LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE II
D. JUAK.
•Mais toi, Qo'en penses-tu?
SGANARBLLE.
Je crois, sans trop juger en bête, Qoe vous avez encor quelque amourette en tête.
Tu le crois?
SGANARELLE
Oui.
D. JUAN
Ma foi, tu croisjuste, et mon cœur Pour un objet nouveau sent la plus forte ardeur.
SGANARBLLB.
Hé, mon Dieu, j'entrevois d*abord ce qui se passe. Voire cœur n*aime point à demeurer en place; Et, sans lui faire tort sur la fidélité. C'est le plus grand coureur qui jamais ait été. ToQtestde votre goût, brune oubionde, n'importe.
D. JUAN
Etn'ai-jepas raison d'en user de la sorte?
SGANARBLLB.
Hé, monsieur...
D. JUAN
Quoi?
SGANARBLLB.
Sans doute il est aisé de voir Que vous avez raison, si vous voulez l'avoir; Mais si, comme on n'est pas bon juge dans sa cause, Vous ne le vouliez pas, ce serait autre chose.
D. JUAN
Hé bien, je te permets de parler librement.
Eo ce cas je vous dis très sérieusement.
Qu'on trouve fort vilain qu'allant de belle en belle.
Vous fassiez vanité partout d'être infidèle.
D. JUAN
Quoi, si d'un bel objet je suis d'abord touché. Tu veux que pour toujours j'y demeure attaché. Qu'un éternel amour de ma foi lui réponde. Et me laisse sans yeux pour le reste du monde ? Le rare et doux plaisir qui se trouve en aimant. S'il faut s'ensevelir dans un attachement. Renoncer pour lui seul à toute autre tendresse, Et vouloir sottement mourir dès sa jeunesse! Va, crois-moi, la constance était bonne jadis. Où les leçons d'aimer venaient des Amadis, Mais, à présent, on suit des lois plus naturelles. On aime, sans façon, tout ce qu'on voit de belles; Et l'amour qu'en nos cœurs la première a produit, N'6te rien aux appas de celle qui la suit. Pour moi, qui ne saurais faire l'inexorable, Je me donne partout où je trouve l'aimable; El tout ce qu'une belle a sur moi de pouvoir. Ne me rend point ailleurs incapable de voir. Saus me vouloir piquer du nom d'amant fidèle, i'ai des yeux pour uneautre aussi bien que pour elle; Et, dès qu'un beau visage a demandé mon cœur, ie ne puis me résoudre à Tarmer de rigueur.
Ravi de voir qu'il cède à la douce contrainte, Qui d'abord laisse en lui toute autre flamme éteinte, Je l'abandonne aux traits dont il aime les coups ; Et, si j'en avais cent, je les donnerais tous.
SGANARELLE
Vous êtes libéral.
D. JUAN
Que de douceurs charmantes Font goûter aux amants les passions naissantes! Si pour chaque beauté je m'enflamme aisément, Le vrai plaisir d'aimer est dans le changement. Il consiste à pouvoir, par d'empressés hommages. Forcer d'un jeune cœur les scrupuleux ombrages, A désarmer sa crainte, à voir de jour eu jour. Par cent petits progrès, avancer notre amour, A vaincre doucement la pudeur innocente Qu'oppose à nos désirs une âme chancelante. Et la réduire enfin, à force de parler, A se laisser conduire où nous voulons aller. Mais, quand on a vaincu, la passion expire. Ne souhaitant plus rien, on n'a plus rien à dire, A l'amour satisfait tout son charme est ôté;l Et nous nous endormons dans sa tranquillité. Si quelque objet nouveau par sa conquête à faire, Ne réveille en nos cœurs l'ambition de plaire. Enfin, j'aime en amour les objets difl'érents. Et j'ai sur ce sujet l'ardeur des conquérants. Qui, sans cesse, courant de victoire en victoire. Ne peuvent se résoudre à voir borner leur gloire. De mes vastes désirs le vol précipité, Par cent objets vaincus ne peut être arrêté. Je sens mon cœur plus loin capable de s'étendre; Et je souhaiterais, comme fit Alexandre, Qu'il fût un autre monde encore à découvrir. Où je pusse en amour chercher à conquérir.
SGANARELLE
Comme vous débitez! Ma foi, je vous admire. Votre langue...
D. JUAN
Qu'as-tu là-dessus à me dire?
SGANARBLLB.
A vous dire? Moi? J'ai... Mais que dirais-je? Rien, Car, quoi que vous disiez, vous le tournez si bien. Que, sans avoir raison, il semble, à vous entendre, Qu'on soit, quand vous parlez, obligé de se rendre. J'avais pour disputer des raisons dans l'esprit... Je veux une autre fois les mettre par écrit. Avec vous, sans cela, je n'aurais qu'à me taire, Vous me brouillerez tout.
D. JUAN
Tu ne saurais mieux faire.
SGANARELLE
Mais, monsieur, par hasard, me serait-il permis De vous dire qu'à moi, comme à tous vos amis. Votre genre de vie un tant soit peu fait peine?
D. JUAN
Le fat! Et quelle vie est-ce donc que je mène?
SGANARELLE. [foiS...
Fort bonne, assurément; mais enfin... quelque-