VI NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE
Nécessité reléguée dans le lointain. Pour le moment, Corneille était toujours ce victo* rieux sans rival, à qui le grand succès n*avait échappé qu'une fois — encore n'avait-il pas fallu moins que le grand Condé, refusant son suffrage à Don Sanche d'Aragon^ pour faire hésiter la victoire.
Après avoir élevé les Romains au-dessus de Thomme, Pierre Corneille s'élevait au-dessus d'eux dans Nicomède, et produisait ce chef-d'œuvre d'héroïque ironie qui vengeait l'ancien monde opprimé. Assurément l'impertinence de l'abbé d'Aubignac avait raison alors. En dépit de sa facilitée, de son esprit, de son adresse à conduire l'intrigue du théâtre, Thomas Corneille n'était toujours que le petit frère; mais si le petit frère ne transportait pas d'admiration les âmes de ses auditeurs, il amusait le public avec des figures nouvelles, celles de la coquette et du petit-maître, par exemple, qu'il inventait dans VAmour à la mode. 11 ne jouait pas ce jeu de dupe que joue le génie, élevant son siècle pour le rendre difficile et ingrat. Il restait vis-à-vis du public un de ces auteurs admis dans sa familiarité bienveillante, auxquels une salle amie ne demande que ce qu'ils promettent et tient généreusement compte, s'ils donnent davantage.
Il n'avait pas non plus ce terrible démon de son frère qui continuait à emporter le grand tragique dans la nue, mais qui allait bientôt se mettre capricieusement à l'y abandonner, pour le plaisir, disait-on, de le voir se tirer seul d'affaire. Pierre Corneille en était là quand il fit jouer Pertharïte. Le démon se déroba par malice. Corneille trébucha, et le parterre n'attendit pas un moment pour manquer de respect à ses lauriers.
On a vu de nos jours, Rossini, après Guillaume Tell, Victor Hugo, après les Burgraves, déclarer tous les deux qu'ils n'exposeraient plus la dignité de leur génie à ces représentations injurieuses, et tenir trop fidèlement leur parole; Corneille, après la chute de Pertharite, leur avait donné l'exemple. Il s'éloigna de la scène. Sa retraite dura six ans, six ans qu'il mit à faire Y Imitation de Jésus-Christ, traduite en vers et publiée par parties. Thomas Corneille resta en dehors de la querelle. Il continua d'occuper le théâtre, il eut même aussi son échec avec le Charme de la voix; mais il l'accepta de bonne grâce, si bien que, dans son épltre dédicatoire, prenant le parti de la critique contre sa pièce, il eut presque l'air de donner une leçon, disons mieux, un conseil détourné à son frère. '
(( Je n'appellerai point, dit-il, du jugement du public sur cette comédie... Il peut se laisser surprendre dans les approbations qu'il donne...; mais il arrive rarement qu'il condamne ce qui mérite d'être approuvé, et puisqu'il s'est déclaré contre celui-ci, je dois être persuadé qu'il a raison de le faire. »
Le public qui a toujours raison eut donc raison aussi de s'enthousiasmer pour Timo^ crate, Timocrate dont le nom célèbre est resté le nom même de l'inépuisable succès. De Visé, dans son Mercure galant, dit que les représentations de la pièce furent continuées tout un hiver et que le cri public entraîna le Roi lui-même au théâtre du Marais. L'abbé Des Fontaines donne quatre-vingts représentations de suite à la pièce et raconte, dans ses Paradoxes littéf*aires, que, la vogue s'obstinant à faire des salles combles, un comédien s'avança un jour sur le bord du théâtre pour adresser ce compliment au public : « Messieurs, vous ne vous lassez point d'entendre Timocrate; pour nous, nous sommes las de le jouer ; nous courons risque d'oublier nos autres pièces, trouvez bon que nous ne le représentions plus. Les représentations cessèrent en effet, ajoute Des Fontaines, et on ne l'a pas redonné depuis. )>
NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE. vu
Paradoxe ou récit mal fait : un comédien quelconque ne se permettait pas de telles incartades. Parler au public était le privilège et le devoir de Torateur de la troupe. Dans un entr'acte du spectacle, il annonçait la représentation suivante ; ce serait donc à rannonce^ que Forateur du Marais aurait excusé ses camarades, et en des termes moins désobligeants pour Tauteur, de renoncer aux grosses recettes de Timoct^ate; si toutefois les comédiens se sont jamais exposés à Tétourdissante exclamation de Don Annibal, dans V Aventurière :
Une poule aux œufs d'or qui refuse de pondre I
Quant à Tautre fait avancé, que Ttmoa^ate n'a pas eu de reprise, il n*est pas non plus tout à fait exact. La pièce passa du Marais à Thôtel de Bourgogne, seulement elle y passa sans y apporter son succès. Les grands comédiens furent battus par les petits ; ces surprises-là ne sont pas rares. Il y a entre Texécution de Tœuvre théâtrale et Tœuvre théâtrale elle-même de ces harmonies de lieu, de personnes, de perspective et d'ensemble animé, qui ne se reforment pas, même avec des éléments supérieurs. Pour le parterre, le Timocrate du Marais était resté le vrai Timocrate; l'autre manquait à la ressemblance. Que de choses d'ailleurs il entre dans un succès I Qui sait, si en examinant bien l'heureuse prévention du public à la première heure, on n'y aurait pas trouvé aussi un regret de son ingratitude envers le grand Corneille et le désir de se la faire pardonner en son frère?
Ce qui est certain, c'est que, dans le même temps, Tadmiration se relevait autour de ce flrfere illustre. La publication de Y Imitation de Jésus-Christ suivait son cours, et l'applaudissement général qui accueillait la fidèle interprétation était fait pour consoler l'auteur de Pertkarite. Achille offensé n'en était pas encore à sortir de sa tente ; mais il permettait à Patrocle de combattre sous ses armes, et Patrocle, disons Thomas Corneille, ne le remplaçait pas sans honneur dans le champ de la tragédie où Quinault même lui cédait la victoire. « n n'y avait alors que lui, je cite encore M. de Boze, qui pût mériter la jalousie de son frère, et il n'y avait peut-être que ce frère qui fût assez généreux pour l'avouer. »
Il l'avouait d'autant plus aisément que cette jalousie était plus flatteuse pour Thomas. Elle n'était même qu'une flatterie. Les succès de Thomas entraient encore dans la gloire de la maison. Pierre ne les lui enviait pas ; mais, sans les envier, il se rappelait ses anciens triomphes et se sentait piqué d'une secrète émulation par ce bonheur facile. C'était là une tentation qui devait le ramener au théâtre; la tentation redoubla, lorsque, au printemps de 1658, le bruit se répandit dans les cercles de Rouen que Molière, avec sa troupe, une partie de sa troupe d'abord, arrivait pour la seconde fois, afficher ses spectacles, au cheflieu de la Normandie.
n quittait Grenoble où il avait terminé l'année théâtrale, et tout son équipage allait bientôt descendre dans la cour de l'hdtel de la rue du Bec, vers Pâques ou après Pâques, selon deux versions diverses, ce qui veut toujours dire pendant les vacances de Pâques.
Le 19 mai, la salle des Braques venait à peine de s'ouvrir, mademoiselle de Brie et mademoiselle Du Parc n'avaient pas encore rejoint leurs camarades, Thomas Corneille répondant à une lettre de l'abbé de Pure qui lui annonçait la prochaine arrivée des deux comédiennes :
« Nous attendons ici, écrivait-il, les deux beautés que vous croyez devoir disputer, cet hiver, d'éclat avec la sienne (celle de la veuve de Baron l'ancien, récemment remariée).