‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 47 sur 194 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

BOURNERON, MADELEINE, puis LOUIS par moments.

BOURNERON

Non, ce n'est pas possible. Toi ! tu t'annonces et tu viens! C'est fou.

MADELEINE

Attrape! Je suis comme ça. Eh bien, et cette omelette?

BOURNERON

Elle accourt.

Tricheur !

Pas trop fatiguée?

MADELEINE BOURNERON

MADELEINE

Non, pas trop. D'abord, quand je m'amuse, je ne me fatigue pas.

BOURNERON

Donc, tu t'es amusée. Donc, lu es exquise. Une jeune et jolie femme comme toi qui consent à ne pas s'embêter avec im vieux t5rpe comme moi, c'est plus que da la gentillesse, c'est de la générosité. Madeleine, je t'aime. Alors, c'est vrai, cette ballade de trois semaines en Italie...

MADELEINE

A passé comme un rêve charmant. Tu es le compagnon de voyage idéal, toujours gai, toujours allant, toujours dispos.

Je n'y ai vraiment pas grand mérite. Je t'aime et j'ai la soixantaine alerte.

MADELEINE

Tu nous ennuies avec ton âge. On n'a jamais que l'âge qu'on paraît, et toi, on te donnerait...

BOURNERON

Merci. J'aime autant qu'on ne me donne plus rien. Ce que j'ai me suffit. Vois-tu, ma petite Madeleine, maintenant que c'est fini, il faut que je te dise un grand merci. Grâce à toi, je viens de vivre un mois délicieux,

unique dans mon histoire. Oh! mon histoire! EJle est simple et d'une banalité! J'ai été marié; marié, j'ai été sage comme une image; j'ai eu trois enfants, un garçon et deux filles : Pierre, Jeanne et Ejnilienne. J'ai travaillé comme un bénédictin. Mon usine de pétrole a prospéré, et, un beau jour, je me suis aperçu que je n'avais plus assez d'années à vivre pour rester emprisonné dans des bureaux. Je venais de perdre ma fenune. J'étais riche. Je n'avais plus grand goût au travail; j'ai passé la main à Pierre et à Gardan, mon gendre, le mari d'Emilienne; et, pour la première fois, je me suis mis à flâner sur le boulevard, ce chemin des vieux écoliers. J'ai eu de la veine; quelque temps après, je t'ai rencontrée. Tu étais veuve, libre, indépendante; j'ai pu te dire combien tu me plaisais; tu ne m'en as pas tenu rigueur.

MADELEINE Au contraire.

BOURNERON

Tu m'as même permis de te le redire.

MADELEINE Tiens!

J'ai usé, abusé peut-être de la permission; et, depuis, je t'aime, je t'aime comme un fou, ce qui est, je crois, la forme supérieure de la sagesse. Voilà. Depuis deux ans, grâce à toi, je me sens vivre, enfin! Il y a trois semaines, tu as fini par céder à mes supplications. Tu as consenti à faire avec moi ce voyage d'Italie, dont je rêvais depuis toujours comme d'une fête impossible et grisante. Nous avons visité ensemble Milan, Florence, Venise. Quelles heures, quelles villes, quels souvenirs! Tiens, je t'adore!

(// veul l'embrasser. Louis entre.)

MADELEINE, le repoussant, en riant.

L'omelette !

BOURNERON

Ça n'empêche pas les sentiments.

MADELEINE Au contraire, ça les soutient. — Laisse-moi te servir.

BOURNERON

Toute la vie. Je t'ai monté le coup tout à l'heure. J'ai trente-cinq ans, tu sais.

MADELEINE Et encore !

BOURNERON

Si! Si! laisse-les-moi, il me les faut! (S'étalant.) Ah! la bonne heure! C'est la première vraiment bonne de ma vie!

Ingrat! Tu oublies celles d'hier.

BOURNERON

Non! Je parlais de l'heure qui a commencé il y a deux ans.

MADELEINE

Tu as une façon à toi de mesurer le temps!

BOURNERON

La vraie. Je ne crois qu'aux horloges morales; ce sont les seules qui sonnent juste. Je suis un sentimental qui se découvre et qui se rattrape. Qu'est-ce qu'on dirait de moi au Cercle si l'on m'entendait? Je serais déshonoré.

MADELEINE Et envié. — Mange.

214 UENFANT CHÉRIE

BOURNERON

Cette omelette est nationale, magnifiquement nationale. Elle n'est pas une déracinée, elle! Et pourtant, elle ne vaut tout de même pas l'horrible peûi brouet noir que nous avons avalé à Sienne!

MADELEINE Parbleu!

BOURNERON, à Louis Qu'est-ce que nous avons après cela?

LOUIS La côtelette au cresson.

MADELEINE

Oh! Je n'ai plus assez faim pour monter cette petite côte-là.

BOURNERON Ni moi.

MADELEINE Brûlons la côtelette.

BOURNERON Mais broutons le cresson.

MADELEINE Pourquoi?

BOURNERON

J'ai envie d'herbe, une envie animale, ovine. Je me sens bête à en manger.

MADELEINE Merci.

BOURNERON

Cette bêtise-là n'est pas à la portée de tous les idiots.

L'ENFANT CHÊRIE 2^5

MADELEINE Je l'espère bien.

BOURNERON

Et dire que voilà notre dernière journée de liberté, d'indépendance! Demain, j'aurai fait ma rentrée officielle. Toi, tu redeviendras M"" Bérieux, du nom de feu ton digne époux. Aujourd'hui encore, tu es à moi, à moi seul ! Tu es ma prisonnière, la prisonnière de mon amour, de notre amour. Je bois à la séquestrée de la place Vendôme.

MADELEINE, riant

Tu es stupide.

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