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Théatre complet

Celui qui devait être Pierre Corneille avait dix-neuf ans accomplis; il avait fait ses classes au collège des Jésuites de Rouen — inutile d'ajouter sa ville natale ; ses études étaient achevées; depuis dix mois il était reçu avocat, quand un sixième enfant naquit dans la maison de son père.

C'était le 20 août 1625. L*enfant fut baptisé le vingt^quatre et reçut le nom de Thomas au baptême.

Deux ans après la naissance de son premier fils, Pierre Corneille, le père, maître particulier des Eaux et Forêts, avait acheté, dans les environs de Rouen, une jolie maison de campagne à Petit-Couronne, et c'est là, disent les historiens du grand Corneille, que le futur auteur du Cid passa une partie de son enfance. Il dut en être ainsi pour le petit frhe (l'abbé d'Aubignac a consacré le mot par une célèbre impertinence). Un chemin se fait pour les enfants dans les familles. L'aîné l'a ouvert, les cadets le prennent l'un après l'autre. Thomas Corneille ne manqua pas de recommencer les étapes de Pierre. 11 fut à son tour le bambin qui joue dans la maison des champs, et l'élève du collège des Jésuites. Y retrouva-t-il le Père Delidel qui avait été le professeur de son frère, et à qui celui-ci écrivait en 1668 :

J'en connais par toi l'efficace (celle de la grâce). Savant et pieux écrivain.

Qui jadis de ta propre main M'as élevé sur le Parnasse?

Sans être impossible à la rigueur, puisque le Père Delidel fit pendant vingt ans le cours de rhétorique, la chose est toujours assez douteuse ; il est plus douteux encore que, à l'exeAple de Pierre, Thomas ait pr^té serment comme avocat, puisqu'il n'a pris ce titre sur aucun des actes publics où l'on a rencontré sa signature. Cependant les jours s'ajoutaient aux jours. L'enfant avait quatre ans, Pierre, qui en comptait vingt-trois , écrivait sa MéUte^ et, tous les deux croissant l'un en âge, Tautre en renommée, Thomas avait sept ans

Il NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE.

lorsque son frère était à Clùandre; neuf y Tannée de la Veuve^ de la Galerie du Palais et de la Suivante; dix, Tannée de la Place Royale^ onze, à Vlilusion.

Parmi tant d'applaudissements^ de félicitations et de joies domestiques, dans cette maison pleine de lauriers naissants, on juge si Tenfance de Thomas Corneille devait être prévenue — c'est un mot de Racine — prévenue des grandeurs de la scène. Qui sait si on ne lui faisait pas réciter par cœur le brillant morceau d'Alcandre, par lequel se termine, à la gloire du théâtre, Vlilusion comique :

Aujourd'hui le théâtre Est en un point si haut que chacun ridolâtre. Et ce que votre temps voyait avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les beaux esprits. L'entretien de Paris, le souhait des provinces. Le divertissement le plus doux de nos princes...

Qu'est-ce donc, quand le Cid parut, Tannée suivante, et que la tragédie française se révéla soudainement, dans sa dernière perfection, à ce coup de foudre du sublime ?

Que le père des deux Corneille eût eu d'abord sur Thomas le dessein de le pousser aussi vers le barreau, la famille étant de robe; que Thomas lui-même, intelligence ouverte à tout, fût né avec d'autres aptitudes que l'invention de l'œuvre dramatique, n'importe ; en ce moment il ne pouvait y avoir pour lui d'autre vocation que l'enchantement du théâtre. Pierre, élève de rhétorique, avait, dit-on, remporté un prix de version latine avec un passage de la Pharsale traduit en vers français; dès la rhétorique, je suppose, Thomas préluda bien mieux encore à son avenir; ce fut par une tragédie scolaire.

On sait l'éclat que la Société de Jésus donnait à ses distributions de prix. C'étaient de brillantes solennités qui attiraient un men^eilleux concours du clergé, de la noblesse et de la magistrature. Il s'y donnait une représentation théâtrale du plus grand appareil. Les élèves y jouaient soit un des chefs-d'œuvre des deux antiquités grecque et romaine, soit un poème dramatique nouveau, un ballet même, composés par un des professeurs de la maison. La gravure a souvent reproduit le bel aspect de ces spectacles, et les détracteurs de la comédie ont reproché à l'Ordre des Jésuites d'avoir répandu le goût du théâtre dans toute la province.

Le professeur désigné, cette année-là, pour écrire la pièce de la distribution, avait achevé son travail; les répétitions allaient commencer; mais, de son côté, le jeune Thomas avait traité le même sujet. Le maître eut la générosité de s'avouer vaincu par l'élève et demanda les honneurs de la représentation pour son vainqueur. À ce trait-là, j'aurais reconnu le Père Delidel; mais si c'eût été lui, Pierre Corneille n'aurait pas manqué de le dire. Ce qui est certain, c'est que Thomas fut joué, et comme il avait une mémoire prodigieuse, un grand talent pour réciter et pour lire — ces dons-là sont des dons de naissance — il n'est pas moins certain que le jeune écolier se joua lui-même. Auteur et acteur, il connut l'orgueil des applaudissements. Ce fut son premier pas dans la carrière du théâtre.

Ce pas-là une fois fait, avec de moins heureuses dispositions et dans des coniitions moins favorables, il est assez rare qu'on recule. Le frère de Pierre Corneille n'était pas placé de manière à reculer. Dans ce temps des gloires littéraires de la Normandie, Rouen se piquait déjà d'un goût particulier pour le théâtre. Les bonnes troupes de campagne s'y

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succédaient, lorsqu'elles ne s*y faisaient pas concurrence. L'hôtel de Bourgogne y venait donner des représentations. Quant à la troupe du Marais, il semble qu'elle venait s'y établir à peu près tous les ans, et que quand elle suspendait ses spectacles à Paris, c'est qu elle était appelée dans la cité normande ou qu'elle allait y faire sa campagne accoutumée. Chaque fois donc que La Roque et ses camarades se transportaient à Rouen, soit qu'ils fussent reçus dans ces deux maisons jumelles de la rue de la Pie, dont chacune était la maison natale d'un des frères, soit que Corneille les visitât à leur théâtre, au jeu de paume des Braques ou à celui des deux Maures, Thomas les voyait en compagnie de son frère. Il suivait leurs représentations. À mesure qu'il grandissait, il se liait avec eux, et le départ de la troupe n'interrompait pas leurs relations mutuelles. On restait en correspondance. Je me figure Pierre Corneille assez négligent à soutenir un commerce de lettres; mais Thomas apportait à ce soin l'empressement d*un jeune homme heureux de se rapprocher des beaux esprits et de recueillir les nouvelles du monde littéraire. Du reste, chacun des frères n'écrivait jamais qu'au nom des deux. Nous^ disaient-ils toujours l'un et l'autre, par une touchante habitude de vivre et de penser ensemble. Ainsi posé auprès de son frère, ce qui étonne, ce n'est pas que Thomas Corneille dût se trouver porté un jour dans la voie du théâtre, c'est bien plutôt qu'il ne s'y soit pas engagé tout de suite.

Ëtait-ce le génie de son frère qui l'arrêtait en l'éblouissant? Mais ce n'est pas au foyer même de ses rayons que se produit l'éblouissement du génie. Quant à craindre de ne pas s'élever aussi haut que son frère, Thomas Corneille était plus modeste et ne visait pas jusque-là. Le théâtre a des succès de tous les degrés. Entre 1641 et 1642, si le jeune homme de dix-sept ans se prenait à perdre courage en regardant la Mort de Pompée ou le Menteur, il n'avait qu'à regarder VAlcidtane de Desfontaines, VAristoitme de Levert, l^ Belle Égyptienne de Sallebray ou le Sac de Carthage de Puget de la Serre, et le courage lui revenait.

Un an de plus (1643), se dirige sur Rouen avec ses fourgons et ses mannes de costumes, une nouvelle troupe de comédiens qui s'y arrête. Cette troupe arrive de Paris où elle a déjà joué, sous le nom des Enfants de famille. Elle s'est dissoute, elle s'est reconstituée et se fait approprier un jeu de paume au faubourg Saint-Germain. En attendant, comme il est plus aisé de se donner un nom qu'une salle de spectacle, elle s'est déjà donné un beau nom, celui de VlUustre théâtre.

On reconnaît la seconde troupe des Béjard, dirigée par Madeleine et par Poquelin, ce « garçon » épris d'elle, qui s'appellera bientôt Molière.

VlUustre théâtre l Un titre fait pour le théâtre de Corneille. Une société de comédiens qui s'était choisi un tel nom, qui s'était ainsi placée en quelque sorte sous l'invocation de l'auteur du Cid et A' Horace^ ne pouvait pas allumer ses chandel les à Rouen , sans y représen ter les pièces du grand poète. La troupe de la Béjard n'était pas une troupe ordinaire. Elle avait déjà la prétention de prendre sa place à côté de celles de l'hôtel de Bourgogne et duMarais. Que Poquelin eût déjà fait pour elle quelqu'une de ces farces auxquelles il dut, quinze ans plus tard, de rentrer victorieusement à Paris, je n'incline pas à le croire; son goût et celui de ses camarades était surtout à l'héroïque, même dans la comédie. Ils n'avaient pas alors à leur répertoire le Menteur qui n'était pas encore publié ; mais ils avaient Mélite, la Place Royale, l'Illu- Mwn comique j et les grands chefs-d'œuvre; ils les jouaient avec un soin d'exécution qui leur était particulier, avec cette élégance de costumes qui distingua toujours la troupe de Molière entre les autres troupes.

IV NOTICE SUR THOMAS œRNEILLE.

Les relations des Corneille et de Jean-Baptiste Poquelin se dénouèrent cette fois presque aussitôt que nouées. Poquelin et ses compagnons revinrent bientôt à Paris où leur salle de spectacle devait être ouverte dans les derniers jours de Tannée, mais la fortune ne devait pas encore leur sourire. Obligés de quitter le faubourg Saint-Germain, ils essayèrent du quartier Saint-Paul qu'avait habité la famille Béjard. Même déconfiture au quartier Saint- Paul qu'à la porte de Nesle. Salle vide et chambrées nulles. Sans Poquelin, la troupe aurait quitté la partie. Soit confiance en son étoile, soit dévouement à Madeleine Béjard, enchaînement de deux destinées prises Tune dans Tautre, il tenait tête à la mauvaise chance, cherchait des ressources, répondait des emprunts, si bien qu'un jour, en 1645, il se trouva écroué au Chàtelet sous le coup d'une dette de la compagnie.

Si le chef de V Illustre théâtre n'avait pas eu déjà, pour l'engager à quitter le nom paternel, l'usage ordinaire entre les comédiens de se donner brevet de gentilshommes, il avait une autre raison assez pressante pour l'y déterminer, la prévision d'une semblable catastrophe.

Enfin Molière disparut; l'exil l'emporta un peu de tous les côtés avec sa nouvelle famille ; mais Thomas Corneille n'oublia pas le passage de Molière à Rouen. La troupe ainsi que le répertoire répondaient trop bien à la distinction naturelle de ses goûts. Ce que voulait surtout réaliser la jeune compagnie, c'était l'idée qu'il se proposait lui-même, la comédie d'ingénieuse aventure entre des cavaliers généreux et des dames accomplies. Il était, lui aussi, de V Illustre théâtre, et, lorsque son éducation sous son frère fut achevée, il n'essaya pas d'entrer après lui dans le grand caractère du romain, il aima mieux le suivre du côté des maîtres de l'intrigue espagnole.

Pierre avait emprunté le sujet de son Ctd à Guilen de Castro, celui du Menteur à Lope de Yéga. Thomas fond ensemble deux comédies de Caldéron, les Engagements du hasard et Une maison à deux portes est difficile à garder; il ^n fit sa pièce de début sous le premier des deux titres.

C'était en 1647. Pierre Corneille avait ouvert l'année par le grand succès de son Héraclius. Il n'eut sans doute qu'à présenter aux comédiens la pièce de son frère : les Engagements du hasard furent reçus; ils furent joués, non sans applaudissements; toutefois Thomas, qui gardait l'anonyme, attendit quatre ans pour les faire imprimer : encore le privilège ne fut-il pas accordé à son nom; ce fut Pierre Corneille qui le demanda au sien, par une sorte de surprise, pour quatre pièces nouvelles dont deux seulement étaient de lui, les deux autres de son frère.

11 faudrait avoir sous les yeux la première édition des Engagements du hasard; on s'assurerait par là si Thomas Corneille y mit simplement ses deux noms, ou si ce fut alors qu'il prit celui de M. de l'Isle. A quelque moment qu'il Tait pris, il fit bien.

On a pensé que Molière l'avait satirisé dans le Gros-Pierre de Y École des Femmes^ ce paysan glorieux :

Qui u'ayaot pour tout bleu qu'uu seul quarlier de terre, Fit creuser tout autour un grand fossé bourbeux Et de mousieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

L'apparence y est, je ne le nie pas; en outre, que Molière ne se soit pas aperçu de la rencontre, la distraction n'est pas très vraisemblable, je l'avoue; mais ce qui le serait encore moins, ce serait que Molière, avec un nom qui ne lui appartenait pas à lui-même, n'eût pas

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permis à Thomas d'en porter un qui était le sien, et surtout que Molière eût pris pour une vanité ridicule la plus discrète des modesties.

Ce n'était pas de s'appeler M. de Tlsle comme le premier Gros-Pierre venu, c'était de s'appeler Corneille tout court, comme le grand auteur du Cid, qui eût été une usurpation de noblesse.

Une autre question plus délicate, M. Emile Picot Ta soulevée, serait celle-ci : cette confusion entre les œuvres des deux frères n'allait-elle pas à les mettre sur le même pied devant le droit d'auteur et à les faire payer, les unes comme les autres, par les comédiens au prix convenu de deux mille livres?

Si les comédiens et le public ne faisaient pas eux-mêmes la différence, pourquoi les deux frères l'auraient-ils faite ? et, quand cette égalité d'honoraires eût été une sorte de prime accordée aux chefs-d'œuvre de l'ainé, le père de la Tragédie française l'avait légitimement acquise. Aussi bien, tout se suivait. Tout était à deux ; on ne savait rien séparer dans cette maison bénie. Les deux frères ne travaillaient pas ensemble ; mais ils se consultaient à chaque instant. Tout le monde connaît la légende des deux chambres qui communiquaient par un judas. Pierre soulevait le judas, pour demander une rime qui s'obstinait à lui échapper; Thomas la lui envoyait par le même chemin. Enfin, le feu de l'activité était à la ruche. Pierre Corneille préparait les magnificences de son Andromède; Thomas tirait encore de Caldéron son Feint astrologue. Pierre écrivait son Don Sanche d^ Aragon qui n'est pas au-dessous du Cid^ dans ses belles parties ; Thomas recomposait, d'après l'original de François de Roxas, le burlesque personnage de Don Bertrand de Cigarral, qui fut la joie vingt fois renouvelée de la cour pendant la minorité de Louis XIV et que, près d'un siècle et demi plus tard, le chevalier de Mouhy regrettait de ne plus voir à la scène.

Parmi les drolatiques imaginations de l'auteur espagnol, la plus plaisante, au gré du traducteur, c'était le Cigarral qui s'obstine, en se mariant, à ne pas donner reçu de la dot et à vouloir donner reçu de la future. Il convient — le traducteur — que ce seul point d'extravagance l'aurait déterminé à traiter un sujet d'ailleurs assez faible et épuisé dès les trois premiers actes.

Thoma^Corneille ne dit pas tout. Il y avait peut-être encore une raison pour que cette vision fantasque le frappât d'une façon particulière. En ce moment il venait de se marier luimême. Mariage de convenance d'ailleurs et d'opportunité, déjà fait avant qu'on y pensât, ainsi qu'il faut pour les laborieux qui ne prennent rien sur leur travail. Thomas épousait la sœur de sa belle-sœur, mademoiselle Marguerite Lampérière. Rien ne changeait dans les deux familles, presque dans les deux maisons. Plus que jamais tout y était en communauté. « Il y avait entre eux, dit M. de Boze, parlant des deux frères, la plus parfaite union qui se puisse imaginer. Une estime réciproque, des inclinations et des travaul à peu près semblables, les engagements de la fortune, ceux mêmes du hasard, tout semblait avoir concouru à les unir. Nous en rapporterons un exemple qui paraîtra peut-être singulier. Ils avaient épousé les deux sœurs, en qui il se trouvait la même différence d'âge qui était entre eux ; il y avait des enfants de part et d'autre, en pareil nombre, ce n'était qu'une même maison, qu'un même domestique; enfin, après plus de vingt-cinq ans de mariage, les deux frères n'avaient pas encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes, biens situés en Normandie dont elles étaient originaires comme eux, et ce partage ne fut fait que par une nécessité indispensable, à la mort de Pierre Corneille. »

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