‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 62 sur 194 · SCENE m Les Mêmes, EMILIENNE · texte numérisé non relu

SCENE m Les Mêmes, EMILIENNE

EMILIENNE Qu'est-ce que vous complotez-là tous les quatre?

riERRE Nous parlions de papa.

ÉMILIENNE, gaiement.

A la bonne heure! Et qu'est-ce que vous disiez?

PIERRE Je leur aj^renais la vérité.

ÉMILIENNE

Oh! mon Dieu! dirait-on pas? J'imagine qu'elle n'a rien de bien terrible, ta vérité.

PIERRE De terrible, c'est possible, mais d'inquiétant, c'est autre chose, parfaitement, d'inquiétant, surtout pour l'avenir.

ÉMILIENNE Laisse donc l'avenir tranquille. On a bien déjà assez à faire avec le présent. Et puis, personne ne peut le deviner, l'avenir.

PIERRE

Non, mais avec un peu de perspicacité, on peut essayer de le prévoir, — et il y a des cas où l'on doit essayer. Celui de papa, par exemple...

ÉMILIENNE ^ Tu trouves que papa se dérange, qu'il n'est pas sérieux. Pour sûr, il ne l'est pas autant que toi, heureusement d'ailleurs!

JENNY

Pierre craint avec juste raison que votre père... un jour...

ÉMILIENNE, ironique.

Ne fasse des dettes?

Non, il n'est pas question de cela. Papa ne dépense même par. ses revenus.

PIERRE

Et quand êiic i! dép'-* erait ses revenus, plus que ses revenu?! F.ît-ce que • ! .mav,-nes que cela serait de nature à nous incji-'i-'' ■ f > i, sais bien que tout ce que nous avons serait à la d ^position de papa, s'il en avait besoin.

ÉMILIENNE

Alors, ^ju'est-ce qu'on peut craindre? Je ne vois pas. Papa s'a;n'tj:c! Mon Dieu! le grand crime! II n'a déjà pas eu la • ; si gaie I

JEANNE

S'il ne faisait que s'amuser,' nous ne dirions rien.

ÉMILIENNE

Vous êtes gentiîs.

JENNY

Non. C'est beaucoup plus grave ; il a une liaison.

ÉMILIENNE Voyez-vjus!

PIERRE

Ne raille pas. II est l'amant d'ime femme qu'il aime beaucoup.

ÉMILIENNE Mais tant mieux I

PIERRE

Tu ne veux pas comprendre. Cette femme, il en est éperdumc.^.t épris.

ÉMILIENNE. saisie.

Allons donc!

PIERRE

Ah! tu vois! tu ne blagues plus! Et tu as raison. Je

te raconterai en détail ce que je sais; nous craignons...

toutes les folies. S'il avait la tête tournée, par exemple, au point...

ÉMILIENNE, riant nerveusement.

De l'épouser?

PIERRE, avec autorité.

Tu ne crois pas si bien dire; il y a pensé... il y pense.

ÉMILIENNE, vivement.

Ce n'est pas vrai! (5e reprenant.) Eh bien, mon Dieu, après tout, c'est son droit. Papa est libre. Il est d'âge à savoir ce qui lui convient. Cela ne nous regarde pas. Il n'a pas à nous demander notre consentement.

PIERRE

Pardon! il peut se ruiner si ça lui fait plaisir; cela le regarde seul. Mais il n'a pas le droit, sans nous consulter, d'introduire dans la famille une étrangère, surtout... enfin, je m'entends. S'il se produisait un scandale, est-ce que nous n'en serions pas tous atteints et de la façon la plus grave? Seulement, toi, dès qu'il est question de papa, même s'il a tort, tu lui donnes raison. Ce n'est pas pour rien que tu as toujours été son enfant chérie, sa chouchoute.

ÉMILIENNE

Pierre, pas de mots blessants, je t'en prie. J'aime papa, c'est vrai, et il m'aime et nous avons raison de nous aimer. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je détesterais papa que je n'en trouverais pas moins monstrueux de l'emi^êcher de vivre à sa guise et d'être heureux comme il lui plaît. Tu parles de scandale possible, mais

il n'y a pas de scandale plus grand que celui qui consiste à faire violence à un être et à lui briser le cœur, fût-ce au nom des principes les plus respectables, fût-ce au nom de cet honneur familial dont tu t'es institué le gardien! Quels que soient tes projets, ne compte pas sur moi.

{Un silence.)

PIERRE, éclatant de rire.

Et allez donc! Ah! tu es bien toujours la même soupe au lait, ma pauvre petite Emilienne. Dona Quichotte ! De grands emballements sans objet, et des charges à fond de train contre des mouHns à vent qui ne tournent même pas. Qui te parle de faire violence à papa? Tiens! tu es stupide.

GROSSMULLER

Mais il ne s'agit pas de cela.

JEANNE Au contraire, il s'agit d'être utile à papa.

JENNY De le défendre contre lui-même.

JEANNE

De le guérir tout doucement d'un amour qui commence à devenir dangereux, à lui faire perdre la tête.

PIERRE

Enfin, le vois-tu venant ici nous rendre visite avec ime dame à son bras, une dame qu'il nous préférerait, qui serait désormais sa confidente, sa vraie confidente, sa seule amie, et à qui il donnerait le plus intime, le plus secret de son cœur? Le vois-tu?

ÉMILIENNE

Non. Je ne le supporterais pas, d'ailleurs. Ça me ferait trop de peine.

PIERRE

Eh bien, alors, ne t'emporte pas et écoute-moi posément. Ce que je voulais vous proposer, ce n'était ni bien méchant, ni bien terrible, et je ne m'attendais pas, pour si peu de chose, à déchaîner de tels orages. L'idée m'est venue de tenter une expérience qui, suivie de succès, aurait tout ramené dans l'ordre, sans heurt, sans cassure. Au fond, papa n'est peut-être pas aussi attaché à cette femme qu'il se l'imagine. S'il cessait de la voir pendant quelque temps, peut-être s' apercevrait-il qu'elle lui est moins indispensable qu'il ne le croit. Alors j'ai pensé que si vous lui offriez, par exemple, d'aller avec vous en Alsace et d'y passer quelques semaines, en insistant bien, il se laisserait peut-être convaincre... ce serait toujours un premier pas de fait. On verrait ensuite.

JEANNE

II n'y a là rien de terrible, en effet. D'abord, nous serions ravis, Léopold et moi, d'avoir papa un peu à nous, pendant quelque temps.

GROSSMULLER

Ravis. On pécherait, on chasserait, on battrait les bois de compagnie. Ce serait charmamt.

JEANNE

Cela le dépayserait, l'arracherait à des habitudes qui ne sont peut-être que des habitudes...

GROSSMULLER Ah! les habitudes!

JEANNE

Lui laisserait tout le temps de réfléchir, de se consulter... Tu ne trouves pas cette idée à la fois ingénieuse et raisonnable, Emilienne?

ÉMILÎENNE

Si! Je trouve cette idée excellente, mais je connais papa. Il refusera.

PIERRE

Qu'est-ce qu'on risque d'essayer? Et puis, en s'y prenant bien... Tiens! Si toi, par exemple, tu l'entreprenais, gentiment, persuasivement, comme tu sais le faire quand tu veux. Et regarde; si tu réussissais, tu serais sûre de n'avoir rien perdu de son affection, de sa tendresse. Tu serais sûre de l'avoir toujours autant à toi. Ce serait là un succès significatif.

EMILIENNE C'est vrai. Mais, si j'échoue...

PIERRE

Si tu échoues, ma petite Elmilienne, alors nous aviserons; Mais, si tu veux bien t'en dormer la peine, je suis certain...

ÉMILÎENNE Eh bien, j'essaierai... pour voir.

GROSSMULLER C'est ça.

Pour voir.

PIERRE Qu'est-ce qu'on risque?

{A ce moment, Flavigny, en manches de chemise, une queue de billard à la main, paraît sur le perron de la véranda.)

FLAVIGNY, du perron.

Chère madame! Le billard meurt de soif. L'académie réclame de la bière.

ÉMILIENNE, s éloignant.

C'est bien. Je vais donner des ordres. {A Pierre.) Je

reviens.

{Emilienne sort.)

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