‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 99 sur 194 · SCË.NE XI MARIETTE. FARIN · texte numérisé non relu

SCË.NE XI MARIETTE. FARIN

FARîN

Charmants, ces jeunes gens! Ce sont des amis de Mlle Verdier?

MARIETTE Oui, monsieur.

FARÎN

Ils n'en ont que plus d'intérêt. Le second surtout. Il s'appeHe?

MARIETTE

Pardon, Monsieur, mais...

FARIN

Oh! parfait! Nous y reviendrons. Quant à vous... mademoiselle... mademoiselle?...

MARIETTE Mariette.

FARIN

J'adore ce nom. Vous avez une physionomie piquante, vous devez être une fine mouche.

MARIETTE Je ne sais pas ce que Monsieur entend par là.

FARIN

J'entends une personne sympathique avec qui on peut s'entendre.

MARIETTE Ça dépend.

FARIN

Du prix? Je ferai bien les choses. Je suis le baron Farin. {A Manette qui lui rend le billet de cent francs.) Qu'est-ce que c'est que ça?

MARIETTE Le billet destiné au pianiste.

FARIN

Gardez-le. {Tirant son portefeuille.) Et comme il s'ennuie tout seul, faisons-le se retrouver avec quelques-uns de 3-.^s compagnons d'écurie. (// tire quelques billets.)

MARIETTE, lui rendant les billets Mille regrets. Monsieur, m.ais je ne fais pas courir.

FARIN Oh! oh! c'est grave. Feriez-vous marcher?

MARIETTE Moins encore.

FAFIN

Diable! Si vous n'acceptez pas d'argent, ça va être cher. Et, peut-on savoir pourquoi vous refusez?

MARIETTE

Parce que je n'accepte pas les pourboires. Quand je me suis décidée à entrer en condition — je suis de bonne famille — je ne m'en suis imposé qu'une : celle de n'accepter jamais de pourboire.

FARIN Très bien!

MARIETTE

Toute somme au-dessous de mille francs est un pourboire.

FARIN

Parfait! Le tout est de s'entendre. Et à partir de mille francs?

MARIETTE

Ça devient un cadeau.

FARIN

Très bien. Faites-moi donc la grâce d'accepter ce cadeau. (// lui tend un billet Je mille francs.)

MARIETTE, mirant le billet

Mille francs! {Elle siffle.) Ce que c'aurait été beau avant la guerre !

FARIN

La beauté passe, mais l'esprit reste; c'est encore spirituel.

MARIETTE

Assez. — Et maintenant, puis-je savoir?

FARIN

Ce que j'attends de vous? Je veux avoir une alliée dans cette place; il faut que vous m'aidiez.

MARIETTE A quoi?

FARIN

A devenir l'amant de la be^le Gaby.

Mais, Monsieur, Mademoiselle est pourvue; c'est de notoriété publique.

LAUTRUCHE 51

FARIN, riant

« Publique » me plaît. En effet. Le Hibel m'est connu; nous sommes du même cercle; mais je me suis mis en tête de k supplanter. Je ferai tout ce qu'il faudra pour ça. Et vous voyez, je commence par vous.

MARIETTE

Très flattée. Mais, Monsieur, c'est très délicat; je n'ai rien à reprocher à M. Le Hibel.

FARIN

Moi non plus.

MARIETTE C'est un homme que j'estime beaucoup.

FARIN Moi aussi.

MARIETTE

Je suis ici pour le servir, non pour le desservir. FARIN

Bravo! Mais j'estime tout de même qu'une étoile de la grandeur de votre patronne mérite mieux qu'un ancien industriel. Le Hibel a gagné sa fortune dans les cuirs; c'est plus luisant que reluisant. Ce qu'il faut à votre maîtresse, mon enfant, c'est un homme du monde.

MARIETTE, malicieusement N'importe lequel?

Oh! non! Là aussi, là surtout, il faut choisir.

MARIETTE Vous,

FARIN

Mais oui, moi.

MARIETTE

Vous voyez grand; ma maîtresse est très dispendieuse; les hommes du monde sont tous d'anciens riches, et les fortunes anciennes aujourd'hui...

FARIN

Judicieux! Mais les hommes du monde intelligents — oh! on les compte! — s'arrangent pour s'adapter à leur époque. Or, pour rajeunir les fortunes d'autrefois, il n'y a qu'un moyen... les affaires d'aujourd'hui.

MARIETTE

Vous m'en direz tant. Vous faites donc des affaires?

FARIN

Non, j'en fais faire par d'autres; mais je m'y intéresse et je pourrais, par contre-coup, y intéresser des personnes qui s'intéresseraient à ce qui m'intéresse.

MARIErrE, rianl Intéressant.

FARIN

Qu'est-ce que vous diriez, par exemple, si, au lendemain de ma réussite, je vous offrais quelques bonnes actions?

C'en serait une, et je dirais merci.

Des actions, ce n'est pas de l'argent; ce n'est que du papier. Mêm.e avec des scrupules, ça peut s'accepter.

MARIETTE Ça rentre dans les cadeaux.

FARIN Précisément.

MARIETTE

Faut-il que vous soyez chipé pour Madenîoiselle, tout de même!

far:n

Non!

MARIETTE C'est cependant une jolie femme...

FARIN

Sans doute, mais, à Paris, les jolies femmes sont légion. Ce qui est rare, ce sont les vedettes. Aussi on se les dispute. Etre l'amant officiel de Gaby Verdier, c'est plus qu'un plaisir, c'est une fonction sociale; ça classe, ça pose. Avec les autres jolies femmes, on ne fait que des jcdoux; avec celle-là, on fait des envieux. C'est autrement agréable. Au point où j'en suis de ma carrière commerciale et financière, Gaby Verdier s'impose; il me la faut, je l'aurai,

MARIETTE, riant

A la bonne heure! Monsieur le baron est un sentimental ! Mais puisque vous aimez les vedettes, pourquoi n'en faites-vous pas vous-même? {U aguichant.) Vous devriez lancer une femme; il n'en manque pas qui la valent. Ça, ce serait de l'ouvrage amusant.

FARIN, la regardant

On a trop de mécomptes! Je préfère le travail tout fait.

MARIETTE Monsieur le baron manque de cran.

FARIN

Je su.'s pressé. — Et maintenant, parlons peu, mais bien. On dit Le Hibel jaloux. Est-ce vrai?

MARIETTE Mademoiselle prétend qu'il l'est comme un tigre!

FARIN

Tant mier.x! Avec les jaloux, il y a toujours de la ressource. Et de quoi est-il jaloux?

M^âiRIETTE

Surtout de ses prérogatives. Vous imaginez bien qu'un homme de son âge ne doit pas être très exigeant; nous supposons ici qu'il n'honore guère Mademoiselle qu'aux anniversaires.

FARIN, riant

Et encore doit-il trouver qu'ils sont bien rapprochés! Les années passent si vite.

MARIETTE

Mais, ses privilèges. Monsieur n'admet pas qu'on y touche. Ainsi, tenez; Mademoiselle a le dro.'î de disposer de ses après-midi; ça, c'est consacré aux répétitions, aux couturières, aux modistes, etc. Par contre, les matinées sont réservées à M. Le Hibel; elles lui appartiennent exclusivement; l'heure du bain, surtout, est sacrée.

FARIN

Tiens! tiens!

MARIETTE

Sur ce point. Monsieur rappelle tout à fait les pachas turcs. Lui seul a le droit d'entrer dans la salle de bains quand Mademoiselle se baigne.

FARIN, riant

Oh! mais, très intéressant! De sorte que si je m'introduisais à ce moment... confidentiel, il serait capable d'avoir un coup de sang?

MARIETTE Ou de vous tuer.

FARIN

Ça m'étonnerait; ça ne m'effraie pas, d'ailleurs; ce sont les risques du métier. Et si, plus simplement, il se contentait de rompre?

MARIETTE Ça ne serait pas impossible.

FARIN

Il se semble qu'il y aurait une jolie petite succession à recueillir. Si vous m'y aidiez adroitement, je serais capable d'ajouter aux actions quelques parts de fondateur.

MARIETTE

Monsieur le baron va fort.

Parce que j'aime aller vite.

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