SCÈNE II HELLOUIN, CLOTILDE
CLOTILDE Bonjour, Jacques. D'abord, comment va Lucienne?
HELLOUIN Elle repose.
CLOTILDE La nuir?
HELLOUIN
N*a pas été trop mauvaise. Après sa crise d'hier, je craignais... Heureusement, ainsi que nous l'avait fait espérer le docteur, aussitôt après la piqûre, elle s'est assoupie.
// se promène.
CLOTILDE
Ah! Tant mieux! Et vous, comment êtes-vousf Vous paraissez bien agité.
HELLOUiN
Oh! non! Je suis calme, très calme et je n'ai plus de raison d'être inquiet.
CLOTILDE
Le docteur vous a complètement rassuré sur la santé de Lucienne?
HELLOUIN
Sur sa santé, oui.
Alors, pourquoi avez-vous cette allure étrange, ce ton saccadé et surtout ces traits creusés?
HELLOUÏN
Peuhî sans doute parce que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit... J'ai besoin de beaucoup de sommeil. Je suis une nature lourde. J'ai passé la nuit dans ce salon, à rôder, à ruminer, à me faire souffrir sans pouvoir détacher mes doigts ni mes yeux de cet album que j'ai bien feuilleté plus de cent fois. {Feuilletant.) Tenez! La voici en communiante; est-elle assez ingénue et neuve! La voici à quinze ans : eît-elle charmante avec sa robe de pensionnaire et ses cheveux dénoués! La voici à dix-huit ans, en amazone : est-elle assez crâne et hardie, et quel beau
regard qui déne le danger l Et puis la voici mienne, gaie, heureuse, le visage ouvert, le cœur confiant; c'est la première année de notre mariage. Et puis, la voici l'année d'après, puis l'autre, puis l'autre; et remarquez comme progressivement l'œil s'éteint, le visage se ferme, le cœur se contracte... C'est que le bonheur s'en va. J'ai vécu cette nuit toute l'histoire de notre union, toute l'histoire extérieure, tout ce que j'en sais par elle et par ces images qui m'en ont dit plus qu'elle, (Fermant le livre avec violence et donnant un grand coup de poing dessus,} toute l'histoire de notre vie.
CLOTILDE
Mon pauvre Jacques, qu'est-ce que vous 'avez? Je ne vous ai jamais vu ainsi.
HELLOUÎN
C'est peut-être que je n'ai jamais été ainsi... Ciotilde, vous avez devant vous un homme qui vient de beaucoup souffrir.
Je le vois bien. Mais pourquoi?
HELLOUIN
Parce que je sais maintenant que je ne peux plus rien pour son bonheur. Et comme son bonheur était le seul but de ma vie, m.a vie n'a plus de raison d'être. Vous comprenez?
CLOTILDE
Non.
KELLOUIN
C'est simple cependant. Je ne peux plus la rendre ni heursuse, ni malheureuse; je ne compte plus pour elle; j'en suis sûr, je vous dis; épargnez-moi m.ême un geste qui voudrait être rassurant; je suis courageux.
CLOTILDE Mais ce n'est pas vrai... vous savez bien. HELLOUIN, V arrêtant
Laissez. Elle soufre d'un mal mystérieux qu'elle ne nCa. pas confié et qu'elle ne me confiei-a pas, parce qu'elle n'a pas encore compris l'homme que je suis. Elle ne voit en moi que l'amant violent et emporté; elle n'a pas soupçonné l'ami, l'ami unique, l'hom.me qui aime autrement et mieux que par les sens, l'homme qui aime enfin... Je vous dis : c'est la faillite de notre vie commune... Quand je ferme cet album, j'ai l'impression de mettre des scellés.
// s'assied, accablé.
CLOTILDE, lui posant la main sur Vépaule
Comme vous êtes injuste pour un pauvre petit être soufrant !
KELLOUIN. sourdement
Par sa faute!
CLOTILDE, netiemenî
Croyez- vous ?.. . Allez, non cher Jacques, vous vous croyez meilleur que vous n'êtes. Si l'amant était moins vivace en vous, vous n'accuseriez pas Lucienne de ne pas vous avoir ccm.pris, mais vous, de ne pas vous être fait comprendre. Seulem^ent, vous êtes jaloux; vous souffrez; vous êtes un homme comme les autres... et je ne vous en veux pas, d'ailleurs, c'est si naturel.
HELLOUiN, sourdement
Vous ne savez pas comme je l'ai aimée.
CLOTILDE
Mal, mon pauvre ami. Car ce coup de poing que tout
à l'heure vous avez asséné sur ce malheureux album, c'est sur sa nuque ou sur ses épaules qu'il aurait voulu tomber.
aotildc
HELLOUIN
CLOTILDE
Vous vous en êtes débarrassé par précaution, pour celui-là, au moins, n'avoir plus à le donner.
KELLOUixN
Vous avez peut-être raison, mais si vous avez raison, quelle misère de nous! (Il s'écarte. Cloiilde remonte.) Où allez-vous?
CLOTILDE Chez elle.
HELLOUIN Pas encore. C'est trop tôt. Et puis, j'ai à vous parler.
CLOTILDE Eh bien, dites.
HELLOUIN
J*ai.,. à vous interroger. {Geste rétractile de Clotilde.) Oh! rassurez-vous. Je ne suis pas un juge d'instruction; je ne chercherai pas à savoir ce que je ne dois pas savoir. Je ne forcerai pas vos secrets.
CLOTILDE Mais...
HELLOUIN, violent, mais se retenant
Taisez-vous! Je vous en prie, pas de mensonges charitables. Ce que je désire savoir, vous ne me le direz que si vous pouvez me le dire. C'est sur le conseil ou plutôt sur le désir du docteur que je vais vous poser deux ou trois questions. Encore une fois, les réponses vous en
appartiennent et je ne m'offenserai pas d'un silence que vous avez toujours le droit de m'opposer.
CLOTILDE
Eh bien ! Je vous écoute.
KELLOUIN
Pouvez-vous me dire quand a commencé la froideur de vos relations avec Lucienne? N'est-ce pas très exactement à la suite de notre séjour, l'été dernier, aux Chablettes?
CLOTILDE
Eji effet, je croiî.
HELLOUÏN
Pouvez-vous me faire connaître la raison, j'entends, la raison vraie de ce changement?
CLOTILDE
Non.
• HELLOUIN Vous l'ignorez?
CLOTILDE Je l'ignorais, il y a trcis jours encore.
HELLOUIN
Vous l'avez apprise avant-hier, le jour oij Lucienne vous a consacré tout son après-midi et m'est revenue si bouleversée?
CLOTILDE
Bouleversée? Elle était très calme, au contraire, en
me quittant.
HELLOUIN
Trop. J'ai vu ensuite des choses que je suis seul à
CŒUR A CŒUR 27 î
savoir et qui m'ont édifié. Alors, c'est ce jour-là que vous avez été fixée?
Oui.
Par elle?
Oui.
HELLOUïiN CLOTILDE
HELLOUÏN
Et ce qu'elle vous a dît, il vous est impossible de me le répéter?
CLOTiLDE
Cela ne regarde que nous.
HELLOUÎN Même si je vous en priais?
CLOTILDE Oui, ce serait inutilement.
HELLOUIN
Bien, n s*est donc passé, Tété dernier, aus Chablettes, entre Lucienne et vous, quelque chose de grave qui a été de nature à modifier, que dis-je, à altérer une intimité très ancienne. Cela est acquis. (Sz7ence de Clotilde.) Or, il ne faut pas être grand sorcier pour deviner qu'une mésintelligence pareille n'a pu naître, entre deux amies comme vous, qu'à l'occasion d'un homme.
CLOTILDE, vivcmçni Que dites-vous?
HELLOUÎN
Ce qui ett C'est donc cet homme qu'il faut découvrir. Ce ne peut pas être très difficile.
CLOTILDE Vous êtes fou, Jacques! Je vous laisse divaguer, mais toutes ces recherches sont absurdes et ne peuvent aboutir à rien, croyez-moi.
HELLOUIN, durement Vous savez bien que je ne peux plus vous croire. Vous êtes concre moi.
CLOTiLDE
Oh! non!
.Alors, aidez-moi.
A quoi?
A savoir.
HELLOUÎN CLOTILDE HELLOULN
CLOTÎLDE
Ne vous cassez donc pas ia tête à échafauder un roman ridicule. Lucienne m'a mal jugée dans une circonstance de m^a vie intime et m'a battu froid quelque temps. L'autre jour, elle a reconnu son erreur et m'en a demandé pardon. Voilà tout.
HELLOUÎN
Voilà tout! C'est pour cela, sans doute, que son esprit est comme égaré pepuis deux jours, qu'elle passe ses nuits à sangloter dans son oreiller et qu'elle est tombée, hier, évanouie. C'est pour cela, dites, osez-le.
Vous oubliez qu'elle est, en ce moment, extraordinairement nerveuse.
HELLOUÎN ELstraordinairement, en eifet.
Un silence.
CLOTILDE, remontant
Allons, du courage, Jacques, et ne vous tourmentez plus ainsi... A tout à l'heure.
HELLOUîN, sèchement
Restez, je vous en prie.
CLOTILDE
Mai3. = .
HELLOUIN
Non... Vous ne verrez pas Lucienne, aujourd'hui.
CLOTILDE Qu'est-ce que vous dites?
HELLOUIN
Vous m'avez très bien compris. Vous ne verrez pas Lucienne, aujourd'hui.
CLOTILDE Cependant, tout à l'heure, vous me disiez...
HELLOUIN J'ai changé d'avis.
Aliî ce n'est pas le médecin, c'est vous!...
Oui, c'est moi qui ne veux pas.
CLOTILDE Vous vous opposez à ce que je parle à votre femmes^
HELLOUIN De îa façon la plus formelle.
CLOTILDE Sans raison?
HELLOUIN
Mettons sans raison.
CLOTILDE
Prenez garde, mon pauvre ami, ce que vous faites, en ce moment, est très mal et ce n*est pas cette exigence imprévue et injurieuse pour toutes deux qui vous ramènera le cœur de Lucienne.
HELLOUIN Ça m*est égal, je le sais perdu.
CLOTILDE Réfléchissez encore. Lucienne m'attend.
HELLOUIN Justement.
CLOTILDE, avec colère
Que croyez- vous donc?
HELLOUIN
Je crois... non, je suis sûr qu'il y a entre vous des choses qui me concernent et que j'ignore, que je dois ignorer... Je suis sûr que vos secrets sont de nature à m'outrager; en tout cas, ils m'oiïensent. Quoi qu'il y ait, vous êtes sa com.pîice.
CLOTILDE
Jacques! Vous devenez fou! vous m'insultez, maintenant.
HELLOUIN
Je n'en ai pas l'intention, Clotilde. Je ne suis pas en colère. Seulement, je -éfléchis. Je raisonne et, peu à peu.
je deviens clairvoyant. J'exprime ma conviction avec netteté» voilà tout.
CLOTILDE
Alors, vous m'interdisez de voir Lucienne, aujourd'hui?
HELLOUIN
Aujourd'hui et demain.
CLOTILDE C'est bien. Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera.
HELLOUIN
J'ignore ce qui peut nous menacer; dites-le moi; ma résolution changera peut-être.
CLOTILDE
Je vous conseille très affectueusement de la modifier tout de suite et sans attendre de savoir.
Non.
CLOTILDE
Comme vous voudrez. Adieu. {Elle se dirige vers la porte.) Ecoutez, Jacques, une trop longue amîHé nous lie pour que je m'éloigne sans avoir fait l'impossible pour fléchir un entêtement néfaste. Je vous supplie une dernière fois de me laisser approcher Lucienne, aujourd'hui, ne fût-ce que quelques minutes; sa vie dépend peut-être de cette entrevue. Après, ce sera fini, si vous l'exigez; nous cesserons de nou: voir; quelques minutes seulement!
HELLOUIN, buté Non.
CLOTILDE
Je vou« ai dit que «a vie...
HELLOUIN
J'avais bien entendu.
Silence, CLOTILDE
C'est abominable! Je ne vous savais pas capable de cruauté.
HELLOUIN, durement On le devient.
CLOTILDE Vous, Jacques l
HELLOUIN
J'ai trop souffert! Tenez, j'accepte que vous voyiez; Lucienne, pourvu que ce soit en ma présence. Vous lui direz ce que vous avez à lui dire devant moi.
Jamais-
HELLOUIN
Alors, c'est vous qui ne voulez plus que cette entrevue nécessaire ait lieu?
CLOTILDE Pas dans ces conditions.
HELLOUIN Même si elle y consent... même si elle vous en prie?
CLOTILDE Ce serait autre chose... mais je doute.
HELLOUIN
Nous verrons bien. (// sonne. Entre Louis.) Allez avertir madame que M""* Morain est avec moi. Deman-
deZ'lui si elle désire nous rejoindre ici ou si elle préfère que nous allions dans sa chambre.
Louis sort. Un silence, Louis rentre.
LOUIS
Madame fait prier M"* Morain de venir auprès d'elle.
// sort.
HELLOUÎN
C'était à prévoir. Attendez-moi un moment.
// sort.
Dès que Cloiildc est seule, die cherche vivement un cra})Gn quelle trouve sur la table et griffonne quelques mois sur une feuiRe du hloc-noies. Elle arrache la feuille, la plie rapidement et la dissimule dans son gant. Quelques instants après entre Lucienne soutenue par Hellouin.