‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 73 sur 194 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

BOURNEROiN, EMILIENNE

ÉAIILIENNE, s approchant de lui, très tendrement Alors quoi? Ça ne va i>as?

BOURNERON Pas fort.

EMILIENNE

Tu ne te plais pas ici?

BOURNEROr*

Si! Si! seulement...

ÉMILIENNE

Seulement, tu te déplais. Je le sens bien. Il n'y a pas dix jours que nous sommes ici et tu t'ennuies déjà.

BOURNERON

Je ne m'ennuie pas. J'ai des ennuis. Ce n'est pas la même chose.

ÉMILIENNE Confie-les-moi.

BOURNERON

Ah! Si je pouvais... il y a longtemps que... mais je ne peux pas, et je le regrette, car toi seule...

Et si j'avais... un peu deviné?...

BOURNERON, vivement Je te le défends bien.

ÉMILIENNE

Elle arrive peut-être trop tard, ta défense... mon cher papa. Tu as du chagrin. Oh! si, j'en suis sûre. Je devrais même t'en vouloir d'avoir ce chagrin-là. C'est un chagrin qui ne devrait pas me toucher, qui devrait me faire horreur, dont j'aurais le droit d'être jalouse... et j'en suis jalouse, au fond. Seulement, je t'aime tant que, malgré tout, de te sentir triste, si inquiet, ça me bouleverse. Avoue. Avoue au moins que tu es malheureux.

BOURNERON C'est vrai. Je ne suis pas très heureux en ce moment.

ÉMILIENNE Et je ne peux rien faire pour toi?

BOURNERON

Rien, que continuer à être toi, l'enfant exquise et tendre que tu es, que tu as toujours été, et sans laquelle je serais bien vieux. Heureusement, tu es là; tu me rajeunis.

ÉMILIENNE

Hélas! Il y a beaucoup d'heures maintenant où le charme n'opère pas. Il existe quelque part une influence mystérieuse qui paralyse la mienne. J'au une rivale.

BOURNERON, vivement Ne dis pas de bêtises.

ÉMILIENNE Je t'assure que j'ai... un peu deviné.

Trop. Tu ne veux pas que je rougisse devant toi, n'est-ce pas?

ÉMILIENNE

Aussi, je ne te demande rien. Ne me dis rien, quoique... tu pourrais très bien... à demi mot; vois^tu, je serais discrète; je comprendrais le moins possible, juste assez pour te consoler. Une grande fille, est-ce que ce n'est pas un peu une petite maman à qui on peut confier bien des choses? Je trouverais les mots qui bercent, les gestes qui endorment le chagrin. Allons! pourquoi as-tu de la peine?

BOURNERON Je te le dirai... plus tard.

316 ^ ^§NFANT CHÉRIE

ÉMILIENNE

Non! non! tout de suite! C'est trop grave! Je commence à avoir des remords de t' avoir amené ici. Tu es trop triste; je ne peux pas supporter de te voir conune ça. Vraiment, e//e te manque tant que cela?

BOURNERON Je t'en prie...

ÉMILIENNE

Si tu savais comme je suis près de toi en ce moment, comme je comprends ton chagrin!

BOURNERON Non, tu ne peux pas; tu crois, mais tu ne peux pas.

ÉMILIENNE Oh! si!

{Boumeron regarde sa montre.)

Et ce facteur qui n'arrive toujours pasi c't^st incompréhensible !

ÉMILIENNE Le train-poste aura eu du retard, voilà tout.

BOURNERON Voilà tout! Tu trouves cela naturel?

ÉMILIENNE Mais oui... Il ne faut pas te bouleverser pour si p>eu!

BOURNERON

C'est facile à dire. Je voudrais bien te voir à ma place. . .

IJENFANJCHÉRIE 3J2

ÉMILIENNE, avec émotion.

Oh! mon Dieu! avec un peu d'imagination...

BOURNERON, frappé

C'est vrai! Mais oui, parfaitement! Pas besoin d'imagination, la mémoire suffit. Je me rappelle. Il y a trois jours, ici même, à cette même heure, c'est toi qui faisais le guet. Tu piaffais dans cette cour comme j'y piaffe moi-même depuis vingt minutes. Tu attendais des nouvelles qui te tenaient terriblement au cœur. Tu étais là, je me souviens très bien; tu avais une rose à la main; tu faisais semblant d'être impassible et tes doigts tremblaient comme les pétales qu'ils arrachaient un à un. Tu as enfin reçu la lettre que tu espérais. Ta figure s'est rassérénée. Tes mains se sont apaisées. Tu as souri, d'un sourire que tu n'avais plus trouvé pour moi depuis notre arrivée. Et tranquillement, posément, tu as ensuite décacheté une autre lettre, une lettre à en-tête. L'envelopp>e m'avait frappé, malgré moi; je la connais bien, tu penses : vme lettre du bureau, une lettre de Georges, de ton mari. J'étais ailleurs; j'étais moi-même en proie à mille préoccupations ; je n'ai rien remarqué sur le moment, et maintenant, c'est drôle, tous ces détails me reviennent.

ÉMILIENNE. gênée Tu les inventes exprès, après coup, pour me taquiner.

BOURNERON

Obi non! Je les vois photographiquement. Malgré moi, à mon insu, ce jour-là, mon cœur a pris de toi im instantané.

ÉMILIENNE

Et après, quand même ce serait exact, qu'est-ce que cela prouverait? Que nous avons le même tempérament.

la même nature, les mêmes nerfs, que je te ressemlble. Eh bien, soit, je suis heureuse de te ressembler.

BOURNERON Cela prouve peut-être aussi autre chose.

ÉMILIENNE Quoi donc?

BOURNERON

Que tu me ressembles trop.

ÉMILIENNE Je ne comprends pas.

BOURNERON

Oh! si! nous nous comprenons très bien. Nous jouons en ce moment à cache-cache avec les mots, parce que nous avons la pudeur de nous montrer l'un à l'autre tels que nous sommes vraiment; mais j'ai bien peux que nous n'ayons plus rien à nous apprendre.

ÉMILIENNE. gênée Papa!

Nous ne sommes guère courageux tous les deux. Sinon, nous nous dirions cette vérité qui nous effraye. Nous n'osons pas nous avouer que nous ne sommes pas tout l'un pour. l'autre. Ce n'est pas vrai?

ÉMILIENNE Mais non.

BOURNERON

Enfm! — Avant-hier, c'était le lendemain de la lettre, comme par hasard Henri passait ici en automobile, allant à Bade. I! s'arrêtait quelques heures et repartait. Hier, tu as dû aller à Strasbourg.

ÉMILIENNE, contrainte Eh bien, o\ii...

BOURNERON Et tu avais tout à l'heure ton sourire, ce sourire heureux que j'aime tant. Et tu me conseilles le calme et tu trouves tout naturel qu'un train-poste ait du retard!

ÉMILIENNE Je t'assure, je ne comprends pas.

BOURNERON

Décidément, les fcnunes sont toujours sur la défensive, même toi et vis-à-vis de moi! Mais pourquoi te défendstu encore? Mais qu'est-ce que ça peut bien me faire qu'il y ait dans ta vie un homme que tu aimes et qui t'aime, si tu es heureuse, si tu viens à moi avec ton sourire, avec tes yeux de joie? Car, heureuse, tu m'aimes davantage et j'y gagne.

ÉMILIENNE, fiévreusement

Ah! je savais bien que tu m'aimais ainsi; je savais bien que tu m'aimais plus que tout, mieux que tout, en dehors de tout, et que rien ne pouvait compter auprès de l'amour que tu as pour moi. Je le savais, mais tu ne me l'avais jamais dit dans une minute aussi émouvante. Ah! mon cher papal Tu sais, c'est aussi ma façon de t'aimer, à moi. Voilà, nous ne pouvons pas nous juger. Alors nous ne nous jugeons pas; nous nous prenons tels que nous sommes, avec nos faiblesses, nos misères, et nous nous gardons passionnément. N'est-ce pas?

BOURNERON

Oui. Seulement... Oh! il y a un grave seulement; je suis libre, moi; je suis libre de mes actes, libre de ma vie; toi, tu ne l'es pas. Tu risques beaucoup; tu cours un

danger, un grand danger. Georges est jaloux et violent. S'il s'apercevait jamais, s'il comprenait, s'il découvrait enfin la vérité...

ÉMILIENNE, s'exaltani

Eh bien, me connaissant conmie il me cormaît, il comprendrait peut-être en même temps que j'ai été généreuse en acceptant de n'avoir d'Henri que des minutes inquiètes et des heures tourmentées, au lieu de la vie ardente et pleine à laquelle j'avais droit. Tu sais bien que je n'ai jamais eu pour Georges qu'une grande affection; c'est un camarade loyal et droit, un ami sûr que tu m'as choisi toi-même et à qui je me suis confiée; mais ce n'est pas l'homme de ma vie et je te jure qu'à l'heure présente je l'aurais quitté si je n'avais pas la certitude de lui être nécessaire. En restant, malgré tout, avec lui, sinon près de lui, j'ai le sentiment de faire tout mon devoir et aussi d'être courageuse. Ah! plût à Dieu qu'il comprît la vérité et qu'il exigeât la rupture! Mais je l'attends, mais je la souhaite, mais je l'appelle de tous mes vœux! Seulement, pour le repos de ma conscience, je ne veux pas qu'elle vienne de moi; je ne veux pas l'abandonner; je veux qu'il me chasse.

BOURNERON, sourdement

Et s'il te tue?

ÉMILIENNE

Tant pis p>our lui, s'il en est capable! Moi, tu sais bien le cas que je fais de la vie. Mon bonheur m'est plus précieux qu'elle. Et puis, je te l'ai dit, je suis courageuse ; qu'est-ce que ça peut bien faire de mourir?

BOURNERON, violemment

Tais-toi! Tu es une fille ingrate et sèche. Un p>etit être égoïste et sans cœur. Ah! le beau courage vraiment et

qu'il y a lieu d'en être fière ! Va-t'en, tu me déplais. Je ne t'aime plus.

ÉMILIENNE Je t'ai fait de la peine, mon pauvre papa. Pardonne-

BOURNERON

Non, tu ne m'as pas fait de peine, je t'en veux. Oser me dire cela à moi. en face, à moi qui n'ai que toi, à moi qui t'aime de toutes les forces de mon vieux coeur, juste le jour où je suis déjà si accablé, c'est mal.

(// pleure.)

ÉMILIENNE, bouleversée

Papa! mon chéri! Pardon! Je ne savais pas! j'ai parlé comme ça, au hasard, bêtement. N'aie pas de chagrin, voyons... je ne veux pas, tu entends.

BOURNERON

Amoureuse! Je vous demande un peu. Celte gamine, ces vingt ans qui en paraissent dix-sept en se donnant du mal, ça se mêle d'aimer comme les grandes personnes. Et qui, encore? Henri, cet Henri que j'ai vu grandir, que j'ai presque élevé, que j'aime, pis, que j'estime! Ah! les monstres que vous faites!

ÉMILIENNE

Oh! non! pas lui! Moi, insulte-moi tant que tu voudras! Mais pas lui, il ne le mérite pas. Tout a été de ma faute, tout, tu entends. Je l'aime trop pour te permettre de le calonmier.

BOURNERON

Comme tu l'aimes, en effet! Ah! 11 t'a bien volée à moi. le misérable!

ÉMILIENNE, très doucement Maintenant, je crois que tu peux te confesser à moi!

. BOURNERON

Non, ce n'est pas la même chose. Plus tard, quand tu auras des enfants, et que je serai très vieux. Alors, tu pourras me confondre avec eux. Aujourd'hui, nous sommes encore trop jeunes tous les deux. Allons, renégate! Viens me demander pardon pour tout le chagrin que tu me fais et tout le souci que tu me donnes. Et puis, regarde-moi bien dans les yeux et jure-moi un grand serment. Jure-moi d'être prudente. Jure-moi de ne pas exposer la vie de mon enfant chérie. Sinon, je ne vivrais plus, j'aimerais mieux mourir tout de suite. C'est juré, hein? Je te confie ce que j'ai de plus cher au monde.

ÉMILIENNE Sois tranquille.

BOURNERON

Tu as vu jusqu'où pouvait aller ma tendresse. Je compte bien que toi, de ton côté...

ÉMILIENNE, vivement Tu n'as jamais douté de moi, je pense?

BOURNERON Est-ce que je pourrais? — Ah! voilà le facteur, enfin!

ÉMILIENNE Attends! Je cours te chercher ta lettre. J'irai plus vite que toi.

BOURNERON

Ce n'est pas sûr. (// la devance et prend des mains du fadeur qui salue, quelques lettres.) Voici; les autres sont pour Léopold et Jeanne. Porte-les-leur.

ÉMILIENNE J'espère que je vais te retrouver content.

BOURNERON J'y compte bien aussi. (// ne bouge pas.)

ÉMILIENNE Eh bien, qu'est-ce que tu attends.

BOURNERON

Que tu sois partie.

ÉMILIENNE

C'est vrai, je suis indiscrète. Il y a des joies qu'on ne savoure bien qu'à l'écart, tout seul, dans son petit coin. A tout à l'heure, mon cher vieux papa! {Elle iort à gauche.)

BOURNERON seul, puis LOUIS

BOURNERON

Dieu! que c'est bête! J'ai des battements de cœur comme un collégien. Un collégien de soixante ans! Si ça n'est pas à pouffer! Allons! du courage, vieux potache! (// décachette la letfre, lit et peu à peu sa figure prend une expression atterrée.) Tonnerre de Dieu! je n'ai pas la

berlue, tout de même! Hein! quoi! j'ai bien lu! elle s'en va! elle part en voyage! sans dire où! Qi'and je recevrai cette lettre, elle sera loin! Forcée pour des raisons de famille! Et elle n'a pas de famille! C'est admirable! Holà! Qu'est-ce que cela signifie? Madeleine! elle! se conduire ainsi avec moi, sachant comme je l'aimais, comme je l'aime, sachant... Non, ce n'est pas possible! Ce serait une gueuse! ce serait... eh bien, qu'est-ce que j'ai moi? Oh! {Mettant la main sur son cœur.) Assez! tu me fais mal! Je ne suis pas sourd! J'entends bien! Voyons! Il y a dans tout cela quelque chose qui m'échappe, un mystère, une énigme!... Imbécile! Pourquoi suis-je parti? Pourquoi ne pas l'avoir emmenée? Oh! je ne resterai pas ici un jour, une heure de plus! Je vais filer par le premier train, et une fois à Paris, nous verrons bien. {Criant.) Louis! Louis!

LOUIS, paraissant Monsieur !

BOURNERON

Tout de suite les malles, les valises. Nous partons par le premier train.

LOUIS Pour quelle heure dois-je être prêt?

BOURNERON

Je n'en sais rien. Le plus tôt possible. Apporte-moi l'indicateur, vite, vite.

LOUIS Bien, monsieur. (// sort.)

BOURNERON Non. je ne peux pas croire qu'elle se soit jouée de moi. Elle avait l'air sincère! Je vois, je me rapi^cUc ses

expressions, ses façons de me regarder, de m'embrasscr... Mon Dieu!

LOUIS, apportant Vindicateur

Voilà, monsieur.

BOURNERON

C'est bien. Va; mets-t'y tout de suite, et dépêche-toi.

Page 1