‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 48 sur 194 · BOLT^NERON · texte numérisé non relu

BOLT^NERON

Tu vois, je ne te le fais pas dire. Sais-tu que tu as eu là une idée charmante, une idée qui vaut son pesant de baisers? Car c'est toi qui m'as suggéré de rentrer ici un jour plus tôt que nous n'étions annoncés... Pour tout le monde, nous ne revenons que demain, séparément, bien entendu! Nous faisons, aujourd'hui, la garçonnière buissonnière.

MADELEINE Ça rime.

BOURNERON

Riche, mais surtout agréable. Aujourd'hui, liberté pleine; nous pouvons faire toutes les folies; personne ne sait où nous sommes; l'huis est clos; le monde nous ignore.

MADELEINE

Pas tout à fait. J'ai télégraphié à Marie Gabin de venir me voir.

BOL'RNERON

Bah! Marie, ce n'est pas une femme. C'est la marraine de notre liaison.

MADELEINE C'est aussi mon amie, ma plus ancienne, ma seule amie. Je l'aime beaucoup, tu sais.

BOURNERON Et moi donc! Si on s'embrassait à la santé de cette chère Marie!

MADELEINE Avec plaisir. (Entre Louis.) {Riant.) Trop tard! le cresson.

Qu'il soit le bienvenu tout de même! Louis, la suite, toute la suite, comme nous disions à la crémerie, il y a quelque quarante ans.

MADELEINE Chut!

. BOURNERON Et laisse-nous.

LOUIS Dois-je servir le tout ensemble; le jambon, le fromage, les fraises, le café?

BOURNERON Le tout f>ele-mêle, sauf le café, bien entendu.

{Louis sort.) MADELEINE Non, pas de café, c'est inutile. Ça ne te vaut rien, tu sais bien.

BOURNERON Je sais... je sais que tu t'imagines que ça ne me vaut rien... Maintenant...

(// veut Vembrasser.)

MADELEINE, se dégageant

Nous avons tout le temps. Tu n'attends personne, toi?

BOURNERON Personne.

MADELEINE

Pas même ta fille, ton Emilienne, ton enfant chérie?

Pas même. J'aurais été heureux de l'embrasser avant les autres. Mais je n'ai pas voulu que notre exquise solitude à deux fût troublée, même par elle.

MADELEINE Et cependant...

BOURNERON

Et cependant je suis impatient de la voir. Avant toi, c'est le seul être qui m'ait aimé, et que j'aie vraiment aimé. Le cœur de cette petite, ça a été toute ma richesse jusqu'au jour où je t'ai rencontrée. Je sais la tendresse qu'elle a pour moi; elle sait celle que j'ai pour elle. Nous prouvons compter l'un sur l'autre comme deux camarades qui seraient devenus deux amis.

MADELEINE Ce doit être délicieux, cette confiance.

BOURNERON Surtout cette sécurité. C'est délicieux, en effet, et rare!

MADELEINE

Je voudrais la connaître, ton Emilienne. Je suis sûre que je l'aimerais.

218 ^^.NrANT CHÉRIE

BOURNERON

Tu l'adorerais. Mais, sois tranquille, tu la connaîtras; je n'attends que l'occasion favorable. {Louis apporte les plais.) C'est bien, merci! Ah! j'oubliais, nous y sommes pour M""" Gabin. Dès qu'elle arrivera...

LOUIS Bien, monsieur... (// sort.)

MADELEINE, mangeant Tu disais? Ah! oui! Et ton autre fille?

BOURNERON, mangeant

Jeanne? Elle est gentille, mais assez indifférente;

et puis, elle habite l'Alsace toute l'année. Mon gendre a là-bas des terres qu'il exploite. Il y a des douanes entre nous.

MADELEINE C'est tout dire.

BOURNERON

N'est-ce pas? Quant à Pierre, c'est vm brave garçon, correct et sérieux, mais qui n'a jamais eu pour son papa des élans désordonnés. Depuis qu'il a épousé sa Jenny, il s'est encore un peu détaché de moi; et, aujourd'hui, nous n'avons plus guère que des relations d'affaires; je lui ai cédé ma maison; il me doit certains comptes qu'il me rend aux heures d'échéance, et il vient avec son bambin me souhaiter très exactement la bonne année le premier janvier. Nous n'avons pas la même façon de comprendre la vie tous les deux, heureusement!

(// veut V embrasser.)

MADELEINE, se dégageant

Allons, sois sérieux. Dis-moi, est-ce qu'il est au courant de notre liaison?

BOURNERON

Probable, et probable aussi qu'elle lui déplaît. Il ne s'en est jamais ouvert à moi; il aurait été bien reçu, je t'en réponds! Mais je sais ce que ne pas parler veut dire; il faudra bien qu'il en prenne son parti, sinon...

MADELEINE

Ohl Je t'en prie, pas d'éclat, pas de scandale! Ne mettons pas les torts de notre côté. Si ton fils fait la tête, tu sais que mon beau-frère...

BOURNERON

Oui, oui. Eh bien, s'ils se mettaient à aboyer les uns ou les autres, je sais le bon moyen de les museler tous. Je suis libre, indépendant, majeur, je crois du moins. Si l'on fait mine de nous embêter... {Faisant le geste de ceindre une écharpe.) Mossieu le maire!

MADELEINE, lui mettant la main sur la bouche

Pas de grands mots. Pas de menaces. Et puis, pour être heureux, il ne faut pas faire son bonheur contre quelqu'un; il faut le faire pour soi.

BOURNERON

Pensée profonde. D'ailleurs, rien ne presse, puisque nous n'avons pas attendu cette formalité pour... (// Vemhrasse.) Quelques fraises?

MADELEINE Merci, j'ai fini.

BOURNERON

Mais ce n'était pas pour toi, vilaine égoïste, c'était pour moi. (// la sert.) Je veux manger ces fraises-là dans ton assiette.

MADELEINE, tendant son assiette Alors, voilà!

BOURNERON, mangeant Tu es exquise.

MADELEINE

Non. Je prends ma revanche. Je me rattrape. J'ai à oublier que j'ai été pendant six ans la femme d'un sousdirecteur au ministère de la Justice. Ah! mon pauvre ami, ce que j'en ai vu, reçu, fréquenté, entendu, subi, de fonctionnaires, de gens officiels, de gens graves, de gens empesés, de gens ridicules, de gens ennuyeux! C'est inimaginable !

BOURNERON

Passe-moi le sucre, mais casses-en encore!

MADELEINE

Sur tous ces bonnets de nuit, ma foi non! ils n'en valent pas la peine! Le principal est que je les ai jetés par-dessus les moulins.

BOURNERON Ça n'a pas été sans peine.

MADELEINE

Dame! Mets-toi un peu à ma place. J'avais des années de bourgeoisie administrative sur la conscience. On ne ramone pas une pareille suie de vertu en un quart d'heure.

BOURNERON

Fichtre non! (// veut V embrasser.)

MADELEINE Assez! tu abuses!

^'Ë.^ff^J £*il^!!- l~

BOURNERON Le dernier! Un baiser à la fraise des bois! (On frappe.) Ah! zut! Entrez!

{Louis entre avec une gerbe de fleurs.)

MADELEINE

Des fleurs! Je te reconnais bien là. Cette gerbe est ravissante. (Bas.) Je te remercierai mieux tout à l'heure quand nous serons seuls.

BOURNERON

Hélas! ma chérie, n'ajoute pas un mot. Je suis confus... je suis... Enfin je ne veux pas escroquer ta reconnaissance; j'aime mieux avouer; ce n'est pas moi qui ai commandé ces fleurs. Je ne m'explique même pas...

LOUIS

Il y a un mot pour monsieur. (// sort.)

BOURNERON

Poinr moi! On m'envoie des fleurs! Et personne ne me sait de retour. Cela tient de la féerie! {Regardant l'enveloppe, riant.) Emilienne! Parbleu! J'aurais dû m'en douter. Décidément, la voix du sang... Et Dieu sait fKJurtant si je l'aime, ma gosse! {Lisant :) c Cher papa. Tu dois nous revenir demain. Je veux que, dès l'arrivée, ces fleurs t'apportent le salut joyeux de ma tendresse; il ne faut pas que tu trouves ta maison vide; je veux t'en faire les honneurs. D'ailleurs, j'ai comme ime idée que je te verrai aujourd'hui... ces fleurs ne me précèdent que de quelques moments. Je suis à Paris où j'ai à faire; je passerai chez toi dans l'après-midi, et j'aurai peut-être l'heureuse surprise de t'y trouver. Eji tout cas, avant de rentrer à Saint-Germain, je tenterai

222 L'ENFANT CHERllL

cette chamce; les risques ne sont pas grands, et, si tu as la gentillesse d'être là, défends-toi bien, cher petit père, j'ai l'intention de t'étouffer de baisers. Ta Mily. » Chère petite Mily!

MADELEINE Comme tu l'aimes!

Comme elle m'aime.

Faul-il être jalouse?

BOURNERON

Non, ce n'est pas la même chose. C'est plutôt elle! Si elle savait...

MADELEINE

Quand nous serons amies, plus tard, je lui demanderai un grand pardon.

BOURNERON Et elle te pardonnera, je la connais. Oh! nais à ime condition, c'est que tu me rendes heureux.

MADELEINE Sinon?...

BOURNERON

Sinon, je ne réponds de rien. C'est une vraie p>etite guerrière et, dès qu'on touche à ceux qu'elle aime, elle a des lueurs d'éF>ée dans les yeux. Prends garde.

MADELEINE Brr! mais elle est terrible!

BOURNERON Non, mais elle aime bien.

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