‹ Théâtre completChapitre 16 sur 78 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

SAZY. puis SANTIERNE

Saz};, seule, s* arrange dans son lit pour recevoir cornmodémeni, se cale d^oreilîers, consulte sa glace, lapote ses cheveux. Entre Saniierney qui s approche du lit et lui bcise la main.

SANTIERNE

iVIalade? Pas sérieux? Migraine?

SAZY

Migraine et flème, i*une aggravant l'autre. Bonjour, mon petit Riquet.

Bonjour, Sazy... Tu sais, tu as tort de te laisser aller. Si tu fais la grasse journée maintenant, tu vas bientôt devenir la forte dame, celle qui inspire le respect.

SAZY Bahl xrne fois n'est pas coutume.

SANTiERNE

Evidemment! — Et s'il vient dea gens, dts contemporains?

SAZY Je ies recevrai.

SANTIERNE Au lit?

SAZY

Ça ne veut pa§ dire dans mon lit.

SANTiERNE

Je l'espère bien. Après tout, tu ne fais que reprendre une tradition du grand siècle : la ruelle. . .

SAZY

Tout juste...

SANTIERNE Veux-tu quelque lecture?

SAZY Non. je préfère ta conversation.

SANTIERNE

Tu me flattes. — A propos, tu ne m'as pas encore dit comment ton entourage avait pris la chose?

Quelle chose?

SANTIERNE

Mon entrée sensationnelle depuis une semaine au service de mademoiselle Salanzy, Sazy pour les intimes et, pour les très intimes» Zizi.

SAZY

Mais je n'ai autorisé personne à émettre un avis quelconque à ce sujet

SANTÎERNE Sans doute, sans doute. Cependant...

SAZY

J'ai dit à Gorgeron : « II m'arrive de m'ennuyer quand vous n'êtes pas là, cher ami; pour me distraire, j'ai engagé, au mois, un charmant garçon tombé dans la débine et à qui je suis très heureuse de pouvoir rendre service. » — Il m'a répondu : « Ouais! Vous avez biea fait, Sazy! » — • « Je lui ai promis quarante louis par mois pour me tenir compagnie », ai-je ajouté. — « Ouais! vous avez encore bien fait, Sazy! » a-t»il répondu. — Et voilà!

SANTÎERNE Ouais! Ce Gorgeron est un saga.

SAZY

C'est un vieillard convenablement dressé, ce qui peut être est la même chose. J'ai failli, à plusieurs reprises. le balancer; ça lui a donné à réfiéchir... (Après un temps.) Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça?

Je te compare.

Avec?...

SANTIERNE ...Avec une femme que j'ai adorée.

SAZY Sale bête! Et qui ça?

SANTIERNE

Toi.

SAZY

Tu es un amour! — Je me fais du tort, hein? La Zizi d'autrefois...

SANTIERNE

...Ne valait pas celle d'aujourd'hui; j'ai été volé : je t*ai connue trop jeune,

SAZY Presque vierge.

SANTIERNE

Beaucoup trop neuve, en tout cas.. Tu es mille fois plus jolie qu'alors.

SAZY Crois-tu? Mille fois, c'est beaucoup.

SANTIERNE Faut"il jurer?

SAZY

Inutile: tu m'avais, tu ne m*as plus, voilà tout le secret de ton optimisme actuel. — Voyons. D'abord, j'ai vieilli.

SANTIERNE

Tu le crois, mais ça n'est pas sûr; d'ailleurs, moi, de mon côté... Rassure-toi. Ta beauté a toujours le même âge que mon désir.

SAZY, un peu nerveuse

Ne parlons plus de ça; je ne sais pas pourquoi, ça m'agace.

SANTIERNE Pas même.

SAZY

Mais SI, ça m'énerve. Et puis... (menaçante,) tu saîs nos conver-tions? Parloirs d'autre chose . je te disais donc aue Gore;eron n'avait dÎus au'une crainte, celle de me perdre. Quant au îf.une des Bornet^es il îsnore encore ta pr4<!«r»ce ici, puisqu'il ne revient qu'auiourd'hui de son expédition d'AnoJçferre. D'ailleurs, celui-là est déjà un amant savant : il fait le beau et saute au commandement. Je vc^idrais bien voir qu'il se permît de japper.

SANTÎERNE, après un iemps

Et l'autre?

SAZY

Quel autre?

SANTIERNE

L'autre, tu sais bien.

Mais non !

SANTIERNE

Mais si I Celui de l'autre jour, du petit bleu.

SAZY, d*un air entendu

Ahl oui! oui!

SANTIERNE

Oui, oui... Eh bien, qu'est-ce qu'il a dît, celui-là?

SAZY

Celui-là m'a dit : « Ah! tu as pris un homme de compagnie! Et c'est un de tes anciens amants! Ma chérie, tu as eu tort, très tort. Si ce n'est pas un complice, ce sera un ennemi; il se croira des droits sur toi, des droits d'ancien et il fourrera son nez mal à propos dans nos petites affaires. Un homme oublie quelquefois

qu*une femme est sa maîtresse, jamais qu'elle l'a été; il en reste toujours un peu jaloux... Tu verras le gâchis... etc., etc.

SANTIERNE

Ahl vraiment, il a dit tout cela?

SAZY

A peu près,

SANTIERNE Et il y avait même de Vei cœtera?

SAZY Y en avait I

Cest un monsieur très fin, ton... machin.

SAZY

L*ambrc même.

SANTIERNE

Et qu'est-ce que tu as répondu au joli blond?

SAZY

Je lui ai répondu : « Joli blond, tu te trompes; je connais Santierne; c'est un gentleman parfaitement incapable de se permettre aucune enquête indiscrète... et caetera... et caetera...

SANTIERNE

Ah! vraiment!

SAZY

Oui vraiment! Là aussi il y avait de Vet ccsicra.

SANTIERNE Tu me combles.

SAZY, blagueuse

Mais non, mais non; même avec de Vei cœlera^ tu y perds encore.

SANTIERNE, riant Teigne, val

SAZY Oh! teigne, moi! Tu en as du toupet I SANTIERNE, s approchant Puis-je avoir de l'aplomb?

Oui, mais pas d'audace.

SANTIERNE

Pourquoi pas? la fortune aime les audacieux; de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace I

Il Vcmbrasse dans le cou.

SAZY, ic dégageant

Assez! Danton à la manque! Va t'asseoir. (// conii-' nue.) Mais fiche-moi donc la paix, animal! tes moustaches m'énervent; elles piquaient moins fort autrefois...

SANTIERNE, philoêophiquement

A force de gratter, elles ont durci.

SAZY, lui tirant les moustaches

Ça me dégoûte, ce petit balai du cœur. On ne sait jamais où ça s'est promené la veille,

SANTIERNE, jnalicieusement Est-ce qu'il en a, lui, des moustaches?

SAZY Qui ça, lui?

SANTIERNE, 5e reprenant

Je te demande pardon: je suis parfaitement inepte; il n'a évidemment pas de moustaches, lui, l'homme du petit bleu, puisque tu insultes celles des autres, les moustaches universelles, les miennes comprises.

SAZY Tu es bête!... Pis. tu es ridicule.

Dis-moi comment il est, dis-le moi, dis.

SAZY, sèchement Non.

SANTIERNE

Si, si, si, si ! Allez, comment il est, dites, ou je ne joue plus avec vous.

SAZY, geste de h main Au revoir, au revoir.

SANTIERNE

Ohl voyons, qu'est-ce que ça peut te faire ? Ça ne me dira pas son nom... îl est bien ?

SAZY Non, zut ! Assez !

Elle lui lance un coussin à la têle.

SANTIERNE, Vattrapcnt au vol

Comme ceci, c'est gagné... le jeune homme a gagné un joli coquetier.

LES AMANTS DE SAZY 6î

SAZY, un peu sur la défensive

Ah çal mais, tu m'as Tair de te mêler en ce moment ile choses qui ne te regardent guère. Ton insistance ressemble terriblement à de l'indiscrétion! Diable! Est-ce qu'il aurait raison par hasard ? Serais-tu encore jaloux ou déjà curieux ?

SANTIERNE

Tu veux rire ; je suppose que tu v€us rire ; non î... Seulement, il m'intéresse... d'abord parce qu'il t'intéresse... ensuite parce que, si je le connaissais, je saurais toute ton histoire d'un coup, par quels amants intermédiaires tu as passé pour en arriver à celui-là, tes grandeurs et tes décadences ; ça me ravirait.

SAZY, ironique Les décadences surtout.

SANTIERNE, vivement

Méchante, tu ne sens donc pas combien je t'aime toujours >

SAZY, sévèrement Chut !

SANTIERNE Je n'ai pas le droit de te dire que je t'aime ?

SAZY

Plus le droit... Encore si ce n'était pas vrai du tout* ça ne serait qu'une impertinence ; mais comme c'est un peu vrai, c'est un manque de tact; et, dans tes nouvelles fonctions, tu peux tout te permettre, excepté de manquer de tact.

SANTIERNE C'est-à-dire ?

SAZY, sèche

C'est à ne rien dire... voilà !

SANTIERNE, marchant à travers la chambre

Pum! Pum! Pum!

SAZY, taquine Tu rages.

SANTIERNE, même jeu

Pum! Pum! Pum!

Arrête-toi; ne remue pas tant; tu augmentes ma migraine... Eh! bien! Entends-tu?

Quoi?

SANTIERNE, même jeu SAZY

Je te dis de ne pas faire Tours davantage; ça me tape sur ie système. — Tu ne m'entends pas?

SANTIERNE, même jeu

Si, si, très bien!

SAZY

Décidément, mon pauvre vieux, je crains, entre nous, que tu n'aies choisi là une profession au-dessus de tes forces. Tu ne sais pcis prendre une contenance heureuse. Tu n'es pas assez anonyme; tu laisses trop voir tes sentiments personnels; tu oublies que, dans tes nouvelles fonctions, tu n'as droit qu'à un prénom quelconque et qu'il ne devrait plus y avoir de Santierne. Et tu oublies, aussi, que tu dois m'obéir! Que veux-tu? Sois assez adroit pour qu'on n'ait rien à te commander; n'attends pas, pour les satisfaire, que mes désirs soient devenus des ordres... devance-les; enfin grouille-toi, empoté, et ne fais plus le Jacques.

SANTIERNE, se frappant la poUrinc^ à la blague

Jacques Cœur!

SAZY, riani

Non! Jacques Cœur était un argentier... toi. tu e« Sansan-la-purée. Assieds-toi et qu'on n'entende plu* parier de toi, pour le quart d'iieure.

Entre Manette.

MANETTE

Trois minutes et demie, exactement.

Elle dépose sur le lit un plateau avec un œuf à la coque; Saz^f s'installe pour déjeuner; Manette sort. — Saniieme la suit des ^eux, Saiy le remarque.

oAZY, mangeant

Oui, oui, c'est une jolie fille, c'est entendu! En voilà des manières! Tu fais de i'œii à ma femme de chambre, maintenant? Ne nie pas, je t'ai vu.

SANTIERNE, un peu taquin

Pourquoi nierais-je? Elle vaut la peine d'être regardée,

SAZY, sévère

A deux fois; car tu sais, si tu y touches!...

SANTIERNE, changeant la conversation

C'est bon, les mouillettes?

SAZY, la bouche pleine Ça dépend.

SANTIERNE De quoi?

SAZY

De» jouis et des jaimes. {Revenant.) Si tu y touches, tu auras affaire à moi.

SANTIERNE, empressé Mais je ne demande que ça précisément.

SAZY, sévèrement

Oui, oui. — Ainsi c'est compris, je te défends de faire du plat à ma femme de chambre.

SANTIERNE

C'est bon! on n'insistera pas puisque ça te contrarie et que tu viens de me dire r Fais-moi le plaisir de ne pas...

SAZY, rectifiant Non, non, j'ai dit : je te défends...

SANTIERNE Tu tiens absolument à ce mot-là?

SAZY Oui.

SANTIERNE

Parfait! Tu as dit : je te défends; tu aurais pu dire : je te prie; tu as préféré dire : je te défends. Vous savez, elle a dit : je défends. îl faut bien qu'elle en ait pour ses quarante louis par mois, la chérie.

SAZY

Monsieur mon homme de compagnie est vexé?

SANTIERNE

Moins que rien, un caca de mouche, un soupir d'enfant.

SAZY

Monsieur mon homme de compagnie se dévexera... du moins, je l'espère.

SANTIERNE

Nous Tespérons tous.

SAZY

Monsieur mon homme de compagnie veut-il me faire la grâce de m'honorer d'un de ses sourires?

SANTIERNE, grimaçant Certainem.ent.

SAZY

Merci, monsieur mon homme de compagnie, vous m comblez... Voulez-vous être assez aimable pour me débarrasser de ce plateau?

Santierne se précipite et prend le plateau avec une politesse exagérée. — Entre François.

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