‹ Théâtre completChapitre 3 sur 78 · NTÏERNE Allons donc · texte numérisé non relu

NTÏERNE Allons donc

FANNY

D'ailleurs, même si je le connaissais, je ne vous ca parlerais pas, vous pensez bien...

SANTIERNE

Tous mes compliments, Fanny! Les femmes ont un esprit de corps admirable.

FANNY. nette

Elles ne se vendent pas entre elles, mon cher.

SANTIERNE

N'exagérez pas! J'en connais qui vivent de la vente! (Un temps.) Soit! Eh bien, et vous, Fanny, voyons, peuton savoir, cuisque vous êtes heureuse, par qui vous l'êtes?

FANNY

Je n'en fais pas mystère. Mon ami...

SANTIERNE, riant

Ohl mon ami!...

FANNY

Qu'est-ce que vous avez?

SANTIERNE Rien, rien.

FANNY, après un temps

...Mon am.i donc s'appelle Dorguain. II est facteur de pianos, si ça peut vous faire plaisir.

SANTIERNE Eh! ça ne me déplaît pas. Et il est gentil?

FANNY Très gentil.

SANTIERNE Jaloux?

FANNY

Il n'a aucune raison de l'être.

Ce n'est pas une raison. Généreux?

FANNY Ce qu'il faut.

SANTIERNE

Parfait! Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des demi-mondes. Et M""^ Salanzy mère, cette sévère incarnation de la morale impeccable, est-elle toujours de ce monde?

FANNY

Toujours! et toujours aussi raide avec Sazy! Elle ne tient pas à ce qu'on sache que Sazy n*est qu'un diminutif familier de Salanzy, vous savez bien, le sobriquet que les gosses donnaient à la petite, à la pension, rue Duperré. D'ailleurs, depuis vous, la piété de M""' Salanzy mère est devenue effrayante; Sgurez-vous, elle a sombré dans l'évangélisme.

SANTIERNE Pauvre femme! Plaignons-la! Et le petit Jack?

FANNY

Jack! Exquis, ce gamin de neuf ans qui, au fond, a le tempérament de sa sœur et qui meurt d'ennui aux sombres côtés de sa mère. D'ailleurs, on ne le voit jamais. M""* Salanzy ne vient ici que lorsqu'elle ne peut pas faire autrement et elle am.ène Jack le moins qu'elle peut. Elle n'oublie pas que, née à Londres de bourgeois séculaires, elle a été mariée authentiquemenî à un bourgeois

français authentique, et qu'elle a maudit une fois pour toutes son abominable fille aînée, Jane Salanzy, Sazy pour les intimes.

Et pour les plus intimes, Zizi. — Allons, allons, rien n'est changé; rien n'a changé; on retrouve les mêmes êtres avec la même poussière d'habitudes et de manies; mais, vous me croirez si vous voulez, ça m'a fait un vrai plaisir de vous revoir, ma petite Fanny. Même, si vous étiez gentille, vous me laisseriez vous embrasser encore une fois. Ce serait charitable, croyez-moi; je suis très privé depuis mon krach.

FANNY Je veux bien, mais à une condition,

SANTIERNE Acceptée d'avance.

FANNl'

Vous me direz pourquoi vous avez ri tout à l'heure quand j'ai appelé Dorguain « mon ami »,

SANTIERNE, riant

Mon ami... Vous y tenez? Je vais être horriblement franc.

FANNY Ça m'est égal.

SANTIERNE

Ohl voilà; c'est très bête, vous savez; figurez-vous, je ne peux pas m'empêcher de sourire quand j'entends la maîtresse d'un monsieur sérieux et considérable par son crédit l'appeler « mon ami ». Elles disent toutes cela — les autres, bien entendu, pas vous — avec une nuance indéfinissable de respect professionnel, d'affection

popote et de mépris que je trouve infiniment réjouissante. D'autant que, si elles mettent tant de complaisance à l'appeler « mon ami », c'est, au fond, pour laisser une porte ouverte à l'inconnu, et l'emploi d' AMANT vacant. Ça leur fait tant de plaisir de pouvoir dire d'un autre qui ne les paie pas : mon amant. Voilà pourquoi j'ai souri. — Lç baiser?

FANNY

Heu! C'est bien parce que j'ai promis.

Il Vembrasse.

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