SCÈNE I ISABELLE, JACINTE
JACINTE
L^affaire me paraît bientôt expédiée :
Vous, aujourd'hui promise, et demain mariée I
ISABELLE
Jacinte, que veux-tu? J'en suis au désespoir; Mais dans mon déplaisir j'écoule mon devoir, Et me résous enfin aux maux que me prépare L'aveugle ambition d'un père trop avare.
JACINTE
Ne vous y trompez point, c'est le jeu du vieux temps ; Gardez d'être aujourd'hui trop sage à vos dépens : C'est un étrange nœud que Je nœud d'hyménée.
Qu'y puis-je faire enfin? Sa parole est donnée, Il le veut, et tu sais qu'il me vient d'avertir Que dans une heure ou deux je sois prête à partir ; Au malheur qui m'accable il n'est point de remède.
JACINTE
Quoi? Vous iriez trouver votre époux à Tolède; Et, parce qu'il a bruit d'avoir force ducats, Il est si grand seigneur qu'il n'en remuerait pas? Ma foi, jusqu'à Thymen je serais la maîtresse.
ISABELLE
Mais on me le commande.
JACINTE
0 l'étrange faiblesse!
Dût se rompre l'accord, je me ferais prier; Il n'est, tout bien pesé, que d'être à marier, [ge; Qu'un amant importune, on l'abandonne, on chan-
Fussiez-vous un démon, on vous appelle un ange. De cent soumissions vous payez un galant. En lui laissant baiser le bout de votre gant; Chacun tâche à vous plaire avec un soin extrême: Mais dans le mariage il n'en va pas de même; Notre bon temps est fait, adieu, c'est assez ri ; Qui nous flattait amant, nous rechigne mari : Le flambeau d'hyménée amortit bien sa flamme ; La plus belle maîtresse est une laide femme; Et sitôt que l'amour laisse agir la raison, L'on connatt qu'il n'est point de charmante prison. Peu sous ce triste joug ont l'âme bien contente.
ISABELLE
Sur cet article-là tu parais bien savante.
Jadis ma bonne mine avait ses partisans; Jesaiscequ'en vaut raune,et j'ai plusdequinzeans. Je connais à peu près le train commun des choses; Ces matières pour vous sont encor lettres closes : Mais se vendre soi-même est un triste marché, L*on ne s'en dédit point quand le mot est lâché. L'hymen nous asservit aux caprices d'un homme; Et j'en connais beaucoup, sans que je vous les nom- Qui n'en ayant jamais examiné les lois, [me, Ont prislefrein aux dents,ets'en mordent lesdoigts. Croyez-moi, de l'amour c'est un puissant remède ; L'on ne fait guère état de ce que Ton possède. Le vrai plaisir consiste au pouvoir du refus; Quandun bien estacquis,dèslorson n'en veutplus: En vain à l'estimer sa valeur nous convie; La difficulté seule échauffe notre envie; Et celui qui nous charme avec le plus d'appas, C'est celui qu'obtenant l'on peut n'obtenir pas.
ISABELLE
Tu n'avais point encore étalé ta science.
JACINTE
Avec votre devoir et votre obéissance.