‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 94 sur 194 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

MARIETTE. BIROULT

BIROULT Très gentille, cette petite.

MARIETTE La gourde sympathique r aucun avenir.

BIROULT Tant pisl

MARIETTE

Incompréhensibie, d'ailleurs. Tout le monde la trouve charmante et personne n'en veut. C'est le problème Nini.

BIROULT

L'important, dans la vie, n'est pas de plaire à tout le monde, mais à quelqu'un.

MARIETTE Voilà!

BIROULT

Mariette, vous me plaisez beaucoup.

MARIETTE Je m'en doutais.

BIROULT Vrai?

MARIETTE

Je ne mens jamais, je laisse ça aux cuisinières.

BIROULT Alors, vous m'attendiez?

MARIETTE Je vous espérais.

BIROULT Avec fièvre?

MARIETTE

C'est trop dire. Avec une pointe d'émotion. C'est énorme. J'ai beaucoup d« sympatliie pour vous, Jacquot

BIROULT

Moi, Mariette, c'est pis, je vous aime.

MARIETTE Pas de gros mots. Soyez poli.

Celui-là a beau être gros, je ne le retire pas.

Jacquot, vous allez rendre toute conversation impossible.

BIROULT

Eh bien, on ne parlera pas, on s'embrassera.

MARIETTE N'est-ce pas?

BIROULT

Aujourd'hui, je ne partirai pas sans vous avoir embrassée, et bien. Pourquoi n'avez-vous pas voulu que je vous reconduise avant-hier soir?

MARIETTE Parce que.

BIROULT

Vous sentiez cependant combien j'en avais envie?

MARIETTE Bien sûr, sinon, je ne serais pas femme.

BIROULT Et v«u« êtes femme?

MARIETTE Jusqu'au bout des regaids.

BIROULT Depuis, je n'ai pensé qu'à vous.

MARIETTE Gentil, mais bête.

Si ce n'était que bête, mais c'est terrible I Vous permettez ?

(Il s'approche pour V embrasser.)

MARIETTE, ;e dérobant

BIROULT MARIETTE

Non.

Pourquoi?

Parce que.

BIROULT

Encore! Je vous déplais donc?

MARIETTE, vivement

Je n'ai pas dit ça, mais si je vous disais ia vraie raison, vous seriez capable de prendre des airs fats, et j'ai horreur de ça.

BIROULT

Je vous plais donc?

MARIETTE, vioemeni Je n'ai pas dit ça!

BIROULT Alors, je ne comprends plus.

MARIETTE

Devinez. {Biroull lèoe les bras au ciel.) Eh bien! oui, vous me plaisez, et beaucoup, par conséouent, trop.

LAUTRUCHE 33

BIROULT, joyeusement Oh! mais, oh! mais...

MARIETTE

Ne vous réjouissez pas; c'est précisément pour ça que je vous repousse. Si vous ne me plaisiez qu'un peu, je vous dirais : « On se convient, allons-y ». Et on irait.

BIROULT Jusqu'oii?

MARIETTE

Plus loin. Je ne suis ni une enfant, ni une novice. J'ai eu des amants.

BIROULT

Beaucoup?

MARIETTE

Je n'en ai pas fait le compte, mais comme ils n'ont pas compté pour moi, ça ne compte pas.

BIROULT Tandis que moi, je compterais?

MARIETTE

Justement. Aussi, je ne veux rien savoir, parce que, vous, mon petit Jacquet, vous n'êtes pas dans mes plans; je ne vous ai pas prévu; je ne veux pas.

BIROULT Et pourquoi?

MARIETTE

Je serais peut-être assez bête pour vous aumer sincèrement, et ça, ça n'est pas dans ma carrière. Ça ferait du joli si je laissais parler mon cœur!

34 l, 'AUTRUCHE

BIROULT Qu'est-ce qu'il dirait donc?

MARIETTE

Des bêtisei, puisqu'il me conseillerait d'en faire, et je me connais, je suis comme les camarades, j'en ferais. Voyez-vous Jacquot, je n'ai consenti à servir que pour commander. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai accepté d'être au service d'une dame de plaisir; c'est pour réussir plus vite. Elle croit que je la sers; je m'en sers. Je me suis installée dans cette place comme dans une chasse giboyeuse et, pan, le premier gibier, je le tirerai, car je me suis rais en tête d'être riche. Ohl ne croyez, pas que je tienne à l'argent, il me dégoûte. Mais je veux être riche pour avoir le droit de mépriser les gens riches et être bien sûre que ce n'est pas par envie. Vous, vous me feriez peut-être voir du pays; je ne veux faire que mon chemin. Ainsi...

BIROULT, rocse

Oh! ça vous a été facile de ne pas laisser parler votre cœur. Vous n'en avez pas.

MARIETTE Imbécile I j'en ai à revendre!

BIROULT, rageur A vendre!

MARIETTE

Veux-tu te taire! Tu sais bien que je ne vendrai que le reste. Mon cœur, je le garde — pour te le donner peutêtre — quand j'aurai assez de luxe pour m'offrir aussi celui-là. Tu fais la tête ! Mais ça devrait te flatter, au contraire, puisque je te dis que si je ne t'aimais pas, je me serais donnée à toi depuis longtemps.

BIROULT Depuis quand ?

MARIETTE

Depuis le premier jour.

BIROULT Je vous déteste.

MARIETTE

Mais non! {Lui montrant une place à côté d'elle sur le divan.) Viens t'asseoir là. (// s'assied à côté d'elle, penche sa tête sur son épaule.) Tu as du chagrin, c'est idiot. Heureusement, les chagrins d'enfant, ça n'est pas grave; ça passe vite avec une bonne tartine de confitures... {Biroull, brusquement, lui donne un long baiser sur les lèvres. Mariette se laisse aller un moment, puis se ressaisit et le repousse.)

MARIETTE Assez, assez, mais finissez donc, voyons!

BIROULT

J'ai tâché de me consoler avec les confitures. Les confitures de lèvres, c'est celles que je préfère.

MARIETTE

C'est malin! Vous venez de mettre de l'irréparable entre nous, mon cher.

BIROULT, Vexé Ma chère, je n'aurais pas cru.

Ce baiser-là nous a trop rapprochés pour que nous ne nous séparions pas pour toujours.

BIROULT, vivement Hein?

MARIETTE

Enfin, pour très longtemps. Il vous faudra du courage? Eh bien! j'en aurai. Seulement sans ton baiser, il m'en aurait fallu moins, méchant garçon!

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