SCÈNE IX JULIETTE, BENJOL, DASPRE
DASPRE Dieu! qu'il est mal élevé, ce Sorbier!
JULIETTE C'est si à la mode, cette année!
DASPRE Permettez-moi de le déplorer.
JULIETTE Je permets, Daspre, je permets.
DASPRE Moi qui suis pour les manières XVIII® comme mon neveu, d'ailleurs. {Regardant Benjol) Nom de Diane!
JULIETTE, étonnée Nom de Diane?
DASPRE Oui, c'est ma façon, une façon atténuée et très XVIIP d'invoquer le sacré nom de Zeus. Nom de Diane! Octave, où es-tu?
BENJOL Oh! pardon! je rêvassais... j'étais déjà là-bas.
DASPRE, s" éloignant; à mi-voix A la bonne heure!
JULIETTE A Cabourg?
BENJOL
Oui, à ce Cabourg où je vous ai vue, connue, appréciée et où nous allons nous retrouver.
DASPRE, même jeu Très bien! très bien!
JULIETTE C'est vrai... nous avons déjà des souvenirs ensemble.
BENJOL Si peu!
JULIETTE
Mais nous en avons! Il ne faut pas se plaindre. C'est déjà ça!
BENJOL C'est mince!
JULIETTE
Ah! Il vous faudrait...
Mieux. J'avoue, je ne comprends pas l'amour blanc.
DASPRE, même jeu
Ça va! ça va!
(// s'assied devant la table chargée de gâteaux et 1; picore en tournant le dos à Juliette et à Benjol.)
JULIETTE
Vous êtes donc un mauvais sujet, comme Sorbier?
BENJOL
Non. Il y a une nuance : je suis un mauvais sujet bien élevé. Je fais tout ce que je peux pour ne pas manquer une femme que j'aime, mais je ne lui manque jamais.
{Un temps.)
JULIETTE
Vous êtes content de retourner à Cabourg?
BENJOL Heu! heu! Oui et non.
JULIETTE Comment! II y a du pour et du contre?
BENJOL
Certes! Le pour, c'est vous; vous constituez un « pour )) splendide. Mais il y a un sacré « contre » : l'entourage, les amis, la bande du tennis. On va être terriblement les uns sur les autres dans ce maudit pays.
Comme l'an dernier.
BENJOL
C'est bien ce qui m'assomme. Il va falloir encore vous partager.
JULIETTE, gentiment, à mi-voix On s'arrangera.
BENJOL Comment? Le matin, il y a le bain.
JULIETTE Eh bien, avant le bain.
BENJOL
L'après-midi, il y a le tennis.
JULIETTE Eh bien, après le tennis.
BENJOL Je vous retrouverai dans un endroit secret?
JULIETTE Mystérieux.
BENJOL Seule?
JULIETTE Toute.
BENJOL Et personne d'autre?... ^
JULIETTE Personne.
BENJOL. ravi Vous êtes adorable. Dites, que pensez-vous de moi?
JULIETTE Vous ne me déplaisez pas.
BENJOL C'est énorme!
JULIETTE C'est beaucoup... presque trop.
BENJOL, in^nuant Alors?
JULIETTE Oh! non! oh! non! vous me plaisez trop pour cela.
BENJOL, déconcerté Ah!
JULIETTE, montrant Daspre qui dévalise le plateau Intervenons.
BENJOL Mon oncle!
JULIETTE Son oncle!
DASPRE, la bouche pleine Nom de Diane!...
BENJOL Tu vas t'étouffer.
DASPRE
Laissez! laissez! J'ai un estomac en acier. Vous avez Bni?
JULIETTE
Oui!
C'est dommage! (// se lève ei s'épousseiie.) Où donc est votre incomparable mère?
JULIETTE
Elle a déjeuné en ville. Elle doit faire des courses en ce moment. Elle ne va pas tarder à rentrer.
DASPRE - On pent l'attendre?
JULIETTE On doit.
DASPRE
Merci. Je ne serais pas satisfait de moi si j'avais la légèreté de prendre congé de vous avant d'avoir baisé la main de M"* Ciriette.
JULIETTE Très XVIII' ! (A Benjol.) Vous partez?
BENJOL
Oui, il faut que je passe un instant encore au ministère; je m'en suis échappé pour venir vous saluer, mais je dois remettre ce soir à mon mJHistre un projet de traité
de commerce avec les îles Aléoutiemies, et je ne suis pas encore très fixé sur ce qu'elles peuvent bien exporter de caoutchouc.
DASPRE
Téléphone à Michelin.
BENJOL Petit espiègle!... Nous dînons ensemble ce soir?
Je crois bien : huit heures. Ambassadeurs. Ton ministre sera content, j'espère?
BENJOL De quoi, grands dieux!
DASPRE
Du choix du restaurant... Les Ambassadeurs, c'est un hommage à la carrière.
BENJOL, à Juliette Fâ voilà!... Et il a cinquante...
DASPRE Chut!...
BENJOL
Il ne sera jamais sérieux. Le 14, je prends mes vacances... et le 15, mon vol pour Cabourg.
JULIETTE Je vous y attends.
DASPRE A tout à l'heure, toi.
{Benjol sort.)