SCENE IX LANDELLE, LUCIENNE
LUCIENNE
Je veux savoir tout de suit®. Réponds d'un Baot, d*ua 5«al. Est-ce vrai?
LANDELLE, ûV«€ émotion
Lucienne, ma chèra Lucienne, je vous en pri«, n'exigaz pas d« moi que je vous réponde avec cette sécheresse, cslte brutalité. Quand je vous aurai parlé, vou» comprendre?;.
LUCIENNE
AôssE. Je comprends. J'ai compris. C'est yrail Tu vas tt marier, tu veux te marier ! Toi ! Toi qui me jurais encore il y a trois jours, que tu m'aimais, qui me le prouvais, grands dieux! Tu me quittes, tu m'abandonnes, tu t'en vas! Et moi, qui m'imaginais qu'on t'avait calomnié! Non, tu avoues tout de suite, tu préfères avou«r tout de suite. Comme cela, les choses iront plus vite. Tu seras plus tôt débarrassé de moi, plus tôt libre, libre d'aller la retrouver! Et tu l'as cru, dis? tu as cru que j'allais accepter, me résigner, me laisser sacrifier? Tu l'as cru? Eh bien, tu t'es trompé, mon petit! Tu t'«a tjrompé. On ne passe pas!
iUU s* est miss devant la p^i^ lêt hms grends ctn*êris, c«mme folle.
LANDELLE, froidemerd
A la boraie heure! Du moment que nous luttons, je peux être vaincu; en vous défendant de cette façon, vous diminuez mes torts envers vous, qui sont réels, je le reconnais. Devant votre douleur, je ne me serais peut-être pas trouvé d'excuses et je serais sorti d'ici consterné. Mais devant vos menaces...
LUCIENNE, changeant de ton
Tu as raison. Je menace et je n'y ai guère de cœur. André, mon André, pardonne-moi. Songe que j'ai tout appris hier, par hasard, que je me suis raidie d'abord dans un immense effort pour ne pas mourir de chagrin; que j'atiendais ta venue avec de la fièvre dans le cœur et de la folie dans les nerfs et que je ne veux pa?, que je ne veux pas que ce soit. Tu comprends? (Se jetant à son cou.) Je t'aime tant, mon petit. Tu ne sais donc pas? Tu n'as donc pas encore compris? Va! Jamais tu ne retrouveras ce que tu perdrais si tu étais assez fou pour m'abandonner. Tu ne m'aimes donc plus, même un peu, même assez pour avoir pitié de m»oi? Tu ne m'as donc jamais aimée?
LANDELLE
Si! Je vous ai beaucoup aimée, Lucienne, et je vous aime encore beaucoup. Mais que voulez-vous? Je ne suis pas maître de ce qui est arrivé; malgré moi, je vous le jure, à mon insu, un autre sentiment est né en moi, que je ne soupçonnais pas d'abord, qui, peu à peu, s'est développé, a grandi... si bien qu'aujourd'hui...
LUCIENNE, s'écariant violemment
lU men?! Ce n'est pas vrai! Tu ne l'aiiiici pas! Tv mens pour me faire de la peine, poar me torturer, pour me punir. Et pcna%Bsnit, qmd maJ t'ai-je doî>c fait? Allor*.
CŒUR A CŒUxR 255
parle, dis-moi, je veux tout savoir. Quand as-tu commencé à m'aimer moins? Quand as-tu cessé de m'aim'er?... Tu ne réponds pas... parce que... oui, n'est-ce pas?... c'est cela, parce que tu n'as pas cessé de m'aimer. J'en suis sûre... Tu te trompes, tu t'abuses. Tu as cru en aimer une autre... Ce n'était pas vrai. Non! Ce n'est pas vrai! Tu m'aimes toujours! Tu n'as jamais aimé que moi. Est-ce que ça s'oublie, est-ce que ça peut s'oublier, ce qu'il y a eu entre nous?
LANDELLE
Non, et je ne l'oublierai jamais. Mais soyez juste, Lucienne, cela ne pouvait pas durer; vous n'étiez pas libre. Vous êtes la femme d'un autre homme qui vous adore et vous n'auriez pu devenir la mienne qu'en commettant une mauvaise action. J'ai mieux aimé renoncer à des joies peut-être criminelles, et c'est pour cela que j'ai résolu de mettre de l'irréparable entre nous.
LUCIENNE, sourdement Oh! comme je te méprise et comme je te hais.
LANDELLE
Lucienne, une femme comme vous ne se laisse pas aller à des violences pareilles. Elles ne sont pas dignes de vous, je vous assure.
LUCIENNE, safolani
Dignes de moi! Tu oses parler de ma dignité! Toi! ma dignité! où est-elle? qu'est-elle devenue? qu'en as-tu fait, dis, misérable, oui, misérable, de m'avoir appris à t'aimer? Est-ce que je pensais à toi? Est-ce que je voulais de toi? Est-ce que je t'avais gardé une place dans ma vie? Non, tu y es entré de force, avec effraction, et quand tu me deviens indispensable, tu t'échappes! tu t'évades! tu désertes le cœur oij tu t'étais engagé. Lâche!
Mais si tu ne m'aimes plus, qu'est-ce qui m'excuse? qu'est-ce qui me justifie? Je ne suis plus qu'un pauvre être dégradé et lamentable. Il ne me reste plus qu'à mourir. Oui, tu connais cette phrase! Les femmes que tu as lâchées avant moi — car on emploie ce joli mot, n'est-ce pas? pour cette jolie chose — te l'ont criée avant moi. Et elles ne sont pas mortes! Et tu n'as rien à te reprocher! Eh bien, je ne sais pas si elles me ressemblaient, mais moi, André, j'en mourrai; je mourrai, après la honte ce t'avoir connu, de la douleur de t'avoir perdu. J'en mourrai, te dis-je. Aliî tiens, je ne peux même plus attendre; mon chagrin me fait trop de mal; j'aime mieux en finir tout de suite.
Elle se précipite vers la fenêtre, Landelle se jette sur elle. Elle se débat.
LANDELLE. la maîtrisant
LUCIENNE, luttant
Laisse-moi! mais laisse-moi donc! Ah! tu me fais très , mal... et c'est très doux.
LANDELLE, la forçant à s'asseoir
Lucienne, asseyez-vous là, près de moi, et écoutez-moi. Depuis que vous êtes entrée, le chagrin, la colère vous ont égarée et je n'ai plus retrouvé cette Lucienne si charmante et si tendre à qui je garderai en moi une place unique. Vos injures, vos menaces m'ont irrité; je n'ai plus été moi-mêm.e et je n'ai pas trouvé les m.ots qui vous auraient apaisée. C'est votre faute. Vous m'avez repoussé et accablé tout de suite. Allons, donnez-moi votre main, Lucienne, et écoutez-moi. Vous allez me jurer que, quoi qu'il arrive, vous ne recommencerez plus... cela... J'ai été très coupable vis-à-vis de vous; mais je ne croyais pas que l'on pouvait m'aimer avec cette violence. Je ne le
méritais pas, sans doute. C'est vrai, j'en suis sûr maintenant, Lucienne, je ne vous mérite pas. Si j'avais pu prévoir qu'un jour vous souffririez de moi, jamais je ne me serais permis de vous approcher. Je suis atterré du mal que j'ai pu faire; m.ais il ne faut pas qu'il en résulte des choses irréparables. Il ne le faut pas. Je ne le veux pa«. Allons! Jurez-moi que vos vilaines idées de tout à l'heure sont parties, que vous ne vous laisserez plus emporter par la douleur ou la colère et que, quoi qu'il arrive, vous vivrez.
LUCIENNE, 5e dégageant, très calme
Je te le jure, je vivrai. J'ai eu un moment de folie. C'est fini. Je vivrai. Je veux vivre. J'ai soif de vivre et d'être heureuse, mais d'être heureuse par toi. Tu m'as offert ta vie. Je l'ai acceptée en échange de la mienne. Nous n'avons plus le droit de nous reprendre l'un à l'autre. Je te garde. (Elle lui met la main sur Vépaule.) Qu'est-ce que tu vas faire maintenant... de l'autre?
Je ne sais pas encore.
LUCIENNE
Ce n'ect pas une réponce. Donne-rnoi ta parole d'hon= neur qu'en sortant d'ici tu vas aller la trouver et rompre avec elle. Je te demande ta parole d'honneur, d'homme à homme.
LANDELLE
Non.
LUCIENNE Tu ne veux pas me la donner?
LANDELLE Je ne peux pas vous la donner.
LUCIENNE Pourquoi? Parce que tu ne veux pas rompre avec elle?
LANDELLE Peut-être.
LUCIENNE, méchamment
Elle est très riche!
LANDELLE Lucienne!
LUCIENNE, même ton
Sinon, pourquoi me la préférerais-tu? {Landelle fait un pas Vers la porte.) Inutile, tu ne partiras pas!
Cependant...
LUCIENNE, froidement
Reste. Nos comptes ne sont pas encore réglés.
LANDELLE
Que peux-tu vouloir de moi, maintenant... après ce que nous nous sommes dit?
LUCIENNE
Je veux que tu attendes Jacques. Tu t'expliqueras avec lui.
LANDELLE
A la bonne heure! Je préfère cela. Une explication entre hommes.
LUCIENNE
Ouï, je ès.Lz, tu es courageux. Tu as ce courage-là aussi. Tu as tous les courages. Eh bien, non, tu as raison, c'est impossible; il ne faut pas; je ne peux pas lui faire cette peine, lui porter ce coup. H ne m*a rien fait.
lui... Et puis... non... Il pourrait t'arriver malheur... Je ne peux pas supporter cette idé«... Tiens» va-t'en.
LANDELLE
Je ferai ce que vous voudrez, Lucienne. Je suis prêt à accepter toutes les reiponsabilités de ma conduite.
Va-t'en.
Adieu !
// remonte leniemenî.
LUCIENNE, très humble
André! Attends un î>eu, voyons, puisque tu ne reviendras plus. C'est la dernière fois que je te vois. La dernière!... Laisse-moi te regarder... Je ne te reconnais presque plus, d'ailleurs. Tu n'avais pas ces yeux-là dans le temps. Ils ont changé, je t'assure... Non... ces yeux-là, je ne les aurais jamais aimes. Ils sont durs, méchants; ce sont des yeux de voleur, oui, de voleur, car tu m'as tout volé, André, m.on André, tout, mon honneur, ma joie et jusqu'à ma douleur que je dois cacher comme une chose honteuse. Tu me laisses nue, dépouillée, orpheline, veuve. Il n'y a plus autour de moi et en moi que des ruines. Ton œuvre est accomplie. Ah! tu t'y es bien pris. Tiens! il y a trois jours encore, je pouvais te croire; je devais te croire; tu avais besoin de ma sécurité. Tu me mentais, tu prenais encore la peine de me mentir. Tu me disai;--, tu m'écrivais que tu m'aim.ais. Non? Tiens! {Elle va au secrétaire et V ouvre,) Lis! lis, je le veux! Vcilà to. dernière lettre. C'est un chef-d'œuvre d'infamie. Ne la déchire pas. Je te défends de la déchirer. C'est un témoin, (// la déchire.) Soit, alors déchire aussi celle-là, et cellelà, et toutes celles-ci. Détruis-les, que rien ne subsiste plus de tes mensonges, de tes outrages, de toute cette ten-
dresse dont tu m'as salie. A genoux I A genoux! Ramasse toute cette misère d'âme, ta honte et la mienne, A genoux! A genoux! Ce sera ta façon de me demander pardon. Ramasse, mais ramasse vite. Jacques peut rentrer d'une minute à l'autre, et toutes ces mauvaises paperasses, c'est peut-être de la mort éparse. {Elle écoute.) Dépêche-toi, j'entends du bruit. On vient. Dépêche-toi, mais dépêche-toi donc!... C'est peut-être Jacques. C'est lui!... (5e jetant à terre et ramassant les dernières lettres.) Allons, debout, debout, te dis-je! Il y va de ta vie et je t'aime encore. {Elle jette en tas les lettres dans le secrétaire, le referme et met la clef dans son corsage.) Ah! Il était temps!