SCÈNE V EMIUENNE. PIERRE
ÉMILIENNE Oij vont-ils?
PIERRE
Visiter les serres. Jenny les y conchiit.
Rejoignons-les.
Dans un moment.
PIERRE
EMILIENNE Tu as à me parler?
PIERRE
Oui, je voudrais revenir ?ur ce que nous avons dit tout à l'heure. Je viens de réfléchir à notre plan. Il ne me paraît pas fameux.
ÉMILIENNE Pourquoi ?
PIERRE
Mon Dieu! parce que... d'après tout ce que j'ai appris, père ne me paraît pas, cette fois, homme à céder à tes instances, si tendres, si câlines soient-elles. Je te dis qu'il est fou de cette Mme Bérieux, qui est jolie, élégante, distinguée, et qui a su prendre sur lui une influence extraordinaire.
ÉMILIENNE
Vraiment? Tu es sûr?
PIERRE
Sûr. Voilà deux ans qu'ils vivent pour ainsi dire ensemble.
EMILIENNE
PIERRE
Mais si! C'est avec elle qu'il vient de faire ce voyage d'Italie, un vrai voyage d'amoureux, la tournée classique! Les Offices! les lagunes! Saint-Marc! le Lidol
ÉMILIENNE Ah! C'était avec elle!
PIERRE
Mais oui! Dans ces conditions, je t'avoue, je ne le vois pas bien consentant à s'exiler et à la quitter, parce que tu le îui auras demandé, même avec toute la gentillesse dont tu es capable.
ÉMILIENNE Alors?
PIERRE
Il faudrait trouver des raisons plus décisives.
ÉMILIENNE Sans doute, mais je ne vois pas...
PIERRE
C'est cependant bien simple. La seule personne dont la présence serait de nature à l'attirer là-bas, à l'y retenir, à lui faire oublier un peu... son amie, ce serait toi; ça, oui; si tu voulais bien consentir, par tendresse filiale, à partir avec lui, oh! alors, notre tactique aurait toutes chances de succès et nous serions bien près...
ÉMILIENNE
Ne te donne donc pas tout ce mal, mon petit Pierre. C'est si inutile. Non, je t'en prie, n'insiste pas. Evidemment, si je voulais bien m'en donner la p>eine, papa ne me résisterait pas longtemps. Seulement, je ne veux pas.
PIERRE
Pourquoi?
ÉMILIENNE Parce que... parce que ça ne me dit rien, oh! mais
là, rien du tout, de quitter Paris en ce moment et d'aller m'enfouir en Alsace.
PIERRE
Qu'est-ce que ça peut bien te faire? Que tu sois à la campagne ici ou là-bas, c'est toujours la campagne. Elle est même plus jolie là-bas qu'ici.
ÉMILIENNE
Voilà qui m'est égal. Seulement, ici, quand je m'ennuie, j'ai Paris. Là-bas, quand je m'assommerai, j'aurai Colmar. Il y a une nuance.
PIERRE
Mais tu ne t'ennuieras pas, voyons, puisque tu seras avec papa.
ÉMILIENNE
Sans doute, j'aime beaucoup papa, je l'aime infiniment, mais...
PIERRE, avec intention.
Il ne te suffit pas?
ÉMILIENNE, nette.
Mettons.
Je suis surpris, très surpris... je croyais ton affection pour père capable d'un sacrifice véritable. Et tu n'es même pas assez courageuse pour supporter de passer trois semaines avec lui dans un endroit délicieux, chez des parents qui sont des amis. Je l'avoue, je suis étonné.
ÉMILIENNE
Il y a de quoi, en vérité! Je suis capable pour papa, tu le sais bien, de choses autrement importantes. Mais la î>erspective de m'ennuyer pendant trois semaines dans un
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endroit délicieux, mais lugubre, chez des parents qui sont des amis, mais des amis à qui on n'a rien à dire, cette perspective m'est insupportable. Non, mon petit Pierre, je ne marche pas et je ne marcherai à aucun prix. C'est bien simple.
PIERRE
Tellement simple que je ne m'étonne plus maintenant, je comprends.
ÉMILIENNE
Qu'est-ce que tu comprends?
PIERRE
Mon Dieu, ma chère Emilienne, tu refuses d'accompagner papa, que tu aimes plus que nous tous, sous prétexte que tu as peur de t' ennuyer loin de Paris. C'est donc que tu laisses à Paris quelque chose ou quelqu'un qui te lient au cœur plus que papa lui-même.
ÉMILIENNE Pierre !
PIERRE
Et rapprochant ce raisonnement, bien simple, lui aussi, des bruits — je voulais croire calomnieux — qui t'attribuent une affection excessive pour une personne que je ne nommerai pas, par discrétion...
ÉMILIENNE, frémissante.
Et parce qu'elle est ici?
PIERRE Si tu veux. J'en conclus...
ÉMILIENNE, de même.
Qu'Henri est mon amant!
PIERRE, froidement.
Peut-être pas, mais en tout cas, et avec certitude, que tu l'aimes.
ÉMILIENNE, violente.
Vraiment? Ah! on peut le dire, tu es un devin admirable! ELst-ce que tu lis aussi dans les lignes de la main et dans le marc de café?
PIERRE A quoi bon le prendre ainsi, ma petite Emilienne? Je ne te fais aucun reproche.
ÉMILIENNE Il ne manquerait plus que celai
PIERRE
Je devrais. Mon indulgence est presque coupable. Je suis ton frère aîné.
ÉMILIENNE Merci, Papa m'a déjà entreprise à ce sujet, ça suffit.
PIERRE
Oh! papa! Mais, moi, je manque à tous mes devoirs. Je pourrais à bon droit t'adresser quelques reproches sur, mettons ta légèreté, ton inconséquence; mais, je te le répète, tu n'es péis en question. Il s'agit de papa, et je tiens à ne faire appel en ce moment qu'à tes sentiments de fille aimante et dévouée; rendons-lui le service de le détacher d'une femme qui menace à la fois son bonheur et le nôtre ; toi seule le peux par le moyen que je t'ai indiqué; je n'aurai pas compté en vain, n'est-ce pac-, sur ta gentillesse, sur ton affection pour Im?
{Un silence.)
ÉMILIENNE, ébranlée
Tu vas! tu vas! il serait bon auparavant de consulter Georges. II n'est pas dit qu'il consente à me laisser partir, à se séparer de moi.
PIERRE
Si, c'est dit! Nous avons eu ces jours derniers, lui et moi, ime longue conversation à ce sujet.
ÉMILIENNE
Ah!
PIERRE, m^ec intention
Oui. Georges est d'avis que quelques semaines de repos lointain te feraient le plus grand bien. Crois-moi, tu devrais partir; ça le tranquilliserait.
ÉMILIENNE, vivement Mais je n'ai pas à le tranquilliser.
PIERRE
Si! A tort ou à raison, tu lui as donné des sujets d'inquiétude.
ÉMILIENNE
Tant pis! Ces habiletés que tu me conseilles, ces calculs, ces astuces, ne sont pas dans ma nature; ils me déplaisent souverainement, tu le sais.
PIERRE
Je le sais. Aussi ne t'aurais-je pas parlé de Georges si tu n'avais, la première, paru craindre de le voir s'opposer à ton départ.
{Un nouveau silence.)
ÉMILIENNE Soit. Admettons. Je consens à m'en aller. J'entreprends
papa. Il me cède. Nous partons ensemble. A quoi aurons-nous réussi? Il passera ses journées à télégraphier à son amie, à lui écrire, à moins qu'il ne trouve encore plus pratique de l'installer à Mulhouse ou à Cobnar. En tout cas, à son retour...
PIERRE
Oh! à son retour! Laisse-moi faire. Décide-le seulement à partir.
ÉMILIENNE Que veux-tu dire?
PIERRE
Plus tard. Je ne veux rien te dire aujourd'hui. J'entends assumer seul l'entière responsabilité de ce qui se passera. Allons! c'est promis? Je peux compter sur toi?
ÉMILIENNE, avec émotion
Tu es sûr au moins que le bonheur de papa est en jeu dans cette aventure?
PIERRE
Sûr, et sûr aussi que si nous ne nous dépêchons pas d'agir, dans quelques semaines il sera trop tard; comprends-moi bien : papa sera perdu pour nous; e//e nous l'aura pris. Tu entends. Nous n'existerons plus pour lui; je te dis, il l'aime comme un gamin.
ÉMILIENNE Eh bien! C'est entendu. J'essayerai.
PIERRE
A la bonne heure ! {Remontant.) Viens-tu les rejoindre aux serres?
ÉMILIENNE
Non, je préfère me reposer ici un moment. Je me sens un peu fatiguée.
PIERRE
Comme tu voudras. En attendant, fais-toi donc toujours ordonner la campagne, la vraie, pas la banlieue rabougrie et poussiéreuse, mais la campagne près des montagnes, des Vosges, avec leurs sapins hygiéniques... Allons, à tout à l'heure!
ÉMILIENNE, s'asscytant A tout à l'heure!
5CjÊ;A^£ VI
EMILIENNE seule, puis FLAVIGNY, GARDAN
{Ils descendent le perron.)
FLAVIGNY, gaiement
Je ne suis décidément qu'une mazette. Je me suis fait battre deux fois de la façon la plus humiliante. Je suis confus.
CARDAN
Allons! reraelte/.-vous! ça passera. Trois heures et demie ! Les voitures doivent être prêtes. Je vais voir.
(// sort par le fond.)