‹ Théâtre completChapitre 37 sur 78 · GORGE RON · texte numérisé non relu

GORGE RON

C'est ce qui vous trompe. Vous l'êtes au moins autant que moi. Voyez-vous, mon petit, il n'y a pas que les femmes qui nous fassent cocus; les événements aussi, quand ils se paient nos têtes comme nos maîtresses et nous fichent dedans avec le mêm.e air de ne pas y toucher. Que je vive vingt ans encore — c'est peu probable, mais c'est possible, après tout — et bien! c'est vous, des Bornettes, que pendant tout ce temps-là je ferai cocu. Adoptez donc ma philosophie placide et prenez une bonne fois le parti de chercher partout des sujets de joie, même et surtout dans vos propres mésaventures. C'est le seul moyen que j'aie trouvé jusqu'à ce jour de ne pas souffrir des miennes.

SANTIERNE

Topez là, monsieur Gorgeron. Voilà une façon d'entendre la vie qui n'est pas pour me déplaire.

GORGERON

A la bonne heure! Voulez-vous parier, Santierne, que ce jeune homme se dit, en m'examinant : « Cause, mon

vieux; je saU oe que tu as dans le ventre; ça n'eft pas le Pérou; tu n'en a« plus pour longtemps... » Comme il est jeune, hein, Santierne! Il ne se doute pas à quel point le dé^ir de s'amuser aux dépens du voisin conserve.

DES BORNETTES

Vous êtes charmant. Monsieur Gorgeron. Il y a un agrément véritable à causer avec vouç.

GORGEROxN

Agrém.ent. peut-être, mais proBî, .issurément! D'ailleurs, mon cher... présomptif, j'ai aussi de la sympathie pour vous. Je ^ais si bien les joies qui vous sont réservées!

DES BORNETTLS

Et moi donc!

GORGERON

Eh! Vous vous vantez! Vous ne vous en faites, vous, qu'une idée lointaine... très lointaine... Il faudrait d'abord commencer par ne pas prendre Sazy au sérieux. (A Santierne.) N'est-ce pas?

Santierne approuve de la tête.

eml

DES BORNETTES, atwri

GORGERON

Ah çà! est-ce que vous vous imaginez que j'aim.e Sazy par hasard? ou qu'elle m'aime? Nenni. Elle et moi, nous ne pouvons pas nous sentir. Aussi ne pouvonsnous pas nous passer l'un de l'autre; nous nous sommes fait trop de mal pour ne pas nous être indispensables!

DES «ORI^iTTtS

Vous en avez d'exsellenfâsi IVlaii îi vii» n'âvicZ pas qu&lqœfûis — ràrôjfneflt — de« comperwatiom, vous ne

seriez pas assez bête pour mener ici la vie que vous menez et me disputer si âprement le plaisir — coûteux — d'être l'amant de cette extraordinaire Sazy,

GORGERON, riant Des compensations! Non, mais regardez-moi, des B omettes. Ce serait entrer dans votre jeu et sortir du mien, qui est de vous faire... poireauter le plus longtemps possible. {A Santierne,) Enfin, un jour viendra où,., il triomphera tout de même. Du moins les probabilités sont pour lui. (A des Bornettes.) Désirez-vous savoir alors ce qui se passera?

DES BORNETTES

Allez-y; ça vous fait tant de plaisir de faire Ifr malin sur mon dos.

GORGERON

Je vous crois; cette malice-là me coûte vingt ans d'expérience et quelques centaines de mille francs. Il faut bien que je rentre dcins mes avances.

DES BORNETTES

Nous disons donc que vous me faites l'amitié de disparaître et qu'on n'entend plus parler de vous... Après...

GORGERON

Après? Sazy vous installe à ma place; vous héritez de tous mes honneurs et de toutes mes charges; ça vou3 va, hein?

DES BORNETTES Je vous crois!

GORGERON Eh bien, dès le lendemain, vous vous prendrez en grippe, elle, parce que vous n'aurez à la posséder d'autre droit que votre arg^iat; vous, parce que vous ne la possé-

(ierez qu'à cause de votre argeni. Je le disais tout à l'heure à Jack: l'argent rend méehaHts ceux qui le pos« sèdent et haineux ceux qui le reçoivent.

SANTIERNE

A ce compte-là, comme je dois être bon!

GORGEÎ^ON

Ne vous vantez pas^ mon cher; vous n'êtes, vous, qu*ua Crésus désafFecté, voilà tout. J

SANTIERNE

Vous avez peut-être raisoa. Çrisli! Comme il faut savoir être modeste, même dans la dèche.

DES SORNETTES, avec douceur

Et si vous étiez simplement ce qu'on appelle une sale nature.

GORGERON

Ma foi non, je ne suis pas plus mauvais qu'un autre; seulement j'en veux malgré moi aux êtres qui font semblant de m'aimer parce que je paie l'additioa.

DES BORNETTES

Enfin, je ne sais pas si je détesterai jamais votre Sazy, mais je sais que je ne m'embêterai pas qugujd je pourrai enilii l'aimer tout mon saoul!

GORGERON Savoir !

DES BORNETTES Tout su!

GORGERON Ouais! A mon sens, vous ne commencerez à vous

amuser... vraiment que beaucoup plus tard, quand vous aurez enfin compris de quoi il retourne. Par exemple...

DES BORNETTES

Par exemple?...

GORGERON

Vous verrez comme vous trouverez ça comique, quand on vous contera des histoires de brigands dont vous ne croirez pas un traître mot et Dieu sait s'il y en a des mots traîtres dans ces histoires-là!

DES BORNETTES

Par exemple?

GORGERON

Tenez, j'ai commandité récemment dans ces conditions pour la bagatelle de cent mille francs un petit monsieur qui travaille dans les pneus, et auquel Sazy porte un intérêt tout particulier. Cela m'a fort diverti.

DES BORNETTES, vivement

Qui est œ petit n onsieur? Je ne le connais pas.

GORGERON

Vous le connaîtrez. Pour le moment, permettez-mo^" de n'en pas dire davantage. Secret professionnel. Mais ne vous désolez pas, mon cher, vous le retrouverez.

DES BORNETTES A voir!

GORGERON Tout -iTi!

DES BORNETTES, ^e parodiant Ouais!

SANTIERNE

Croyez-moi, mon cher des Bornette?. Loin de vous plaindre, vous devriez remercier le ciel qui vous a mis sur le chemin de monsieur Gorgeron. Vous êtes à bonne école. Tenez, regardez-moi. Je vais tout à l'heure me brouiller avec Sazy que j'aime tendrement et depuis longtemps — car je suis votre doyen, messieurs. — Eh! bien, je hausse doucement des épaules très philosophiques.

DES BORNETTES, joyeusement

Comment! il y a de la brouille dans le ménage?

SANTIERNE

Ça vous fait plaisir, hein! Si, si, avouez-le donc. C'est si naturel!

GORGERON, licl

Ouais! Et vous croyez que je vais autoriser la rupture! Santierne, vous êtes un des rares esprits de ce temps capables de m'apprécier à ma réelle valeur. Votre approbation m'est devenue néceseaire J'y tiens.

DES BORNETTES. ironiquement

Vous oubliez que si notre excellent Santierne s'en va, ça ennuiera tout de même beaucoup Sazy; et ça vaut la peine, ça, peut-être...

GORGERON

Sdjis doute, sans doute; mais comme ça n'ennuierait autant qu'elle, j'y perdrais.

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