‹ Théâtre completChapitre 76 sur 78 · I-ANDELLE · texte numérisé non relu

I-ANDELLE

A la bonne hem^l (Prenanl la main que lui tend simplement Hellouin.) Vous voyez, cher ami. j*accours. Je suis à votre entière disposition.

HELLOUIN Vous êtes on ne peut plus aimable. Tout h. rheure. !l montre Lucienne.

LUCIENNE, très émue. Se levant

Vous permettez que je vous laisse... Je suis un peu isouffrante.,. Vous m*escuserez, n'est-ce pas)

LANDELLE Mais certainement.

Elle a à ce moment une défaillance. Landeîlc se précipite.

LUCIENNE Non, pas vous! Jacques, aide-moi.

HELLOUIN, à Landelle Je reviens tout de suite.

Hellouin la soutient; Lucienne sort lentement après avoir jeté un long regard à Landelle qui fait semblant de na\^oir rien remarqué. Il reste seul un instant. Hellouin rente aussitôt.

SCËNE VI LANDELLE, HELLOUIN

LANDELLE Rien de grave?

HELLOUIN

Non, rien. Une légère défaillance... Mais asseyezvous donc, cher ami?

LANDELLE

Volontiers.

// s*assicd, Hellouin lui offre une cigarette. Il accepte. Tous les deux se mettent à fumer»

HELLOUIN Vous avez quelques minutes à m'accorder?

LANDELLE Certs*.

HELLOUIN

Peut-être me sacrifiez-vous un temps précieux que voui deviez consacrer à une personne,..

LANDELLE

Du tout, cher ami, du tout; nous devons déjeuner ensemble: mais pourvu qu« jt «oi* chez «lie è roidi et demi*...

300 CŒUR A CŒUft

HELLOUIN, très Simple

Vous y serez. (// s'assied à son tour.) Voilà le service que je réclame de votre amitié. Il est délicat. Depuis quelques mois, depuis l'été dernier, je crois, une grande intimité s'est établie entre ma femme €t vous. Vous la voyez souvent.

LANDELLE

C'est exact.

HELLOUIN

Vous êtes devenu Fun de ses amis les plus dévoués. Vous avez eu ainsi avec elle de plus longues conversations que je n'en ai eu moi-même. Ohi si! ces choses-là sont constantes. Les femmes trouvent plus de plaisir à causer avec un ami qu'avec leur mari. Le mari est toujours là; l'ami n'y est que quelquefois; c'est une grande supériorité.

LANDELLE, souriani Vous exagérez!

HELLOUIN, cn>eç beaucoup (Tahance

Non, mon cher, notre rôle est terriblement difficile et nous y sommes presque tous mauvais.

LANDELLE Vous êtes trop modeste.

HELLOUIN

Or, ma femme soufre moralement pour des raisons qui nous échappent, au docteur et à moi. Pouvez-vous me révéler les causes de son chagrin? Vous êtes let seule personne à qui elle ait pu les confier.

CŒUR A CŒUR Wt

LANDELLE

Malheureusement non, mon cher amî. Votre femme m'a témoigné, en eSet, beaucoup d'amitié ces derniers temps. Mais elle ne m*a jamais tait connaître les motifs qu'elle pouvait avoir d'être soucieuse, triste ou bouleversée. Je suis donc incapable de vous renseigner et vous m'en voyez désolé.

HELLOUIN, se levant et marchant avec agitation

Moins que moi, je vous assure, car il ne nous est plus possible d'attendre. Si nous n'intervenons pas à temps, elle est condamnée. Il s'agit en ce moment, pour elle, d'une question de vie ou de mort.

LANDELLE

je ne puis vous croire.

HELLOUIN, net

Il faut me croire. Ecoutez, Landelle, puisque vous ne pouvez pas me renseigner, vous allez peut-être m'aider à pénétrer un mystère qui nous mettrait sur la voie.

LANDELLE, étonné Un mystère?

HELLOUIN

Voici. Tout à l'heure, j'ai trouvé ici, à terre, un billet des plus énigmatiques. L'écriture en est informe, le sens obscur. C'est certainement ma femme qui a laissé tombé ce papier, car elle seule est entrée dans ce salon, ce matin. Mais qui le lui a remis et quelle en est la signification? Autant de questions que je vous serais reconnaissant de m'aider à élucider.

LANDELLE Très volontiers. Voulez- vous me confier ce billet?

HELLOUIN

Le voici, ou plutôt non; je vais vous le lire d*aborcl; car vous perdriez un temps précieux à le déchitfrer. « Je sors de chez Elle. » Elle avec un grand E et souligné. « Elle l'aime. Je n'ai pas pu la fléchir. Tout espoir de ce côté est perdu. Défends-toi autrement. » Aucune signature, bien entendu. Votre impression d'abord. {// lui montre le billet.) C'est une femme, n'est-ce pas, qui a écrit ce billet?

LANDELLE C'est assez probable.

HELLOUIN, catégorique

C'est sûr. D'ailleurs, cette femme n'a pas dissimulé volontairement son écriture. Si les lettres sont mal formées, c'est qu'elle était très émue.

LANDELLE C'est vraisemblable.

HELLOUIN. catégorique

C'est sûr. Or, la femme qui a écrit ce billet, en tremblant, n'est et ne peut être qu'une amie intime de ma femme, puisqu'elle la tutoie : « Défends-toi autrement. »

LANDELLE C'est assez logique,

HELLOUIN, catégorique

C'est sûr. Je cherche donc parmi les amies de ma femme et com.me je n'en connais qu'una qui soit assez intime avec elle pour la tutoysr, j'en conclus que ce billet a été écrit par «lie, c'est-à-dire par M°* Morain.

C'est possible. \

HELLOUiN, catégorique

C'est EÛr. Aussitôt tout s'explique. Ma femme aime un homme qu'une autre femme aime également et lui enlève. M""' Morain, ce matin même, a vu cette femme, îa rivale de la mienne; elle a essayé de la fléchir et a r'ciioué. Voilà ce que m'apprend ce billet providentiel. Mais il ne me révèle pas le nom de l'homme. Landeîle, aidez-moi à le découvrir.

LANDELLE

Je V0U5 asi'ure... cela m'est impossible.., je ne vois pas...

HELLOUIN

Soit! Je suis donc forcé de lim-itcr mes recherches aux données qui n:e sont connues. Or, je vous livre là le résultat brutal des réflexions qui se sont imposées à moi; le seul homme que cet ensemble de circonstances peut désigner, c'est vous.

LANDELLE Moi? C'est de la folie! Alors, vous croyez?...

HELLOUIN

Je ne crois rien. J'essaye de me rendre compte. Remarquez que, même si mes suppositions sont fondées, vous pouvez n'avoir rien à vous reprocher vis-à-vis de moi. ïl est possible qu'à votre insu, ma femme ait conçu pour vous un sentiment qu'elle ne vous ait jamaiî avoué, qu'elle ait conûé seulement à sa meilleurs amie et qui soit si violent, si exclusif qu'elle n'ait pas pu supporter l'idée de votre mariage. Cela est [X)5sible et, si cela est,

3e ne vois pas pourquoi vous craindriez d'avoir rien perdu de mon estime; on n'est pas responsable du mal qu'on fait involontairement.

LANDE LLE

Ahî Je suis heureux de vous entendre parler ainsi, mon cher. Un instant, j'avais cru... j'avais pu craindre que vous n'ayez, sur de simples hypothèses, conçu à mon endroit des soupçons injustes; mais je vois que la noblesse, la générosité de vos sentiments...

HELLOUIN, brusquemeni

Ne me faites pas meilleur que je ne suis; j'ai été amené à vous soupçonner, à vous accuser, à vous juger sévèrement; je vois que je me suis trompé; je vous en demande pardon.

LANDELLE Vous êtes trop délicat, mon cher, et trop scrupuleux.

HELLOUIN, (Xi>ec înienlion

On ne l'est jamais trop... Votre main alors, et que ce mauvais souvenir soit effacé.

LANDELLE

Bien volontiers. [Helloum avance, la main. Landelle tend la sienne sans hésitation. Hellouin la prend et la serre de plus en plus fort.) Eh bien, qu'est-ce qui voiw prend? Vous me broyez la main?

HELLOUIN, à voix sourde

Tu m'as bien broyé le cœur, misérable! Tais-toi, je sais tout. Ne proteste pas. Voilà une heure que je me fais une joie amère de te voir patauger dans tes m«nsonges et dans ton infamie.

LANDELLE, se débattant Vous... lâchez-moi d'abord.

HELLOUIN, le repoussant

Soit! à distance alors et pas de geste inutile, je vous en prie.

Il tire un revolver de sa poche.

LANDELLE, froidement

A la bonne heure! C'est un guet-apensl

HELLOUIN

C'est ce que vous voudrez! Comprends-moi bien. Je ne te reproche pas de ra'avoir trahi... Ces choses-là ne comptent pas. Les hommes ne se doivent rien. Chacun pour soi. D'ailleurs, tu n'as jamais été mon ami; tu n'avais pas à me ménager. Ta seule faute, ton seul crime, est d'avoir forcé un être à t'aimer, d'avoir tout fait pour lui devenir indispensable et de le rejeter comme une loque le jour où ton intérêt ou ta passion — tu vois, je te tais la part belle • — l'exigent. Ce crime-là, tu l'as commis, sachant que ta victime pouvait en mourir. Tu as accepté sa mort. Même si elle n'en meurt pas, tu n'en as pas moins révélé une âme d'assassin.

LANDELLE, violemment Ah! prenez garde!

HELLOUIN

Heureusement, je peux intervenir à temps. Cet être que tu sacrifies, après l'avoir affolé, cet être n'est pas seul dans la vie. Il a un défenseur, avec qui, mon cher, il va falloir compter. Asseyez-vous, j'ai à conclure. Je vous dis de vous asseoir. {Brutal.) Ah! Je vous y engage... ne me poussez pas à bout. Voilà une heure

que je me contiens. Je ne pourrais pas répondre de moi si vous me braviez. Asseyez-vous! {Landelle s'assied.) C'est cela. D'ailleurs, rassurez-vous, vous avez tout le temps; il n'est que midi; vous serez à midi et demi au rendez-vous qu Elle vous a nxé, et vous pourrez très exactement lui faire la commission dont je vais vous charger pour elle. Vous allez lui dire, entendez-moi bien : « Reprenez votre liberté. Si vous avez le malheur de m'aimer, guérissez-vous vite et tâchez de ne plus pen* ser à moi. Ce mariage que j'avais escompté comme une excellente affaire n'est plus possible. Il ne peut pas se faire et ne se fera pas. Adieu. » Voilà c'est tout. Vous avez entendu?

LANDELLE, haussant les épaules

Oh! très bien! Il y a des fous dangereux, mais il y a aussi des fous ridicules. D'ailleurs, les fous ridicules peuvent devenir dangereux et c'est, je le crains, le cas aujourd'hui. Vous êtes comique, mon pauvre Hellouin, et si vous pouviez vous voir, vous poufferiez. Vous nie connaissez mal. Alors vrai, vous vous êtes imaginé que toute cette mise en scène serait de nature à m' impressionner. Ohl Allez! Amusez-vous! parlez! Faites des phrases, de mauvaises phrases! Jouez du couteau ou du revolver; vous êtes libre; je ne peux pas vous en empêcher; vous êtes armé, je ne le suis pas, ce qui prouve bien, comme je le disais tout à l'heure, que vous m'avez attiré dans un guet-apens, sous prétexte d'un service à vous rendre, honnête homme! Mais si je sors vivant d'ici, ce qui, après tout, n'est pas impossible, rappelez-vous que je n'en ferai qu'à ma guise, qu'à ma tête et qu'à ma volonté. Ainsi... Continuez donc, je vous en prie, vous commenciez à m' intéresser beaucoup.

HELLOUIN. sans colère Vous avez fini?

LANDELLE, très insolent

Pour le moment, oui... mais reconnaissez-le, c'était bien mon tour.

HELLOUIN, sans colère

Landelle, regardez-moi en face. S*il vous faut du courage pour cela, trouvez-en. {Les deux hommes se dévisagent) Vous devez être fixé maintenant. La résolution que j'ai prise est inébranlable. Vous n'épouserez pas M"" Holska parce que je ne le veux pas et que je vous le défends.

LANDELLE

Bien. C'est la première fois, m.on cher, qu'on se permet de me dicter une volonté et de m'infliger une défense. Il y a un commencement à tout. Je m'y ferai sans doute à la longue... Encore une fois, j'ignore ce qu'il adviendra de moi d'ici la fin de cet entretien... pittoresque; mais si j'en réchappe, je vous donne ma parole d'honneur que j'épouserai M"* Holska.

HELLOUIN Je ne crois pas,

LANDELLE

Oh! si! Je l'épouserai, d'abord parce que je l'aime et aussi parce que je l'ai décidé. Et quand j'ai décidé quelque chose...

HELLOUIN, Varrêiant

Un dernier mot. J'ai l'intention de disparaître et de vous céder la place. Je sais que je ne peux pas lutter avec vous. C'est bien, je m'incline, je suis vaincu. Mais j'avais pris, en épousant ma femme, la responsabilité de son bonheur et j'entends, jusqu'au dernier moment, ne pas faillir à ma tâche. Je ne m'en irai que lorsque

j*auraî la cerli-ude de l'avoir assuré. Je viens donc vous sonp.mei' de tenir les engagements que vous avez pris visà-vis d'elle, le jour où vous vous êtes fait aimer d'elle; ils abolissent les miens. Dans un an, elle sera libre. Dans un an, vous pourrez l'épouser. Voulez-vous vous y engager aujourd'hui?

LANDELLE

Non.

Décidément?

Décidément.

Et ppurquoî?

HELLOUîN LANDELLE HELLOUîN LANDELLE

Ohl C'esi très simple. Parce que je ne Taime plus et que j'en aime une autre. Allons! mon cher, finissons-en I

HELLOUIN

Landelîe, je vous considère comme un malfaiteur; vous vous êtes introduit avec effraction dans mon ménage et vous l'avez détruit. Pour réparer le mal que vous avez fait, un seul moyen se présente, je vous l'offre; si vous ne l'acceptez pas de plein gré, je vous l'impose; vous épouserez celle qui est encore M""* Hellouin, aussitôt qu'elle sera libre et elle le sera bientôt. Vous m'avez compris ?

LANDELLE

Très bien.

HELLOUIN

Je vous donne cinq minutes pour accepter. Si vous n'acceptez pas, je vous tue. Et je vous jure que je ne plaisante pas.

LANDELLE

Mon cher» c'est votre seule excuse. Si vous plaisantiez, je trouverais la plaisanterie mauvaise. Alors, c'est sérieux? Bien... Le tout est de s'y habituer... et l'on s'habitue à tout. Vc5î-ons, puia-je vous poser une question în extremis?

HELLOUIN J'attends.

LANDELLE

Je ne comprends pas très bien. Vous voulez me contraindre à épouser votre femme sous prétexte que je lui suis indispensable et qu'elle mourrait de me perdre, et si je refuse, vous vous préparez à me tuer. Mais alors vous allez tuer votre femme en même temps que moi.

HELLOUiN

C'e^t possible. Je cours ce risque. Mais elle ne mourra peut-être pas de se savoir vengée, tandis qu'elle mourra sûrement de vous savoir à une autre.

LANDELLE

C'est une réponse, en e^et. Elle n'est peut-être pas péremptoire; mais j'ai perdu, entre autres choses, le droit d'être exigeant. Vous avez dit cinq minutes, c'est peu.

HELLOUIN, armant son revolver

Vous avez tort de railler; je vous assure; ce n'est plus l'heure.

LANDELLE

Au contraire, mon cher ami, c'est la vraie heuie. Voyez- vous, quand la mort esf proche, on s'aperçoit de là pauvre farce qu'est la vie.

HELLOUÎN Faites-moi grâce ce votre philosophie.

LANDE LLE Vous perdez. Voyons, vous m'accorderez bien quelques minutes supplémentaires?... J*avoue que lorsque je suis venu ici pour vous rendre service, j'avais négligé cle prendre mes dispositions dernières. On ne saurait penser à tout, n'est-ce pas? Le temps d'écrire une lettre... il faut bien que je m'excuse... je vais faire attendre une femm.e... et puis, comme tous les condamnés à mort, j'ai envie de griller une cigarette... vous ne me refuserez pas non plus cette faveur? Quand j'aurai fini, vous ferez ce que vous voudrez. (// remonte, s'assied à la table, diurne tranquillemeni une cigarette et écrit. S' inierrompanî.) Ah! II fait un temps qui vous donnerait des regrets. J'avoue, j'aurais préféré disparaître un jour de pluie. (// écrit.) Elle ne vaut rien! Pour la dernière, c'est dom.mageI (// jette sa cigarette.) Savez-vous, mon cher, que vous avez plus ce courage que moi et qu'en ce moment je vous admire; abattre un homme dans un accès de colère ou de rage, c'est à la portée de tcut le monde; mais casser la figure à un monsieur désarmé, froidement, sans risque, avec même la certitude de l'acquittement, car le mari a droit de vie et de mort sur l'amant, cela dénote une dose d'énergie peu commune et dont je tiens à vous faire tout mon compliment. Vous êtes un caractère. Ne vous im.patientez pas, j'ai fini. Là, je vous confie ce papier; vous voudrez bien vous charger de le faire parvenir à celle pour qui je meurs. {Lucienne entre à ce moment par la parie de gauche.) Car, si je ne suis pas capable de vivre avec certaines femim.es, je suis capable de mourir pour d'autres. Chacun sa nature, n'est-ce pas?

HELLOUIN, entre ses dents Cabotin!

CŒ:UR A CŒUR 311

LANDE LLE

Si VOUS voulez! Maintenant, faites et faites vite! La comédie me lasse. Passons au drame.

Hellouin le regards, hésite, puis brusquement prenant son parti, lève le bras.

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