SCENE X CLOTILDE, LUCIENNE
CLOTILDE Eh bien! Qu'est-ce que tu as? Tu es soufrante?
LUCIENNE Non. Ce n'est rien. Un étourdissement.
CLOTILDE Qu'eât-ce qui a pu te mettre dans un état pareil?
LUCIENNE
Non, c'est impossible! impossible! c'est une calomnie! cela ne peut pas être, cela n'est pas! Dis-moi que cela n'est pas.
CLOTILDE
Mais quoi? Mais quoi? pour l'amour de Dieu! LUCIENNE
Ah! c*est vrai! tu n'es pas au courant! Tu vois, je deviens folle! Sais-tu ce que je viens d'apprendre? André... oui, Landelle, lui enfin, serait... Non, c'est absurde! Cela ne tient pas debout! Il serait sur le point de se marier! Lui! Ah! c'est comique! Tu comprends? Tu as compris? Lui! se marierl...
CLOTILDE
Quelle niaiserie!
LUCIENNE N'est-ce pas?
CLOTILDE
Et c'est cat imbâcile de Sylvain?...
LUCIENNE
Oh! ce n'cît pas sa faute à ce garçon. Il ne pouvait pas se douter. Il répète ce qu'il entend dire. Mais, tu ne trouves pas cela admirable? Tiens, c'est tellement invraisemblable et tellement bête qu'on y croirait presque.
CLOTILDE Calme-toi, 3e t'en prie!
LUCIENNE, vivement Tu y crois, toi? Avoue que tu y crois?
CLOTILDE
Moi! Tiens, voilà le cas que je fais de tous ces racontars imbéciles et méchants.
Elle hausse les épaules.
LUCIENNE, profondément Ah! Clotilde, si tu savais comme j'ai du chagrin!
CLOTILDE Là, tout de suite! Tiens, tu mériterais...
LUCIENNE, lui fermant la bouche
Tais-toi! Ecoute, tu ne crois pas Sylvain capable de mentir par curiosité?
CLOTILDE
Non. Il est bavard, léger, écervelé. Il n'a pas grand' chose làl (Elle se touche le cœur) et rien du tout ici. {Elle se touche le front.) Mais il n'est pas méchant, ça, non!
LUCIENNE
Alors, c'est vrai.
CLOTILDE
Mais non, mais non, ce n'est pas vrai! Un potin! Tu sais ce que c'est qu'un potin. Ça va, ça vient. D'où ça vient-il? Personne ne peut le dire. Où ça va-t-il? Où ça ne devrait pas aller. Ça fait le mal que ça peut sur sa route, comme une bombe anonyme; ça éclate, ça blesse, ça tue parfois, et ça s'éteint après dans l'indi^érence et dans l'oubli. Tu ne vas pas être assez enfant pour te tourmenter d'un potin?
LUCIENNE Si!
Dieu que tu es sotte!
LUCIENNE
On ne dit pas seulement qu'il va se marier; on le dit fiancé et on dit avec qui.
CLOTILDE Vraiment! et c'est?...
LUCIENNE
Tu ne devines pas? Oh! Je l'aurais parié! Ton amie, ta chère amie, ma rivale, m.on ennemie auprès de tous les gens que j'aime, ta Polonaise, enfin!
CLOTILDE
Anna! {Eclatant de. rire.) Ah! Non! cette fois, laissemoi rire! c'est trop drôle! C'est encore plus bête que je ne pensais! Anna! Tu aurais dû ra€ le diri tout de îuite. J« t'aurais rassurée d'un mot.
CCEUR A CŒUR 203
LUCIENNE Mais enfin pourquoi pas?
CLOTILDE Par6« que... parce que si cela était, je le saurais.
LUCIENNE Ce n'est pas sûr.
CLOTILDE
Je suis sa meilleure, sa seule amie.
LUCIENNE
Ce n'est pas une raison. On dit qu'ils sont fiancés secrètement, et qu'ils se marieront, cet été, là-bas, en cachette, honteusement.
CLOTILDE
On dit bien d'autres infamies. Eh bien, moi, je donne un démenti formel à tous ces ragots. Je t'affirme que ce mariage est absurde, qu'il n'en a jamais été question et que, même s'il en a été question — ce qui n'est pas — il ne se fera pas parce qu'il ne peut pas et ne doit pas se faire.
LUCIENNE
Ahl Cloîilde, comme je voudrais te croire I
CLOTILDE Tu peux me croire.
LUCIENNE
C'est que, vois-tu, si je perdais André, je te jur«, je n y survivrais pas.
CLOTILDE
Je le sais bien. (On entend un bruit d'auto,) Ce doit
être elle. (Se précîpiianl à la fenêtre.) Oui, c'est elle. Veux-tu que je ne la reçoive pas?
LUCIENNE
Non! Non! au contraire. Reçois-la, je t'en prie. Nous allons savoir.
CLOTILDE
Comment! ce que je te dis ne te suffit pas?
LUCIENNE Non.
Alors, il faut?...
LUCIENNE Oui, oui interroge-la; je serai plus tranquille après.; Mais, quelle que soit sa réponse, jure-moi de me la rapporter iîdèleraent. Vois-tu, même si c'est vrai, il faudra me le dire. Je serai courageuse. Et puis, au moins, avertie à temps, je pourrai me défendre contre elle, contre lui, contre moi.
CLOTILDE Ah! quelle folle tu fais! Eh bien, c'est entendu, je vais la recevoir, l'interroger, et puisque tu veux savoir, tu sauras, je te le promets; tu sauras que tu es une gosse qui a terriblement besoin d'être sun'eillée et grondée! Allons, entre là, dans ma chambre. On vient de sonner, dépêche-toi.
LUCIENNE, sortant Aie pitié de moi, ma petite Clotilde. Sois prompte. Elle referme la porte sur Lucienne au moment où Erncii armonce.
ERNEST Mademoiselle Hoiska!