‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 74 sur 194 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

BOURNERON. GROSSMULLER JEANNE, puis EMILIENNE

BOURNERON, feuilletant

■ Huit heures. Nous partirons à huit heures. {Regardant sa montre.) Cinq heures et demie. Encore deux heures et demie à attendre. Dix ans!

GROSSMULLER Qu'est-ce que vous faites là?

BOURNERON

Rien. — Ah ! Je vous annonce mon départ. Je prends le train de huit heures.

JEANNE, stupéfaite Qu'est-ce que tu dis?

Je dis que je m'en vais. Louis fait mes malles.

JEANNE Mais c'est de la folie. Ça n'a pas le sens commun.

BOURNERON C'est possible!

GROSSMULLER

Vous êtes venu pour trois semaines et il y a juste huit jouis que vous êtes là.

BOURNERON C'est encore possible.

JEANNE Enfin, tout à l'heure, tu ne partais pas.

BOURNERON C'est toujours possible!

JEANNE Alors, pourquoi ce départ précipité?

BOURNERON J'ai à faire à Paris; on me rappelle.

(// montre sa lettre.)

JEANNE

Oui, connu, un prétexte. Tu t'ennuies ici; tu saisis la première occasion de t'évader. C'est charmant, c'est aimable pour nous. Pour une fois que tu nous honores de ta visite, tu ne la fais même pas complète; tu l'écourtes. Si tu crois que c'est gentil!

BOURNERON

Non, je crois que ça n'est pas gentil, mais je n'y peux rien. Ce qui m'arrive n'est pas gentil non plus, je l'assure.

GROSSMULLER

Nous ne pouvons cependant pas le retenir de force.

BOURNERON

Très juste. Excellente pensée! Ecoute ton mari, Jeanne, c'est un homme de sens.

JEANNE

Il ferait mieux de se taire. On ne lui demande rien. Ce n'est pas son baragouin qui arrangera les choses.

GROSSMULLER Baragouin!

JEANNE

Peut-on savoir ce qui t'arrive?

BOURNERON Non, on ne peut pas.

JEANNE Tu ne le diras même pas à Emilienne?

BOURNERON

Non.

JEANNE

C'est elle qui va avoir une surprise agréable! Tu viens ici avec elle; tu t'engages à lui tenir compagnie, et pan! brusquement, tu la lui fausses!

Il y a des cas de force majeure.

GROSSMULLER La voici: mettez-la au courant.

ÉMILÎENNE, descendant Pourquoi ces mines consternées? Qu'est-ce qui se passe?

JEANNE Papa s'en va. Il prend le train de huit heures.

ÉMILIENNE C'est vrai?

BOURNERON C'est vrai.

ÉMILIENNE Tu as reçu la lettre que tu attendais?

BOURNERON

Oui.

ÉMILIENNE

Et elle

te

rappelle

BOURNERON

D'urgence.

ÉMILIENNE

Ah!

Voyons! Emilienne, insiste auprès de papa. Tâche de le retenir.

BOURNERON

Inutile. J'ai donné à Emilienne et à vous une grande preuve de tendresse en quittant Paris à un moment où j'aurais dû y rester. J'y retourne. Il faut que je parte.

GROSSMULLER E,h bien, c'est entendu. Puisqu'il en est ainsi...

JEANNE, il CrossmuUer

Mais tai;-loi donc, toi. {A Emilienne.) Qu'est-ce que tu en dis?

ÉMILIENNE

Papa est d'âge à savoir se conduire. Nous n'avons pas le droit d'abuser de son affection en le retenant ici contre son gré. Son départ nous fera beaucoup de chagrin, il le sait; mais, s'il doit en avoir davantage en restant avec nous...

{Boumeron attire Emilierme et Vembrasse fébrilement.)

BOURNERON Merci, toi! A tout à l'heure.

(// rentre dans la maison.)

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