‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 43 sur 194 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

PAUL. M CIRIETTE

M""' CIRIETTE, soupçonneuse Je parierais que vous venez encore de vous disputer.

PAUL Il n'en faut pas plus pour perdre... Par exception...

M""' CIRIETTE, ravie

A la bonne heure... Ça c'est gentil; ça fait plaisir... Vous allez vous quitter bons amis. C'est toujours ça... Allez, convenez-en, maintenant que vous ne risquez plus rien... elle est charmante.

PAUL J'en conviens.

M""" CIRIETTE

Et vous, vous êtes un très gentil garçon.

PAUL Je n'en disconviens pas.

M"'*" CIRIETTE

Quel dommage!... Enfin il y a des fatalités; subissons-les avec la belle santé des Orientaux... Alla'h! Allah!... C'était écrit... C'est idiot, mais c'était écrit... Baissons le chef!... {Elle incline la tête.) Mais sapristi, de quoi diable avez-vous bien pu parler ensemble, pour ne pas vous grignoter le nez?

PAUL

De... Attendez donc!... Ah! oui... du départ de Manette.

M™^ CIRIETTE

Hein?... quoi?... comment? Votre Manette s'en va?... (Signe de tête de Paul.) S'en va... s'en va?...

PAUL Oui... s'en est allée... pour toujours,

M"'^ CIRIETTE

Alors, je comprends l'entente cordiale... Quelle nouvelle!... Manette démissionnaire!

PAUL, riant C'est assez ça !

M""^ CIRIETTE

Vous avez dû rudement l'embêter pour qu'elle rende ainsi son tablier, je veux dire sa chemise de nuit... Ah!... vous n'êtes décidément pas un concubin commode... Alors quoi!... vous voilà seul?

Et comment!...

M'"** CIRIETTE Et cela ne vous attriste pas?

PAUL

Si... non... Je ne sais plus... je suis étourdi de tout ce qui m'arrive depuis un mois... Quels bouleversements! quels cyclones! quels tourbillons!

(// prvote sur lui-même.)

M"^" CIRIETTE, lui tendant une chaise Asseyez-vous ; vous allez tomber. r

PAUL Ça y est!

(// s'assied.) M™^ CIRIETTE

Là, maintenant que vous êtes assis, bien assis...

PAUL

Oh ! . . . bien ! . . . Vous en avez de bonnes ! . . . Où «ont mes fauteuils de l'avenue Carnot?

M"'^ CIRIETTE Avenue Carnot, je présume... C'étaient des fauteuils sages, eux; ça avait beau être des fauteuils; ils n'ont pas mené la vie de bâtons de chaise dont vous leur avez donné l'exemple !

PAUL, s agitant sur son siège

Ah! ma chère amie, que je les regrette! Si vous «aviez comme tout est inconfortable ici!

M'"" CIRIETTE, examinant le mobilier Ça se devine.

PAUL

Oui, mais ça ne s'imagine pas... Depuis un mois que je suis dans ce clos, mes nuits ne sont qu'insomnies; mes repas que déceptions; les draps sont rêches; par contre ils sont humides; les plats sont médiocres; par contre, ils ne sont pas variés; le poisson, très fatigué, revient de Paris sans allégresse, et le mouton, incivil, garde une odeur « suint » gcneris... Ah!... où sont les œufs à la neige d'antan?

M"® CIRIETTE

C'est bien fait; vous n'avez que ce que vous méritez... Vous avez perdu tout cela par votre faute, imbécile ! . . . Ah! quelle existence nous jxHivions mener tous les trois, si vous aviez voulu!... Stupidement, par votre entêtement ridicule, vous avez tout gâché, tout détruit!... Savez-vous ce que c'est, tout ça, autour de nous?... Des ruines! ce sont des ruines!... Allez, j'en ai gros sur le cœur; et comme c'est la dernière fois que j'ai le plaisir de vous voir, je me soulage.

PAUL, bondissant

Qu'est-ce que vous dites?... qu'est-ce que vous venez de dire... La dernière fois?...

M™^ CIRIETTE

Je l'ai dit et je le répète... la dernière. Nous sommes au-de?sous des frais, mon ami; on retire la pièce de l'affiche.

PAUL, sérieux

Ainsi, vous rentrez demain, à Paris?

M""' CIRIETTE

Vous ne voudriez pas... Non. Juliette et moi, nous allons voyager.

PAUL, bondissant Voyager ! . . . Longtemps ? . . .

M'"'' CFRIETTE

Un an, deux ans, trois ans, quatre ans. Enfin, tous les ans qu'il faudra.

PAUL Et où irez-vous?

M™*' CIRIETTE

Nous ne savons pas encore... Indes, peut-être; Bornéo, sans doute ; Japon, probablement.

PAUL

Mais tous ces pays sont séparés du nôtre par des mers interminables et mouvementées. Vous allez être très malades.

M""' CIRIETTE

Ça nous occupera.

PAUL Vous partez seules?

M'"'^' CIRIETTE Ah! oui. Assez d'hommes!

PAUL

Vos ressources sont suffisantes jxvur de telles expéditions?

M'"" CIRIETTE Elles sont.

Je vous préviens que les Iles de la Sonde sont hors de prix.

NC^ CIRIETTE Nous les brûlerons.

PAUL Déjà les Indes et le Japon sont très cher.

M'"'' CIRIETTE

Nous vivrons de privations... Nous avons de quoi vivre de privations très largement.

PAUL

Pour deux fenunes comme vous, habituées au luxe, ce sera du joli!

M*"^ CIRIETTE

Ce sera du nouveau... C'est déjà ça!

PAUL Et Juliette consent?... Juliette accepte?

M™'' CIRIETTE

Il faut bien... Et puis, elle a besoin de tranquillité, elle aussi.

PAUL

Elle en a peut-être besoin, mais elle est incapable de supporter cette cure, du moins à la dose exotique.

M""" CIRIETTE Elle s'y fera; on se fait à tout.

Elle! Consentir à quitter tous ses flirts... Laissez-moi rire!

M'"" CIRIETTE

EUle en a par-dessus la tête!

PAUL Même du jeune Benjol?

Nf"« CIRIETTE Même.

PAUL

Admirable!... Elle l'aura réglé en trois semaines... Moi, au moins, elle avait mis trois ans à me liquider... Pauvre garçon!

M™^ CIRIETTE

Vous, elle vous avait aimé.

PAUL Ouiche !

M™^ CIRIETTE, haussant les épaules

Comme vous voudrez! Je ne vais pas perdre mon temps à vous convaincre. La veille d'un départ, on a autre chose à faire.

PAUL

La veille d'un départ!... Eh bien, voulez-vous que je vous dise? C'est lâche ce que vous allez faire là, vous!

Lâche! moi?

PAUL

Oui, lâche! On n'abandonne pas ainsi brutalement les gens qui vous aiment.

M"*" CIRIETTE Mais Juliette me suit.

{Silence.) PAUL

Alors vous croyez qu'il n'y a que Juliette qui vous aime?

W"" CIRIETTE Parfaitement... Et encore, à sa façon!

PAUL

Qui n'est pas la bonne... Eh bien, vous vous trompez! D'abord, il y a... Daspre.

M°^^ CIRIETTE, haussant les épaules

Il mariera son neveu et se consolera avec ses petitsneveux.

PAUL

Et puis, il y a... Eh bien! oui, il y a moi. Et c'est très peu chic de me forcer à le déclarer.

M"^ CIRIETTE, légèrement émue

Oui, vous, c'est entendu; vous avez pour moi beaucoup d'amitié, une amitié où il entre un peu de... de quoi?... Je ne trouve pas le mot.

Moi non plus...

Mettons de tendresse... Ça vous va?

PAUL Ça me va !

^T"-' CIRIETTE

Et je suis sûre que vous êtes sincère. Et c'est pourquoi, tout à l'heure, en vous disant adieu, je serai très émue... eh! oui... et j'aurai même un p>eu de chagrin.

PAUL

Un peu?... Vous me comiblez... Moi, j'en aurai beaucoup.

M'"*^ CIRIETTE Oui, oui! dix jours.

PAUL

Allons donc!... Toute la vie!

M""^^ CIRIETTE

C'est trop, je vous assure. Aucune femme ne mérite de pareils regrets.

PAUL

Vous ne savez pas ce que vous étiez pour moi.

M'"'' CIRIETTE

Si... une belle-mère.

PAUL

Non... Vous étiez la gaieté, la gravité, le ouaté, le velouté, la volupté, le bonheur enfin!

Mon Dieu! mon Dieu! que de choses!... J'étais tout cela jx)ur vous?... Mais, mon cher, faites attention, vous manquez de mesure... vous me parlez comme si nous avions... oui, enfin, je me comprends... vous me parlez comme si j'avais été votre femme!

PAUL

Vous l'étiez presque!... Vous aviez tout ce qui manquait à Juliette; vous étiez tout ce qu'elle n'était pas, tout ce qu'elle aurait pu être.

M'"^' CIRIETTE, largement Tout ce qu'elle aurait été, d'ailleurs.

PAUL Ouiche! Et quand cela?

M"'- CIRIETTE

Un peu plus tard... Juliette!... Mais j'ai été Juliette jusqu'à 27 ans, mon pauvre Paul!

PAUL, surpris Allons donc!

M™*' CIRIETTE

Mais si!... Je n'ai commencé à devenir la femme stupéfiante que je suis qu'à partir de ma 28® année.

PAUL, de plus en plus surpris

Ah! bah!

M™*^ CIRIETTE, avec beaucoup d'autorité

La mue!... Avez-vous jamais entendu parler de la mue? C'est un phénomène bien connu des hommes de science. Il est vrai que vous n'êtes qu'un boursier. Vous vous imaginez peut-être, comme tout le monde, qu'on ne change qu'au moment de la puberté. Erreur! mon bon ami, erreur! On change tout le temps; on mue tous les jours, et même il est établi qu'on se renouvelle complètement tous les sept ans. Jusqu'à 21 ans, j'ai été terrible, dix fois plus Juliette... que Juliette... A 21 ans, petite amélioration, pas énorme, mais enfin appréciable. Par contre, à 28 ans, 4 fois 7, 28 (ça, c'est pour le boursier) , changement à vue : la jeune femme insupportable que j'étais s'est mise à réfléchir, s'est assagie, et finalement est devenue la personne exquise que vous avez devant vous.

PAUL, stupéfait Oh!

M""' CIRIETTE

Qu'est-ce qui vous prend?

PAUL Je suis...

M™'' CIRIETTE Estomaqué?

PAUL

Baba!... Vous avez été Juliette, vous? Effarant! {Après un temps.) Dites-moi quel âge a exactement Juliette?

M"*^ CIRIETTE

Vingt ans.

Vous êtes sûre?

Dame!

PAUL

M""^ CIRIETTE PAUL

Comme elle est jeune!

M""' CIRIETTE Dites donc, vous, vous m'en voulez?

PAUL Elle n'a que vingt ans!... Et demi, hein?

M""^^ CIRIETTE

Oui, et demi; je p>eux faire ça pour vous. Je l'ai mise au monde au commencement de mars, et nous sommes en août.

PAUL Fin août!

M™« CIRIETTE Le 30.

PAUL

C'est toujours ça! (Calculant.) Voyons! Dans six mois, elle aura 21 ans; 3" renouvellement; il y a peutêtre des chances.

M""" ClRlETTE, avec autorité Il y en a.

PAUL, s approchant et lui prenant les mains

Au fond, je m'en suis aperçu plus d'une fois depuis... depuis un mois... Je l'aime beaucoup, vous savez.

MT^ CIRIETTE

Mais je le sais bien... Et ce qu'il y a de plus bouffon, c'est qu'elle vous aime aussi énormément, et elle ne s'en doute même pas.

PAUL

Oui... Eh! mon Dieu! je ne suis pas un sot; je serais assez disposé à ne pas la quitter...

M"" CIRIETTE, s' épanouissant

PAUL

Ah]

Si...

M""" CIRIETTE, vivement

Si? si?... Vous me faites mourir avec vos si.

PAUL Eh bien, s'il n'y avait pas eu l'épisode Sorbier.

M""" CIRIETTE L'épisode Sorbier?... Comprends pas!

PAUL

Vous comprenez très bien... Tout le reste n'est pas grave, parbleu!... On s'est chamaillé, on s'est insulté, on s'est fait souffrir; tout cela est réparable!... Ça arrive tous les jours dans les meilleurs ménages.

M"" CIRIETTE Parbleu!

Mais ce qui n'arrive pas tous les jours, et ce qui rend toute réconciliation impossible entre Juliette et moi, c'est son aventure avec Sorbier.

M™* CIRIETTE, s'emballant

Son aventure?.,. Alors, sérieusement, vous vous imaginez que Juliette a été la maîtresse de Sorbier?

PAUL

Je ne l'imagine pas, j'en suis sûr. Elle m'a quitté pour aller se jeter dans ses bras.

M™^ CIRIETTE C'est vrai!... c'est vrai!... J'avais oublié...

PAUL

Moi pas!... Aussi je gardais à cet animal-là une de ces dents!... Dès que nous nous sommes rencontrés, elle est même devenue un croc!

M"* CIRIETTE

Mais qu'est-ce que ça pouvait bien vous faire, puisque vous n'aimiez plus Juliette.

PAUL

Evidemment... Seulement, je n'ai pas raisonné. Çfi a été plus fort que moi. Ça m'a échappé.

M™* CIRIETTE

Allons donc! J'en étais sûre! Bravo! bravo! bravo! {Le regardant.) Paul, embrassez-moi.

PAUL Vous n'allez pas partir encore?

Kf*® CIRIETTE

Non! non!... Embrassez-moi. (// l'embrasse.) Mieux que ça, misérable! J'en vaux encore la peine, il me semble !

PAUL

Dites, le plaisir.

M'"* CIRIETTE Je le dis.

PAUL, réitérant Je le prouve.

m""' CIRIETTE, se dégageant

Assez!... Maintenant, bonne nouvelle!... Paul, nous ne partons plus.

PAUL, ravi Vrai?

NC® CIRIETTE

Non, décidément, les îles de la Sonde, le Japon, même les Indes, c'est un peu loin.

PAUL Parbleu!

M™^ CIRIETTE Et trop coûteux.

PAUL N'est-ce pas?

WT^ CIRIETTE

Et puis, j'ai terriblement peur du mal de mer.

Ça rend si laid!... Alors, où allez-vous?

M""^ CIRIETTE, montrant Juliette, qui parait au fond Elle va nous le dire.

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