‹ Théatre completChapitre 1036 sur 1461 · SCÈNE IV THÉSÉE, PHÈDRE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV THÉSÉE, PHÈDRE

THÉSÉB.

Hé bien, à quoi, madame, êtes-vous résolue? Je n'ai plus de prétexte à cacher mon secret. Ne verrez-vous jamais mon amour qu'à regret? Et quand Pirithoûs que je feignais d'attendre, Me contraint à l'éclat qu'il m'a fallu suspendre, M*aimerez-vous si peu, que pour le retarder, Vous me disiez encor que c'est trop hasarder ?

PHBDBB.

Vous pouvez là-dessus vous répondre vous-même, Prince, je vous l'ai dit, il est vrai, je vous aime; Et quand d'un cœur bien né la gloire est he secours, L'avoir dit une fois, c'est le dire toujours. Je n'examine point si je pouvais, sans blâme, Au feu qui m'a surprise abandonner mon àme ; Peut-être à m'en défendre aurais-je trouvé jour. Mais il entre souvent du destin dans l'amour; Et, dût-il m'en couler un éternel martyre. Le destin l'a voulu, c'est à moi d'y souscrire. J'aime donc, mais malgré l'appât flatteur et doux Des tendres sentiments qui me parlent pour vous. Je ne puis oublier qu'Ariane exilée S'est pour vos intérêts elle-même immolée, Qu'aucun amour jamais n'eut tant de fermeté, Qu'ayant tout fait pour vous elle a tout mérité; Et plus l'instant approche où cette infortunée,

Après un long espoir doit être abandonnée, Plus un secret remords trouve à me reprocher Que je lui vole un bien qui lui coûte si cher, [mage, Vous lui devez ce cœur dont vous m'off'rez l'hom- Vous lui devez la foi que votre amour m'engage. Vous lui devez ces vœux que déjà tant de fois...

THÉSÉB.

Ah I Ne me parlez plus de ce que je lui dois. Pour elle contre vous, qu'ai-je oublié de faire? Quels efl*orts I J'ai tâché de l'aimer pour vous plaire, C'est mon crime; et peut-être il m'en faudrait haïr, Mais vous m'en donniez l'ordre, il fallait obéir; 11 fallait me la peindre aimable, jeune et belle. Voir son pays.quitté, mes jours sauvés par elle. C'était de quoi sans doute assujettir mes vœux A n'aimer qu'à lui plaire, à m'en tenir heureux, Mais son mérite en vain semblait fixer ma flamme, Un tendre souvenir frappait soudain mon àme. Dès le moindre retour vers un charme si doux, Je cédais au penchant qui m'entraîne vers vous, Et sentais dissiper par cette ardeur nouvelle, Tous les projets d'amour que j'avais faits pour elle.

PHÈDRB.

J'aurais de ces combats afl*rànchi votre cœur;

Si j'eusse eu pour rivale une autre qu'une sœur ;

Mais trahir l'amitié dont on la voit sans cesse...

Non, Thésée,. elle m'aime avec trop de tendresse,

D'un supplice si rude il faut la garantir;

Sans doute elle en mourrait, je n'y puis consentir.

Rendez-lui votre amour, cet amour qui, sans elle.

Aurait peut-être dû me demeurer fidèle ;

Cet amour, qui toujours trop propre à me charmer.

N'ose...

THÉSBB.

Apprenez-moi donc à ne vous plus aimer, A briser ces liens où mon àme asservie A mis tout ce qui fait le bonheur de ma vie. Ces feux dont ma raison ne saurait triompher; Apprenez-moi comment on les peut étoufi'er, Comment on peut du cœur bannir la chère image... Mais à quel sentiment ma passion m'engage 1 Si la douceur d'aimer a pour vous quelque appas. Me pourriez- vous apprendre.à ne vous aimer pas?

PHÈDRE

Il en est un moyen que ma gloire envisage, Il faut de votre cœur arracher cette image. Ma vue étant pour vous un mal contagieux, Pour dégager ce cœur, commencez par les yeux. Fuyez de mes regards la trop flatteuse amorce; Plus vous les souffrirez, plus ils auront de force; Ce n'est qu'en s'éloignan t qu'on pare de tels coups; Si le triomphe est rude, il est digne de vous; Il est beau d'étouffer ce qui peut trop nous plaire. D'immoler à sa gloire...

THÉSÉB.

Et le pourrez-vous faire ?

Ces traits qu'en votre cœur mon amour a tracés, Quand vous me verrez moins, seront-ils effacés ? Oublierez-vous sitôt cet ardent sacrificeé*.

Page 1