trop! (// se tamponne les \)eux.) Entre nous, là, franchement, vous n'avez jamais tromi>é Ciriette, vous?

Nf°* CIRIETTE

Jamais, je vous le jure. Je ne sais pas comment ça s'est fait, mais c'est comme ça.

PAUL Alors. Juliette ne m'a jamais trompé... voilà!... J'en

suis sûr... J'ai été touché de la grâce. J'en ai même été frappé. (// 5e frotte la joue.) Merci.

(// lui baise la main.)

M™^ CIRIETTE Parbleu!... Ah! vous y avez mis le temps!... Avec tout ça, moi, je meurs de faim! Ces émotions m'ont creusée... Juliette, où es-tu?

JULIETTF, elle tire le rideau du fond et on l'aperçoit installée devant le goûter.

Là, maman.

M™*^ CIRIETTE

Dis donc! Si au lieu de faire suisse, tu nous apportais de quoi nous refaire?

JULIETTE, se le)fant.

Voilà maman; qu'est-ce que tu veux?

M™'' CIRIETTE Tout... Aide-moi à porter la table... {Elles descendent la table à l'avant-scène.) Assieds-toi. {Juliette veut s'éloigner.) Assieds-toi... Tu sais, tu peux l'inviter à goûter avec nous. Ça ne t'est pas défendu.

PAUL, très aimable.

D'autant moins, Juhette. que nous ne plaiderons pas. t. est inutile; votre mère vient de gagner votre cause par un coup d éclat.

(// se tâte la joue.) JULIETTE, désagréable.

Je le regrette; je ne tenais plus à vous convaincre.

PAUL, s'assc^ant.

Que voulez- vous? Tant pis! Je suis convaincu tout de même. Il faut en prendre votre parti. Permettez-moi... (// offre des fruits.) Ok! ils ne sont pas merveilleux, mais le coeur y est.

JULIETTE, repoussant les fruits.

Reprenez-le, il est de trop.

PAUL

Mais non, mais non!... Et puis, je n'avais pas remarqué votre robe de tennis; elle est charmante et vous va à ravir.

JULIETTE, chiffonnant sa robe.

Elle a tort... Pas de zèle! Pas de zèle!

PAUL, à M"* Cîriette, à mi-voix.

Décidément, je barbotte... Qu'est-ce que je dois faire?

m"* CIRIETTE, haut.

Passez-moi le beurre, et (Bas.) emibr assez-la.

PAUL Vtms croyez?

m"* CIRIETTE, bas.

Avec les femmes il faut toujours commencer par là... (Haut.) Le sel! (Bas.) On s'explique après. Seulement, vous n'osez pas?

PAUL, bas.

Je n'ose pas... moi! Ah! la, la! Vous allez voir... (// s'approche vivement de Juliette, se penche jusqu'à sa joue et s'arrête.) C'est vrai, je n'ose pas.

m"* ciriette, bas.

Parbleu! parce que vous l'aimez... Sinon, qu'est-ce que vous auriez risqué?... Une gifle!

PAUL Une autre.

m"* ciriette. bas.

On n'en meurt pas.

PAUL, bas.

La preuve... {Trcs gentiment.) Jxiliette! ma oetite Juliette !

JULIETTE, le dos tourné.

Non, laissez-moi; je suis très fâchée contre vous.

PAUL Défâchez-vous.

JULIETTE Vous m'avez soupçonnée?

PAUL Je vous désoupçonne.

Insultée?

Je vous désinsulte... Exoutez, je n'ose pas vous embrasser, parce que je ne sais pas comment vous prendriez la chose... Mais je sais très bien comment je la prendrais, moi, si voxis vouliez m'embrasser ; ça arrangerait tout.

JULIETTE, se retournant.

Conunent! Je ne suis donc plus adultère?

PAUL

Plus du tout.

204 i.l9RI:J^.

JULIETTE Je ne l'ai jamais étéî*

PAUL Jamais!... Et vous ne le serez jamais.

JULIETTE, se jetant dans ses bras.

Ça, je te le jure!

M""* CIRIETTE, radieuse.

Bon sang de bon Dieu! ça n'a pas été sans mal... Dites donc, vous, vous pourriez bien me passer la crème et vous pourriez même me remercier.

{Elle tend son visage.)

PAUL

Je crois bien. {A Juliette.) Cette fois ce n'est pas votre mère que je vais embrasser, Juliette; c'est vous... dans quelques années.

(// embrasse AT" Ciriette.)

Eh bien, maintenant... {Elle lui tend la joue.) Ejnbras^ sez donc maman... il y a quelques années. Comme ça, il n'y aura pas de jalouses!

LA JOLIE, entrant en coup de vent.

M'sieu, c'est 1' vieux et son neveu!

M™* CIRIETTE, les désignant à la cantonade.

Il n'y aura que des jaloux! Et des jaloux, ça n'est jamais que des hommes qui souffrent; ça ne compte pas.

Rideau.

L'Enfant chérie

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