‹ Théâtre completChapitre 58 sur 78 · SCENE XI CLOTILDE. ANNA · texte numérisé non relu

SCENE XI CLOTILDE. ANNA

CLOTILDE

Bonjour, Anna. Comme vous venez tard aujourd'hui! ANNA

C'est vrail chère! il faut me pardonner, voyez-vous. J'ai dû faire mille courses urgentes. Ah! votre Paris! quel diable! Tous les magasins vous tirent par le bas de vos jupes; c'est de la persécution. Mais j'ai là de quoi vous radoucir chère; tenez, deux cahiers des Varïatwnù du Beethoven, des mélodies du Schumaim, du Duparc et du Debussy! Qu'est-ce que vous en dites? C'est du Dcuian, tout ça, hein?

CLOTILDE

Bravo! Et moi, tenez, regardez! Tout ce que j'ai pu trouver de votre Chopin, à quatre mains.

ANNA Oh! c'est gentil, ça, très gentil. La Clotilde, vous êtes un amour!

Elle s assied au piano ei prélude.

CLOTILDE Une tasse de thé d'abord.

ANNA Je croi* bien.,. Mais dépêchons-nous, heîn> vous voulez bien? Figurez- vous, il faut que je sois à six

heures à votre Ritz; j'ai rendez-vous avec des amis de la-bas, de grands amis; je ne peux pas les négliger. Nous bavarderons en jouant. Demain, je vous promets, j'aurai du temps, beaucoup de temps pour vous. {Clotilde pose la iasse sut le piano.) Merci!

CLOTILDE

Ma foi, dans ces conditions, j'ai bien envie de vous proposer de laisser dormir jusqu'à demain Chopin et Beethoven. Les Variations, c'est un peu dur pour d« femmes pressées.

ANNA, riant

Et même pour des femmes pas pressées du tout. (Fermant le piano.) A demain, vieux. (Elle caresse le piano.) Si vous sortez tout à l'heure, je vous dépose, voulezvous? On restera plus longtemps ensemble, ainsi.

Je vous remercie. On vient me prendre.

ANNA

Ah! ahl vous me trompez, alors?

CLOTILDE

Avec qui? Je voudrais bien savoir. Je suis tine amie transparente, moi. Je n'ai pas de secrets.

ANNA

Ah çà, mais moi non plus. Des secrets? Pourquoi aurais- je des secrets contre vous? En voilà une chose donc!

CLOTILDE Si cependant...

Elle hésite.

ANNA Eh bien, allez, dites... j'attends, je suis curieuse... j'impatiente!

CLOTILDE

Non. J'ai peur d'être indiscrète.

ANNA, riant

Indiscrète! vous! avec moi! Je dois rire! liein! c'est ça, je dois!

Elle rit plus fort.

CLOTILDE

Si cependant, vous me cachiez quelque chose, ne protestez pas!... quelque chose de très intime, dont vous ne me devez pas la confidence, c'est certain, mais que peutêtre vous auriez pu révéler à une amJe exceptionnelle comme moi.

ANNA

Qu'est-ce que ça? Je ne comprends rien dans toute votre histoire. Oh! elle est bien embrouillée et compliquée, votre histoire! Allons, allons! au diable les énigmes et parlez-moi en franchise Des amies, ça ne doit jamais se parler d'autre manière, et Ton est des amies, hein, toutes les deux, de vraies? Aîcrs, allez-y; dites-moi ce qu« vous avez sur votre cœur. Vous ne risquez rien. Je ne vou» en voudrai pas.

CLOTILDE Soit, puisque vous l'exigez.

Je crois bien.

ANNA

CLOTILDE

Ma chère Anna, on parle beaucoup de vous en ce moment, à Paris.

ANNA

On a tort. Ah! c'est bien là votre Paris! Pour trois malheureuses mélodies du Schubert ou du Fauré chanléeR devant cinquante imbéciles!...

CLOTILDE Non. Il ne s'agit plus de l'artiste, mais de la femme.

ANNA Voyez-vous I Et que dit-on, par exemple?

CLOTILDE Vous ne vous fâcherez pas?

ANNA, riant

Vous êtes bctel

CLOTILDE

On prétend que vous, qui avez été tant courtisée et qui avez jusqu'ici évincé tous les candidats... on prétend que vous auriez enfin fait votre choix.

ANNA

Ahl A la bonne heur«! Allez! allez! Continuaz, ça m'amuse beaucoup.

CLOTILDE

On ajoute que vous vous seriez fiancée secrètement ces jours derniers et que vous auriez décidé de vous marier, cet été, là-bas, dans vos terreks.

AT-ÎNA

Vraiment 1 Vraiment! C*e&t meiveillaux. Est-ee qavR dit aussi avec quel homme je dois faire tout cela?

CLOtîLDE Bien entendu.

ANNA

Voyons donc! voyons donc l'homme! Je suis curieuse.

CLOTILDE Vous le voulez î

ANNA

Je vous en prie. Il faut me dire cela aussi, cela surtout,

CLOTILDE

Il s'agirait d*un homme du monde, très répandu, M. André Landelle.

ANiNA, riant

Vraiment! vraiment! C'est merveilleux!

CLOTILDE

N'est-ce pas? Croyez-vous qu'on a de l'imagination, à Paris, et qu'on est capable d'inventer des choses...

ANNA, même jeu

NonI Je trouve cela merveilleux parca que c'est vrai»

CLOTILDE. stupéfaite C'est vrai?

ANNA

Oui, c'est vrai! Seulement je suis dans Tadmiration de votre Paris! Je suis, comment dites-vous ça, abasourdie. On sait tout ici. Cela tient du miracle. Comment diable a-t-on pu découvrir tout cela? C^était un secret entre M. Landelle et moi.

CLOTILDE

ANNA, 5e levant, sèchement Clotilde, je vous en prie!...

Je n'ai pas, vous pensez bien, ma chère Anna, i' intention de vous o^enser. Mais puisque vous me dites vous-même que seuls, M. Landelle et vous...

ANNA, fronçant les sourcils Cegt bien. Il suffit.

CLOTILDE

Vous comprenez ma surprise, et, oui, vraiment, ma peine d'apprendre par des étrangers une nouvelle que j'aurais dû tenir de vous la première.

ANNA Je suis très ennuyée. Je ne m'explique pas...

CLOTILDE

Oh! il y a des mariages que l'on rend nécessaires. On

P'étend à la main d'une personne... on peut aller jusqu'à la forcer...

ANNA, agacée

Encore ces insinuations!

CLOTiLDE

ue-i-.ousP Je che;che à m'expliquer. Je relkchis... et je me dis qu'une jeune fille, même étrangère, est vite compromise, que...

ANNA, coupanie Ne vous dites pas tout cela. C'est inutile.

CLOTILDE Vous êtes orpheline et très riche, ma chère Anna.

ANNA

Je sais bien. Ah çà! chère, me croyez-vous si simple et me prenez-vous pour une de vos bécasses d'ici? Depuis que je suis seule dans la vie, et ça remonte haut, est-ce que vous vous imaginez que je ne suis pas sur mes gardes? Je connais les hommes peut-être, même ceux d'ici qui sont plus, comment vous dites? plus malins que ceux des autres pays. Jusqu'ici, j'ai toujours \'u clair au-dedans de ceux qui me voulaient pour mon argent. Pensez-vous qu'il m'est tout à coup venu du sable dans les yeux? Si je n'ai pas découragé M. Landelle, et si je lui ai promis que j'en ferai mon mari, c'est que je suis sûre de son sentiment pour moi et sûre aussi de mon sentiment p^ur lui; et puisque vous voulez que je sois toute nue d'âme devant vous, je vous le dirai donc, Clotilde, je l'épouse parce que je l'aime.

CLOTILDE 1 ant pis!

ANNA

Non, tant mieu^:, parce que cela est très rare, parce que c'est la première fois que cette chose m'arrive et que c'est une chose très douce en vérité. Dites-moi tout de même, est-ce que je puis savoir pourquoi vous cherchez ainsi à me détourner de lui?

CLOTILDE

Non, «scuaez-moi.

ANNA

Alors, il fallait n« rien dire; cela valait mieux, croyezlaoi; ûB ne ti«nt paâ des propos défavorablei aur les

gens lorsqu'on ne peut pas avouer les raisons pourquoi on le fait.

CLOTILDE

Ces raisons ne m'appartiennent pa|,

ANNA, Temoniani

Tant pis. Alors, je le répète, il fallait tenir le silence. Je suis très fâchée de tout cela.

CLOTILDE Vous partez?

ANNA

Oui. Il me semble aujourd'hui que nous n'avons plus rien à nous dire. Voyez-vous, chère, je comprends toutes les franchises et même la brutalité; c'est sain, cela; m.ais les réticences, les mots à demi, les sous-entendus, les pensées d'arrière, je ne les admets pas. Je suis peut-être une sauvage; mais je les considère, moi, je vous le dis tout brut, comme des trahisons d'amitié.

CLOTILDE

Je ne peux pas vous en dire davantage pour le moment, ma chère amie, et vous m'en voyez consternée. Je vous le jure, je n'en ai pas le droit. Mais demain peut-être, pourrai-je vous révéler tout ce que je sais, et alors, laissez-moi espérer que je ne trouverai pas une ennemie dans l'amie qui est entrée ici tout à l'heure.

ANNA

Nous verrons. A demain donc. Je ne prom.ets rien. J'attends. En tout cas, je n'ai pas changé pour vous, croyez bien. Je ne suis pas une girouette parisienne. Eh! Eh ! Il est presque les six heures. Je me sauve. Au revoir, chère.

Elle 9ort, reconduite par Cloiilde,

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