NTÏERNE Allons donc
FANNY
D'ailleurs, même si je le connaissais, je ne vous ca parlerais pas, vous pensez bien...
SANTIERNE
Tous mes compliments, Fanny! Les femmes ont un esprit de corps admirable.
FANNY. nette
Elles ne se vendent pas entre elles, mon cher.
SANTIERNE
N'exagérez pas! J'en connais qui vivent de la vente! (Un temps.) Soit! Eh bien, et vous, Fanny, voyons, peuton savoir, cuisque vous êtes heureuse, par qui vous l'êtes?
FANNY
Je n'en fais pas mystère. Mon ami...
SANTIERNE, riant
Ohl mon ami!...
FANNY
Qu'est-ce que vous avez?
SANTIERNE Rien, rien.
FANNY, après un temps
...Mon am.i donc s'appelle Dorguain. II est facteur de pianos, si ça peut vous faire plaisir.
SANTIERNE Eh! ça ne me déplaît pas. Et il est gentil?
FANNY Très gentil.
SANTIERNE Jaloux?
FANNY
Il n'a aucune raison de l'être.
Ce n'est pas une raison. Généreux?
FANNY Ce qu'il faut.
SANTIERNE
Parfait! Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des demi-mondes. Et M""^ Salanzy mère, cette sévère incarnation de la morale impeccable, est-elle toujours de ce monde?
FANNY
Toujours! et toujours aussi raide avec Sazy! Elle ne tient pas à ce qu'on sache que Sazy n*est qu'un diminutif familier de Salanzy, vous savez bien, le sobriquet que les gosses donnaient à la petite, à la pension, rue Duperré. D'ailleurs, depuis vous, la piété de M""' Salanzy mère est devenue effrayante; Sgurez-vous, elle a sombré dans l'évangélisme.
SANTIERNE Pauvre femme! Plaignons-la! Et le petit Jack?
FANNY
Jack! Exquis, ce gamin de neuf ans qui, au fond, a le tempérament de sa sœur et qui meurt d'ennui aux sombres côtés de sa mère. D'ailleurs, on ne le voit jamais. M""* Salanzy ne vient ici que lorsqu'elle ne peut pas faire autrement et elle am.ène Jack le moins qu'elle peut. Elle n'oublie pas que, née à Londres de bourgeois séculaires, elle a été mariée authentiquemenî à un bourgeois
français authentique, et qu'elle a maudit une fois pour toutes son abominable fille aînée, Jane Salanzy, Sazy pour les intimes.
Et pour les plus intimes, Zizi. — Allons, allons, rien n'est changé; rien n'a changé; on retrouve les mêmes êtres avec la même poussière d'habitudes et de manies; mais, vous me croirez si vous voulez, ça m'a fait un vrai plaisir de vous revoir, ma petite Fanny. Même, si vous étiez gentille, vous me laisseriez vous embrasser encore une fois. Ce serait charitable, croyez-moi; je suis très privé depuis mon krach.
FANNY Je veux bien, mais à une condition,
SANTIERNE Acceptée d'avance.
FANNl'
Vous me direz pourquoi vous avez ri tout à l'heure quand j'ai appelé Dorguain « mon ami »,
SANTIERNE, riant
Mon ami... Vous y tenez? Je vais être horriblement franc.
FANNY Ça m'est égal.
SANTIERNE
Ohl voilà; c'est très bête, vous savez; figurez-vous, je ne peux pas m'empêcher de sourire quand j'entends la maîtresse d'un monsieur sérieux et considérable par son crédit l'appeler « mon ami ». Elles disent toutes cela — les autres, bien entendu, pas vous — avec une nuance indéfinissable de respect professionnel, d'affection
popote et de mépris que je trouve infiniment réjouissante. D'autant que, si elles mettent tant de complaisance à l'appeler « mon ami », c'est, au fond, pour laisser une porte ouverte à l'inconnu, et l'emploi d' AMANT vacant. Ça leur fait tant de plaisir de pouvoir dire d'un autre qui ne les paie pas : mon amant. Voilà pourquoi j'ai souri. — Lç baiser?
FANNY
Heu! C'est bien parce que j'ai promis.
Il Vembrasse.